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Sagan, la légèreté, la civilisation

Sagan, la légèreté, la civilisation

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Merci à Alain Vircondelet pour le Paris de Françoise Sagan aux éditions Alexandrines et sa biographie de l'auteur de Bonjour Tristesse chez Flammarion sortie en 2002

En 2017, l'esprit de sérieux a métastasé dans toutes les couches de la société. Il étend son influence néfaste à droite comme à gauche. Les imbéciles de notre époque apprécient de se donner des airs de gravité, de profondeur. Ils détestent ce qui leur paraît tellement superficiel, tellement loin de leurs certitudes absconses. Ils ne peuvent comprendre Françoise Sagan et son œuvre. Ils recherchent l'autorité, une autorité arbitraire qui pense à leur place, prenne les décisions pour eux, les exemptent de réfléchir. Ils ne saisissent pas non plus ce que peut bien être la liberté. Ils sont bien souvent à prôner le retour de telle ou telle vertu, mais toujours pour les autres…

Françoise Sagan passe encore maintenant pour une mondaine droguée, alcoolique et futile ne se souciant que des derniers ragots du milieu de parasites salonnards tels que les bons apôtres les désignaient avec mépris.

L'œuvre de Françoise Sagan fait partie intégrante des derniers feux que la civilisation française a donné dans la deuxième partie du XXème siècle au même titre que les ouvrages de Yourcenar. Ce que l'on appelle sa futilité, sa superficialité c'est finalement ce qui demeurait encore de l'art de vivre à la française, l'art de faire preuve de panache y compris quand le monde croule, surtout quand il croule. Sagan et les artistes qui l'entouraient telles Juliette Gréco, Peggy Roche et d'autres étaient les petits enfants d'Oscar Wilde. Celui-ci recommandait de s'habiller encore plus élégamment quand on était frappé par le malheur.

Ils vivaient tous selon une morale aristocratique au sens premier du terme. Il était de bon ton de littéralement tirer le diable par la queue, prendre des risques fous pour se sentir vivre intensément en conduisant par exemple des voitures rapides. « Je ne vis pas comme ils vivent, je n'aime pas comme ils aiment, je mourrai comme ils meurent » disait Yourcenar pour devise, cela aurait très bien convenu à Sagan aussi qui adorait « son » Paris plus que tout.

Sagan a commencé à écrire à douze, treize ans, de la même façon que tous les enfants grands lecteurs parce qu'ils ne sont pas très doués pour les relations sociales et les compromis qu'elles imposent. Elle devint célèbre à dix-huit ans pour un roman ayant un retentissement mondial, Bonjour Tristesse. C'était selon Mauriac un « charmant petit monstre ». C'était aussi un auteur des plus modestes, des plus lucides sur son œuvre. Arrivant après Stendahl et Flaubert, ou Proust (elle emprunte son nom de plume à un de ses personnages), elle savait qu'elle n'arriverait pas à leurs chevilles mais tenta malgré tout de construire une œuvre conséquente. 

Elle s'étonnait grandement de son succès, rappelait lors des dédicaces qu'elle écrivait tout au plus pour deux ou trois personnes tout au plus et que leur avis comptait beaucoup plus que celui des critiques mondains. Comment se faisait-il à l'entendre que tant de lecteurs se passionnent pour ses livres qu'en plus elle écrivait très rapidement étant une surdouée de la littérature et non un de ces écrivailleurs laborieux qui a du mal à tirer à la ligne et qui pour se donner l'air important pose au guide du peuple. Elle ne méprisait pas pour autant les facilités que lui apportaient sa réussite, lui permettant de vivre ainsi qu'elle l'entendait quitte à s'y brûler les ailes, à s'acheter sa maison de Normandie non loin de Barneville à se réfugier parfois chez les siens à Cajarc.

Elle s'était rapprochée de la gauche et soutint François Mitterrand qui incarnait à ses yeux le retour d'une France moins soumise aux banques et au tout économique. On peut douter de la sincérité des convictions « d'homme de gauche » du président de la République élu le 10 mai 1981, ce « florentin » qui était aussi un grand séducteur ce qui sans doute plût à Sagan. Ce qui arriva quand elle voulut aller voir les étudiants en grande assemblée au théâtre de l'Odéon amuse encore. Ces messieurs, tous des héritiers, des fils de « bon » milieu, justement déjà imbus de tant d'esprit de sérieux la tancèrent car elle était venue en « Ferrari ».

Elle leur répondit en singeant leur sévérité morale, se moquant d'eux : « C'était une Maserati ! ».

Notre époque est encore plus crépusculaire, on y chercherait vainement de ces esprits libres. Chacun essaie tant de correspondre à une norme, à un standard de vie, de faire « comme les autres ». Ils ne sont pas nombreux ceux qui essaient juste d'être eux-mêmes et de ne rien devoir à aucun gourou ou pseudo maître à penser.


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