Gibert : c’est pas une faillite, c’est un constat médical
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Gibert : c’est pas une faillite, c’est un constat médical
Ce qu'Audiard aurait dit de la liquidation des librairies Gibert…
Qu'il fréquentait assidûment.
Les librairies Gibert qui tirent le rideau, c’est pas une faillite, c’est un constat médical. Le pays fait de l’anémie intellectuelle et les médecins sont déjà partis vendre des smoothies protéinés sur internet.
Avant, chez Gibert, ça sentait le papier fatigué, la clope froide et les examens de rattrapage. On y croisait des étudiants sans un rond, des profs mal peignés et des rêveurs qui cherchaient Victor Hugo comme d’autres cherchent un dernier verre. Maintenant, les gosses ont des écouteurs greffés dans les oreilles et des idées en location mensuelle. Ils savent faire danser leurs pouces sur un écran, mais aligner trois phrases sans faute leur provoque une entorse du cerveau. On appelle ça la modernité.
Moi, j’ai surtout l’impression qu’on a remplacé les bibliothèques par des distributeurs automatiques de distraction.
Le drame, c’est que l’inculture avance en costume propre. Autrefois, les ignorants avaient au moins la pudeur de se taire ; aujourd’hui ils ouvrent des chaînes vidéo pour expliquer le monde. Un type qui a lu deux slogans sur les réseaux se prend pour Sénèque avec connexion fibre. Et ça applaudit derrière, parce qu’à force de vivre dans le vacarme, les gens finissent par confondre le bruit avec l’intelligence.
Chez Gibert, on apprenait le doute. On tombait sur un livre qu’on n’était pas venu chercher et, tout à coup, on devenait moins idiot qu’en entrant. C’était un commerce, bien sûr, mais c’était aussi un refuge pour les cabossés du ciboulot. Aujourd’hui, on préfère les plateformes qui vous recommandent toujours ce que vous connaissez déjà. Le progrès, maintenant, c’est de tourner en rond plus vite que ses parents.
Les libraires, eux, avaient cette vieille manie de défendre des auteurs que personne ne demandait. C’est devenu un métier suspect, ça : vouloir élever les gens au lieu de les divertir jusqu’à l’hébétude. On vit une époque formidable : les mômes savent reconnaître cinquante marques de baskets mais seraient incapables de dire qui a écrit Les Misérables. Ils prennent Balzac pour une station de métro et Molière pour une avenue embouteillée. Et attention, faut surtout pas leur en vouloir : on leur a appris à consommer avant même de leur apprendre à comprendre.
Le savoir, aujourd’hui, faut qu’il soit rapide, drôle et surtout sans effort. Un livre de six cents pages, pour beaucoup, c’est considéré comme une agression physique. Les types regardent des vidéos de quinze secondes et prétendent ensuite avoir “fait des recherches”. Avec ça, t’as des armées d’imbéciles confiants qui débattent de tout sans avoir jamais ouvert un bouquin autrement que pour caler une table bancale. Et pendant ce temps-là, les librairies ferment comme des vieux cinémas de quartier. On remplace les rayonnages par des entrepôts, les conseils par des algorithmes et les conversations par des notifications. Chez Gibert, un étudiant pouvait repartir avec Nietzsche pour le prix d’un sandwich.
Maintenant, pour le même tarif, il achète un café tiède et un abonnement pour regarder des gens parler de livres qu’ils n’ont pas lus. Le pire, c’est que cette misère intellectuelle se croit cultivée parce qu’elle sait citer deux phrases trouvées au hasard sur internet. La culture est devenue un accessoire, comme une montre de luxe ou des lunettes sans correction. On se photographie devant les bibliothèques comme des touristes devant la tour Eiffel. Lire, c’était autrefois une aventure solitaire ; aujourd’hui, faut surtout que ça fasse joli sur les réseaux. Et quand une maison comme Gibert s’effondre, tout le monde hausse les épaules en disant que “les usages changent”. Tu parles.
Les usages changent surtout quand on habitue les gens à ne plus faire d’effort. Parce qu’un peuple qui ne lit plus finit toujours par parler moins bien, penser moins loin et voter n’importe comment.
La fermeture d’une librairie, c’est pas seulement du commerce qui disparaît ; c’est la cervelle collective qui perd du terrain. Mais rassure-toi : on aura toujours des écrans géants pour expliquer au troupeau que tout va très bien.



