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Une reine, un peuple, un esprit

Une reine, un peuple, un esprit

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Mers el Kébir est oublié. Le monde est à ses pieds. Les puissants de ce monde se réconcilient par voie de communiqués de presse, en rivalisant de petites phrases pour saluer sa mémoire. Les braves gens de tous les pays oublient les affres de l’inflation et leurs critiques de fastes dispendieux, et regrettent déjà ce qu’elle représentait de la monarchie.

La mort d’Elizabeth II n’a jamais autant réuni un monde si divisé. Le trépas d’une petite femme voutée, veuve et fragile, dinosaure parmi les jurassiens couronnés, suscite l’unanimité. Suffit-il de mourir à Balmoral à un âge canonique après 70 ans de règne, deux de moins que Louis XIV et trois de plus que François Joseph d’Autriche ?

Sans doute est-il légitime d’honorer sa reine, quand elle a traversé les vicissitudes d’un siècle, le long délitement d’un empire dont elle su sauver la face en se faisant le porte étendard du Commonwealth, quand elle a incarné la résistance à l’occupant nazi, quand elle a illustré une période de rayonnement culturel, des Beatles aux Rolling Stones, de James Bond aux JO 2012, quand elle a couvert de son ombre les frasques de princes et ministres plus ou moins fin de race. Mais l’esprit de cette reine dont le faire part de décès ne cesse de réunir les foules a dépassé les frontières. Qu’a-t-elle fait qui puisse nous tirer une larme, elle sujette de la perfide Albion ?

Le vide qu’elle laisse est à la hauteur du vide de nos institutions, aussi complexes soient-elles. Au fond, elle est tout ce qui nous manque. Elle est le trait d’union d’un peuple, au-delà de partis politiques, de classe sociale, d’esprit de clocher et de chauvinisme déguisé. Elle est l’esprit de service qui donne l’exemple du collectif, en commençant par les plus faibles, et ne cherche pas par tous les moyens à prolonger son mandat. Elle est l’identité d’un peuple parce qu’elle a duré et que les symboles qu’elle a représentés seront toujours là quand elle ne dure plus. Elle est une page d’histoire et la promesse de stabilité et d’avenir.    

N’en déplaise à Montesquieu, l’esprit des lois ne remplace pas l’esprit d’un peuple, et s’il faut séparer les trois pouvoirs pour éviter l’arbitraire, c’est bien la mise en commun d’un tryptique harmonieux qui assure la marche d’une nation. Après tout, si Elizabeth II a cette autorité, c’est qu’elle justement parce qu’elle ne représente pas le pouvoir ou un des pouvoirs. Elle ne prend pas parti, elle ne joue pas les intérêts d’une caste ou d’un lobby. Elle EST le pays. Ce qui l’incarne, ce n’est pas le prestige d’une reine, c’est le service de son peuple et l’héritage de l’histoire. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’un éloge de la monarchie en tant que principe de gouvernement, mais celui d’un exemple de lien entre les générations et les citoyens. D’autres monarques qui piochent dans les caisses n’obtiendront pas le même hommage. D’autres régimes exemplaires - comme la république de Dubrovnik qui changeait son recteur tous les mois, et l’assignait à résidence toute la journée pour qu’il ne soit pas distrait – n’ont pas laissé la même trace. La force de la reine, c’est à la fois sa longévité qui lui assure une place dans l’histoire, et les valeurs qu’elle a incarnées.

Histoire et valeurs, voilà qui définit l’identité de toute cellule sociale. Ce qui s’applique à un état peut être transposé à une famille ou une entreprise. A l’heure où l’on aime casser les références historiques et où l’on juge tout selon les valeurs de notre époque, la nostalgie unanime qui saisit les Russes, les Américains, les Français et autres peuples prompts à s’entredéchirer, montre que tous admirent la stabilité et l’exemple au service du pays. Il est temps de rappeler qu’un peuple ne se définit pas par son régime politique ou ses idoles, mais d’abord par son identité. Qu’un esprit supérieur qui n’est pas que de muscles et de testicules le guide au travers des tempêtes.

A elle seule et alors qu’elle repose désormais allongée dans le silence du tombeau, la chétive Reine a fait relever beaucoup de statues déboulonnées par les idiots de notre époque. Puissent les wokistes en prendre de la graine…


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