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L'âme de Lord Balfour (4)

L'âme de Lord Balfour (4)

Par  

Il ne serait pas exagéré d’affirmer que le sens de la vie de Disraëli, Beau Moïse et parfait gentilhomme britannique, personnage si accompli qu’on le croirait d’encre et de papier, gît en ce rare prodige et pourtant simple fait d’avoir constitué le chaînon manquant entre Cromwell - Lord Protecteur - et le pâle Sir Arthur : d’avoir tenu le rôle du marionnettiste chargé par le destin de faire rédiger à un commis du Royaume la déclaration qui, pour un peuple entier, fut invitation au voyage, coup d’archet du tsigane et prélude à la reverdie.

A l’occasion de la mort de Disraëli, pour la première fois, l’Angleterre, par la voix de Gladstone, offrira à un “Juif” des funérailles nationales. Proposition vivement déclinée par la famille. À l’instar de Maurice Barrès, patriote lorrain, natif de Charmes dans les Vosges et du général de Gaulle, résident de Colombey-les-Deux-Églises en Haute-Marne, les neveux et exécuteurs testamentaires de Disraëli choisirent pour leur ancêtre, fort chrétiennement entré en agonie le lundi de Pâques de l’an 1881, un simple ensevelissement au caveau matrimonial, sous l’église St Michael and All Angels du domaine du manoir de Hughenden.

Avant cela, en Disraëli, contre toute attente, la reine Victoria avait retrouvé un peu de son cher Lord Melbourne, son premier mentor et avec lui, un fragment de son âme passionnée de théâtre, de poésie et de religion. Par l’efficace de cette amitié saugrenue, une vieille âme recouvrera un peu du legs augural, délaissé un quart de siècle durant à illustrer la caricature du Biedermeier. Neuf grossesses et un deuil plus tard, revient la certitude que la vie est roman et poème, féérie en rose et noir. Surtout, qu’au-delà des souffrances et des deuils, mieux vaut laisser à la fantaisie, légère et grave, le soin de conduire la ronde de la vie. Le strict respect de l’étiquette, pas plus que le sérieux surjoué et l’austère raison d’Etat, ne suffisant au bonheur des peuples, la vieille reine préféra Disraëli à Gladstone, renouant avec le goût et l’art de la conversation, le plaisir sans dommage du badinage, unique bien concédé en ce temps-là aux jeunes filles et aux très vieilles personnes.

Disraëli ! Sa posture de juif et d’Anglais, de chrétien, doublement enraciné en terre sainte – au Sinaï comme au Golgotha – le fit excentré, excentrique. William George Meredith, son ami et son compagnon de voyage à Grenade avant-poste théologique de la terre sans cesse promise et toujours refusée, note dans son journal à la date de mars 1830 : « Il est arrivé dans Regent Street, à l’heure de la plus grande affluence, en redingote bleue, pantalons militaires bleu pâle, bas noirs à bande rouge, chaussé de souliers bas ! » « Les gens, m’a-t-il dit, s’écartaient pour me laisser passer. C’était comme l’ouverture de la Mer rouge, épisode dont je suis à présent entièrement convaincu par expérience personnelle. Même les gens élégants s’arrêtaient pour me regarder »

Autodérision. Rarement, juif osa litote si gracieuse pour dire « chaque juif est un peuple ». Inutile de porter kippa, chapeau et boucles longues ou de faire dépasser son châle de prières de sa veste, aux yeux des Nations, toujours un juif reste un juif. L’enfant Disraëli en fit l’expérience, je n’ajouterai pas, barrésienne, cruelle, car selon Barrès : « Chacun est un mot dans une phrase commencée par les pères et que les fils poursuivent », aussi est-il bon que l’enfant s’adapte au monde, sans s’y amalgamer ni fusionner pour éviter la tragédie de l’homme moderne, «“barbare fondu en série”, afin que l’homme demeure, soumis au monde, feuille au vent, changeant et pourtant immarcescible. Identique à la part première et pourtant différent. Le judaïsme diasporique permet de distinguer ce phénomène commun à l’échelle d’un peuple et même de forger sur son modèle l’idéal-type de la présence humaine au monde. Ni tout à fait hors du monde ni tout à fait en son centre. Parodier Pascal : l’homme, cet « infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». En une citation, peut-être apocryphe, surgit Disraëli tel qu’en lui-même. Son humour s’impose, autant britannique que juif, Brummel corrigé par Claude Vigée ou Samuel Joseph Agnon. Jamais, avoue Disraeli par ce mot à son ami Meredith, il ne tentera – l’assimilation commençant par le vêtement, fragile armure trop négligée par les sociologues et les historiens des mentalités – de s’assimiler. Mouton noir ? Licorne ? Phénomène ? Mieux vaut être regardé pour des bandes rouges et des souliers bas que pour la pâleur d’un teint et des boucles trop brunes, que pour ce je-ne-sais-quoi qui toujours signe l’étranger au cœur de la patrie seconde. Son dernier mot aurait été : « You, English », « Vous, les Anglais ». Il conviendrait de considérer Disraëli comme le premier juif à avoir admis l’élection et donc la séparation avant que tout et tous ne meurent, fondus en série dans la religion de la modernité, avant que de renaître, tragiquement moyenâgeux, après l’Innommable.

La position de Disraëli séparé et héroïque préfigurait un nouvel âge pour les juifs, nouvel âge dont notre fameuse déclaration se fera prélude. Bien entendu, je n’affirme pas que Disraeli ait été sioniste ni même proto-sioniste ; seulement qu’il a, honni et méprisé, fait rimer judaïsme et héroïsme, condition d’infériorité avec fierté, sans le soutien de la Torah ou de la Synagogue.

Disraëli compose Tancrède en 1847, quelques mois avant de s’engager à la chambre des Communes. Sur la délicate question de l’abrogation des incapacités civiques juives, il ne fait pas de ce livre un mémorandum mais semble simplement avoir eu nécessité de plonger au chaudron du roman les mille et une questions qui l’assaillent. Il n’y parviendra pas et Tancrède achevé aura toutes les apparences d’un livre inachevé. Les apparences seulement.

Et s’il plut aux nazis de croire que Tancrède n’épousait pas la belle Eva, “sa rose de Sharon”, pour de vulgaires questions raciales, ils s’étaient comme souvent trompé.

« Tancrède : — C’est toi qui es mon Arabie.
Eva : — Fuyez-moi, fils de l’Europe et du Christ.
— Je suis un chrétien sur la terre du Christ, dit Tancrède, et je m’agenouille devant une fille de la race de mon rédempteur. Pourquoi devrais-je fuir ? ( … ) »

Ainsi, la licorne Disraeli gouverna-t-elle en alternance avec le lion Gladstone. Mille manières de raconter l’ère victorienne ; l’une d’elles, ce duel sans vainqueur véritable entre deux hommes que tout opposait. Le milieu, le roman familial et le caractère. L’un avait fait ses études à Eton et appartenait aux plus selects clubs du plus select des pays du plus select des continents, né avec dans la main « cette fourchette en argent » que certains romans de Disrëli s’amuseront à rêver et à peindre et l’autre, dans une institution nettement moins cotée. Lion et licorne formant l’héraldique du royaume d’Angleterre, il semble qu’une fois encore Lewis Carroll ait eu raison en proposant à Alice de déduire que le seul jour où le lion et la licorne ne mentaient pas était le dimanche, jour du Seigneur, jour du repos, le dimanche de la vie : l’éternité où, morts désormais tous deux, le monstre et le roi légitime des animaux reposent côte à côte dans la vaste abbaye de Westminster où encore se font face dans le hall du 10 Downing Street. Victoria était Reine et ses biographes l’affirment « femme », en cette prétendue stéréotypie qui leur fait, princesses, reines ou bergères, toujours aimer les étrangers ou, ce qui revient au même, les excentriques. Jamais Lewis Carroll n’aurait fait de John ou de Paul le héros du pays des Merveilles. Peter Pan au pays de l’éternelle enfance ne saura que se battre et encore se battre, quand Carroll invitait Alice à n’oublier aucune des singularités et des irrégularités du monde afin que, plus tard, temps venu de devenir mère, elle s’en souvienne comme Mrs Darling à qui Peter Pan, l’enfant mort, vient sans jamais se lasser réclamer des contes et des légendes. Aussi un baiser oublié. Victoria et Disraëli. Une scène véritablement carrollienne, shakespearienne où la reine des fées s’amourache d’un âne…

Victoria grandit isolée comme rarement fillette ou princesse, sans amis de son âge, sans père davantage. Le premier homme qui se présenta à elle pour tenir les rôles de conseiller et bientôt de conscience et de père, fut William Lamb, deuxième duc de Melbourne, l’homme qui devait le fiasco de son unique mariage à Lord Byron. Par l’efficace de la présence de Lord Melbourne à Buckingham Palace, un peu de roman a paru dans l’ère victorienne, ouvrant à l’avance à un fils du ghetto le cœur d’une Reine. Qu’était venu faire Lord Byron au mariage des Lamb ? Son malheur et rien d’autre. À moins de quarante ans, Melbourne, veuf et son fils dans la tombe, ne s’occupe plus que des affaires d’Angleterre. Appartenant au parti whig, il se montrait libéral sans excès. En un mot, Lord Melbourne semblait né pour incarner l’idéal du sage, illustrer la noble figure du “contrôleur des poids et des mesures” giralducien. Victoria n’aurait pas été ce qu’elle fut et son règne avec elle sans ce merveilleux personnage. À ses côtés, l’infante apprit la confiance et poursuivit toute sa vie la chimère de jouir des conseils, de la protection, de l’amitié et de la conversation d’une âme d’exception. Plus tard, la reine fit ce que font d’ordinaire les êtres humains, cherchant en tous lieux la réplique après que l’original a disparu. Comme elle tenait journal, la suite nous est connue. Le vieux Melbourne fut mis à l’écart après le mariage de Victoria avec Albert, dit Bertie, un époux qui ne lui convenait, trop prosaïque, sans doute guère, balourd auquel elle délégua les soins de son royaume. Bertie s’en alla comme il était venu, vaincu à moins de cinquante ans par une fièvre typhoïde, jetant une nouvelle fois sa veuve dans la gueule effrayante de la solitude. Avec le deuil vint le temps des scandales, l’amitié passionnée qui lia la femme mûre au jeune John Brown, valet de pied de feu Bertie, un écossais aux muscles puissants qui lui rendit le goût de la vie et dont elle prétendra, vieille dame indigne, emporter dans la tombe, cachée sous un bouquet de fleurs blanches, une mèche de cheveux. Si en vieillissant toutes les femmes redeviennent les jeunes filles qu’elles furent, rien n’étonne dans le comportement de Victoria. Disraëlii surgit, suivi par le plus invraisemblable de ses amis, Mohamed Abdul Karim – vingt-quatre ans – auprès de qui une reine de soixante-huit ans découvrit son royaume indien et assez de urdu pour écrire des bribes de souvenirs.

Pourquoi cet excursus ? À la cour d’Angleterre, le temps est à la Romancie et l’ombre de Byron jamais loin, avec laquelle Disraëli, faute de pouvoir rivaliser, dialogua. Et ce dialogue eut nom Tancrède ou la Nouvelle croisade.

Le chagrin de Victoria à perdre Disraeli fut grand. Vit-on souvent une reine, fut-elle reine d’Angleterre et impératrice des Indes, télégraphier chaque jour du château de Windsor à un extravagant juif : « Je vous envoie quelques primevères d’Osborne en l’île de White ; je voulais vous faire une petite visite, mais j’ai pensé qu’il valait mieux que vous restiez sage… » Par ses soins, la chambre du mourant fut toujours remplie de primevères et de violettes. De ce lien, un monument témoigne : « À la chère et honorée mémoire de Benjamin, comte de Beaconsfield, ce monument est dédié par sa reconnaissante souveraine et amie, Victoria R. I. Les Rois aiment celui qui parle juste ( Psaume XVI, 13 ) ». Politique, celui-ci savait se montrer fourbe, mais l’importance du lien unissant une reine ennuyée et une licorne menteuse fera du royaume d’Angleterre un Empire. Pas rien. Pour comprendre la vision impériale de Disraëli, il est bon de s’en remettre à l’homme de lettres, aussi complexe que le furent l’homme intérieur, le ministre, le député et le chef de parti. Nul ne saurait prétendre donner un avis autorisé sur l’homme Disraëli s’il n’a lu Tancrède ou la Nouvelle croisade, son hippogriffe.

Converti à l’anglicanisme, homme de foi, Disraëli se sait et se vit juif et étend cette vision à toute l’Angleterre. Les anges des deux testaments ne sont-ils pas les mêmes ? Aussi ceux qui parlèrent aux Patriarches et guidèrent la plume des prophètes parlèrent aussi aux bergers dans les champs. Le message est un sous le ciel d’Arabie où les « Arabes sont des juifs à cheval » et les chrétiens maronites du Liban des juifs non pas « convertis » mais simplement accomplis.


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