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MN prend la marge et revient en septembre


3 mn sur mer - Chronique d’une désillusion annoncée.

3 mn sur mer - Chronique d’une désillusion annoncée.

Par  

Album « Des espoirs de singe ».

Tristan Cabral, poète né en 1944, a huit ans quand il lit pour la première fois un poème de Rimbaud, « Les effarés », recopié d’une écriture appliquée par son instituteur dans un cahier sur le temps de midi. Le poète raconte : « Je me suis dit que ça m’était adressé et je me suis mis à pleurer. Il (l’instituteur) est venu me voir pour me demander ce que j’avais et je lui ai répondu "Merci pour les mots". Et j’ai découvert que toute la vie était dans les mots, qu’il fallait les aimer et les chercher partout où ils étaient… Les mots m’ont sauvé la vie. »

« Merci pour les mots », c’est aussi le titre d’une chanson de 3 mn sur mer qui figure sur leur album « Des espoirs de singe » paru en 2013. Cette chanson dit :

« Je te dis merci pour les mots
Ils sont restés collés sur ma joue
Il n’y en avait pas un de trop
Pas un seul, non pas un seul qui manque de goût ».

Le travail de l’artiste peut se résumer à cela. Transmettre du désir, du goût, de la saveur, de l’émotion, du sentiment au travers, par exemple, de ces petites épiphanies que sont parfois les chansons. Ce que l’on ressent en écoutant le premier album de 3 mn sur mer c’est justement de la gratitude. Parce que l’on est cueilli d’une telle façon par la voix, les textes de Guilhem, le chanteur, et les compositions de Samuel Cajal, le guitariste, que l’on a envie, nous aussi, de leur dire : « Merci ». Merci pour les mots et les notes qui les accompagnent et qui les portent à nos oreilles comme des talismans, des mantras, des prières, des bréviaires imputrescibles.

Les moyens employés sont modestes. Des lignes de guitares électriques mises en boucles et des rythmes soutenant le bel édifice de ce rock bizarre qui semble nous venir d’une rencontre improbable entre Jacques Brel et Noir Désir. Et puis il y a cette voix étrange, comme venue de nulle part et qui nous emmène avec elle par-delà les frontières et les océans, dans ces territoires où l’on peut se confronter à la force des mots telle qu’elle se vit dans la poésie.

La poésie c’est passer d’un état à un autre. Ainsi, Guilhem Valayé démarre le morceau « Porcelaine » par ces mots :

« J’ai dû passer du zinc à la porcelaine
Mais je me sens à l’étroit dans mon corps sage ».

Faire acte de poésie c’est dégrossir le monde. C’est passer de la dureté d’un bar où l’on se traîne en « habits d’alcool » pour aller vers le délicat, le féminin. C’est déterrer la beauté encroûtée sous les squames de la laideur d’être au monde.

Le travail de la poésie c’est de tenter de « caresser des horizons fragiles à travers des lignes de fuite ». C’est éclairer la nuit et le paysage à la bougie. C’est être tremblotant. C’est faire en sorte de nous « garder des fauteuils de l’ennui » et du retard sur le jour qui vient, sur le jour qui suit. C’est avoir « les contre coups de nos nuit contrariées », de nos insomnies et de « ces semaines immenses dans lesquelles on se noie ». C’est investir le rôle du fou. Car toute vérité comprend une part de folie. C’est dans les mots des fous que l’on trouverait de l’or. « Si on laissait parler les fous, ils nous diraient les mots qu’ils trouvent beaux, ceux que l’on oublie malgré nous et ceux que l’on porte à même la peau ».
Ce qui compte, ce n’est pas le résultat ni l’arrivée. Ce qui compte, c’est la traversée. C’est le passage du gué.
Le poète est un passeur, un chasseur de lignes courbes et d’illusions perdues.
Peu importe la vue, ce qui compte c’est le chemin.
Le chemin de la poésie c’est de passer de la boue à la pierre précieuse.
Guilhem Valayé a été jardinier. Il en a fait une chanson, « Le jardin ». Il raconte s’être crotté les pieds pour « voir la rose éclore ». « J’avais honte de mes mains, maintenant je le sais j’avais tort ».
Car c’est dans le dur, en creusant la terre, en la fécondant, en plongeant les mains dans la matière qu’on lui extorque la fleur du diamant.
Toute œuvre d’art procède de l’alchimie. Il s’agit bien de transformer le plomb en or.

Dans la voix de Guilhem, il y a du charbon, du rauque, du chagrin, de la souffrance, de l’altercation, de la détresse, des larmes, du sang, de la chair, et aussi le feu, le brasier de nos colères et le brasero de nos folles espérances, de nos impossibles conquêtes, d’un monde rêvé où les gens laisseraient la porte (leur porte) ouverte même quand il pleut, même quand il fait froid. Un monde où les gens ne se cacheraient pas « sous leurs pieux » ou au plus profond de leur canapé, de peur de l’autre, de peur de rencontrer autrui et d’avoir à en souffrir.

Il y a du grave dans cette voix, du solennel, des mauvaises nouvelles. Dieu est mort et chacun porte en soi la douleur de vivre séparé du monde entier.

Il y a aussi de l’aigu dans cette voix, du sensible. Il y a ces envolées lyriques pour signifier l’exaltation et le désir de vivre et de jouir à tout prix, malgré la prison de l’âme et du corps. Il y a cette voix de tête, comme un point luminescent, la lueur d’un phare au loin qui nous indique le chemin à parcourir, celui qui nous mène à la vérité des choses, à la vérité d’une émotion crue et paradoxalement réconfortante au regard des voies sans issues dont sont parsemées nos villes, le béton dur de nos cités barbares. Il y a la rage de buter contre la matière et d’en être déchiré, ce qu’expriment si bien les lacérations des guitares saturées de Samuel Cajal.

La vie est compliquée. Les femmes, nos mères, sont « hystériques ». Il y a « ce nerf dans l’entrecôte ». Le contact critique de la viande humaine. Il y a cette résistance. Le danger est là partout de se perdre, de s’abîmer (dans tous les sens du terme). On a éprouvé la douleur. On s’y est frotté. On s’y est « graissé les veines » et fatigué la peau. Tout cela par manque d’amour, par manque d’aimer, par manque de temps, ce temps froissé, gaspillé, ce temps passé à regarder pousser « les enfants des autres », nous qui sommes sans lendemain.

Ainsi sommes-nous confrontés au manque de communication, de communion. A la difficulté de se rencontrer, de se joindre, de se relier. A la crudité et la froideur du rapport humain.
Mais l’art est justement là pour pallier à tout ça. En témoignent les dizaines et les centaines de concerts donnés inlassablement depuis plus d’un lustre par 3 mn sur mer et qui sont autant de moments de partage, de grâce, d’exaltation, d’élévation, de révélation, de célébration de la fraternité dans laquelle nous engage leur poésie sauvage.

Chaque spectateur de chaque concert de 3 mn sur mer peut en témoigner et dire lui aussi : « Merci pour les mots. Il n’y en avait pas un de trop. » Et merci pour la musique qui nous rend beaux d’être si bien compris, inclus et réunis.

Car 3 mn sur mer est avant tout un groupe de scène. Après quelques Ep autoproduits est paru ce double album, « Des espoirs de singe », composé d’un live incroyablement charnel et d’une session acoustique, enregistrée en studio, plus dépouillée mais non moins émouvante. Un seul album paru mais un travail acharné pour livrer à chaque fois sur scène la meilleure version possible de ces morceaux que ces deux musiciens (accompagnés depuis peu par un batteur) ne cessent de réinventer pour leur insuffler le maximum d’énergie, de vérité, de nuances, de puissance et de délicatesse.

Ecouter les chansons de 3 mn sur mer c’est faire l’expérience de la traversée d’une nuit brutale qui porte en elle la promesse d’une aube timide mais résolument volontaire. Nous mourrons peut-être incessamment sous peu mais au combat et en chantant et en gueulant un de ces airs qui vous gonflent la peau et vous réveillent d’un sommeil sourd à vous-même.


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