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MN prend la marge et revient en septembre


Nouvelle : le danseur des Immobilités

Nouvelle : le danseur des Immobilités

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Pendant une partie de sa jeunesse, il ne cessa, presque chaque soir, de danser la danse des Immobilités. Il s’introduisait dans une soirée ou dans une boîte de nuit, plus rarement dans un dancing ou un bal, repérait la piste de danse, allait s’y planter au beau milieu et, ignorant superbement la présence des corps surexcités qui se trémoussaient à ses côtés, se figeait sur place, comme pris dans la glace, et entrait dans cet état de transe si particulier que ne manquait jamais de provoquer en lui la danse des Immobilités.

Les danseurs étaient souvent très gênés dans leur déplacement par cette masse immobile au milieu de la scène mais, intimidés par ce bloc de fixité, n’osaient lui adresser la parole et encore moins le molester, quitte à s’écarter sur les côtés de façon à danser en toute tranquillité. Si bien qu’inévitablement se formait autour du danseur des Immobilités une sorte de no man’s land à l’intérieur duquel, les noceurs, de plus en plus impressionnés par cette présence perçue comme hostile et dérangeante, n’osaient s’aventurer. Au bout d’une demi-heure environ se produisait un phénomène particulier. Les danseurs, comme contaminés par la glaciation du corps que figurait la pose du danseur des Immobilités, quittaient un à un la piste. En règle générale, au bout d’une heure, plus personne ne dansait. Puis, par petits groupes, les gens, tout-à-fait refroidis, quittaient la soirée ou la boîte de nuit.

Et le lendemain, la même scène, en un autre lieu, se reproduisait. Et le surlendemain, de même. Et le jour d’après aussi. Si bien que tous les noceurs finirent par connaître le danseur des Immobilités et par le redouter sérieusement. Dans un premier temps, lorsqu’ils l’apercevaient au milieu de la piste de danse du lieu qu’ils avaient choisi pour passer la soirée, ils se contentaient de quitter l’endroit pour aller festoyer dans une autre soirée ou une autre boîte de nuit. Dans un deuxième temps, certaines personnes, profondément atteintes par cet élément perturbateur, renonçaient tout bonnement à aller danser ailleurs, préférant remettre leur sortie à la semaine suivante. Mais la semaine d’après, il était de plus en plus fréquent, quel que ce soit le lieu qu’elles avaient choisi pour s’amuser, qu’elles se retrouvent à nouveau nez à nez avec le danseur des Immobilités, de sorte que l’on en vint à penser que celui-ci possédait une sorte de don d’ubiquité. Peu à peu, comme sous le coup d’une sournoise persécution, des fêtards, même parmi les plus acharnés, renoncèrent carrément à leurs sorties. Quant à la fréquence des soirées, celles-ci rencontrant de fait de moins en moins de succès, elle diminua très nettement. Puis, les boîtes de nuit, victime du travail de sape du danseur des Immobilités, fermèrent une à une. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, jamais l’action du danseur des Immobilités ne fut entravée, car personne, même parmi les organisateurs de soirée ou les gérants de boîtes de nuit, n’osa s’approcher de lui afin d’essayer de lui faire entendre raison. L’impression que notre homme produisait sur les gens était tellement forte qu’elle annihilait chez eux toute forme de protestation ou de révolte.

De sorte qu’au bout de deux ans il n’y eut plus aucun lieu en ville où aller danser. Notre héros, savourant sa victoire totale, cessa donc ses activités. Une frustration pourtant ne tarda pas à le gagner. Le fait est qu’il ne pouvait s’empêcher longtemps d’emmerder son monde. Il conçut alors le projet - grisé par son premier succès, son ambition  monta d’un cran - de diminuer sensiblement, voire de faire cesser totalement, le trafic automobile sur les principaux axes routiers de la ville.

C’est ainsi que chaque matin, vers les sept heures et demie, il allait s’allonger sur la chaussée d’une des principales artères de la ville, paralysant ainsi progressivement le trafic automobile.

Le plan de notre perturbateur marcha comme sur des roulettes, certains automobilistes renonçant même au bout de quelques jours à prendre leur voiture pour se rendre à leur travail, optant soit pour la marche à pied, soit pour le vélo.

Le huitième jour, cependant, il y eut un imprévu dramatique – sans doute notre homme, fort de ses succès, avait-il mésestimé le danger. Un chauffeur de poids lourd, passablement éméché malgré l’heure matinale, ne vit pas, du haut de son quinze tonnes, le corps du protestataire en travers de la chaussée et roula dessus sans même s’en apercevoir.

Ainsi s’acheva la carrière pourtant prometteuse de notre héros révolutionnaire.

Le lendemain de sa disparition, l’énorme trafic automobile reprit de plus belle. Était-ce un hasard ou une simple coïncidence mais une semaine plus tard une boîte de nuit flambant neuve pouvant accueillir jusqu’à trois cents personnes ouvrit ses portes. Ce soir-là, les fêtards dansèrent toute la nuit jusqu’à épuisement de leur corps possédé par l’obsession du mouvement. Mystérieusement, le centre la piste, comme hanté par le souvenir du danseur des Immobilités, resta inoccupé.


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