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MN prend son élan et revient en septembre


MN a rencontré Alexis Kropotkine

MN a rencontré Alexis Kropotkine

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Propos recueillis par Maximilien Friche

MN a rencontré Alexis Kropotkine  afin de mieux comprendre sa démarche d'investigation dans le cadre du site : Le greffier noir.

MN : Mauvaise Nouvelle s'est intéressé de près à votre travail de compilation, d'analyse et d'investigation à plusieurs titres : la nécessité de ré-informer en premier lieu, et également pour le goût que vous avez de dénicher l'ironie et donc la littérature au sein même des événements. Votre travail sur l'affaire Coulibaly a particulièrement attiré mon attention. Qu'est-ce qui a déclenché votre intérêt, voire votre passion pour cette dernière ?

Alexis Kropotkine : C'est un article du Figaro, daté du 12 janvier, qui m'a amené à m’intéresser aux attentats contre Charlie Hebdo. Ce n'est pas moi qui ai déniché l'ironie mais la littérature qui s'est invitée d'elle même dans l'affaire. Je conseille à vos lecteurs de visionner immédiatement la revendication de Coulibaly, dans son intégralité (7 minutes), pour comprendre de quoi nous allons parler.

Dans ce papier du 12/01, Astrid de Larminat signalait la présence de 4 livres visiblement mis en scène dans la vidéo de revendication posthume d'Amedy Coulibaly datée du 11 janvier : Hygiène de l'assassin d’Amélie Nothomb, La Petite Marchande de Prose de Pennac, ainsi que deux autres titres non identifiés Parvla journaliste.

Après avoir lu les livres en question – à l'exception de Toole, je ne lis habituellement que des essais et des livres historiques, ce n'est pas de gaîté de cœur que je me suis envoyé du Nothomb et du Highsmith mais passons… - j'ai vérifié s'ils ne pouvaient pas être apparus fortuitement dans la vidéo. Or tout démontre, des conditions de tournage (dates, lieux, instructions du commanditaire) jusqu'au contenu même des ouvrages, qu'ils participaient bel et bien d'une mise scène. S'il s'agit d'une coïncidence, ce qui ne peut être bien sûr complètement exclu, elle serait franchement remarquable. Enfin, Coulibaly était accroc aux jeux vidéos, ce n'était pas un lecteur assidu. Nous disposons d’énormément de témoignages sur lui, aucun ne fait référence à un amour particulier de la littérature, fut-elle policière.

Ces livres, qui tous parlent de bouc-émissaires, d'assassins et d'avatar, donnent un coté exotique à la revendication des attentats de janvier.

De plus, les 3 livres aujourd'hui connus – Hygiène de l'assassin d'Amélie Nothomb, La Petite marchande de prose de Daniel Pennac et Une créature de rêve de Patricia Highsmith, dernier livre de la série identifié en mars par notre site Greffier Noir – sont des polars qui se déroulent dans le milieu de l'édition littéraire et de l'imprimerie. Ce ne sont pas le Coran ni « Momo le chameau va à la mosquée » mais des livres aux thèmes cohérents et dont la cohérence se dégage d'emblée ; un profil se dessine déjà de la bête lecture au 1er degré de ces romans. C'était intriguant.

Je me suis parallèlement penché sur le profil des terroristes de janvier et j'ai découvert que le personnage Amedy Coulibaly était complexe. Il a notamment réalisé en 2008-2009 un documentaire sur les conditions de détention à Fleury Mérogis, diffusé sur France 2 et Le Monde, ce qui n'est pas rien, documentaire suivi d'un livre, Reality Taule derrière les barreaux, cosigné avec Ficelle, alias Samir B., son codétenu de l'époque et qui, d'ailleurs, tient la plume.

Une campagne de prévention, avec conférences en présence des auteurs, a même été organisée. Le film tournait toujours en banlieue en 2015 juste avant les attentats. Amedy Coulibaly, incarcéré de 2010 à 2014 n'a pas participé à la majorité de ces conférences mais c'est un élément significatif de sa biographie.
On voit beaucoup de monde dans les conférences, tous les conférenciers le savent…

Avec le recul, Reality Taule ressemble à bien des égards à un appel du pied. Lisez les passages de ce livre sur le terrorisme basque ou corse, etc.. Les lecteurs de MN peuvent aussi visionner le 1er document diffusé par l'équipe Coulibaly-Ficelle dans les médias, en décembre 2008. La conclusion de la vidéo qui accompagnait l'article du Monde se passe de commentaire : «Je lance un appel à tous (…) Vous voyez, moi par exemple, demain après-midi je vais en promenade avec un mec qui va faire un attentat. Je ne dis pas que je vais entrer dedans mais j'en connais plusieurs…» (18-12-2008, Journal Le Monde).

Une remarque incidente à destination des experts : cette expérience faisait de Coulibaly l'homme idoine pour l'aspect vidéo et revendication des attentats de janvier, or de nouveau rien ne se déroule logiquement. Les Kouachi, dont Amedy Coulibay était un ami proche, se sont revendiqués d'AQPA dans la rue, dès le 7/01. Revendication réitérée obsessionnellement par les Kouachi Brother à chaque fois qu'ils croisèrent un témoin, comme s'ils craignaient que le crédit de l'opération ne leur échappe. Leur revendication a été confirmée par un communiqué de l’organisation AQPA, que voici.

Remarquez les termes utilisées par AQPA sachant que Coulibaly, dans sa propre vidéo diffusée quelques jours plus tôt et revendiquant explicitement les crimes de Montrouge, de l'épicerie casher et l'explosion d'une charge de faible puissance dans une rue de Paris, se réclamait, lui, de l’État islamique. Coulibaly affirme surtout dans cette vidéo avoir donné « quelques milliers d'euros » aux Kouachi (2ème scène, titrée Es-tu en lien avec les frères qui ont attaqué Charlie Hebdo ? tournée dans l'urgence entre le 8/01 à 17H20 et le 9/01 avant le départ de la planque pour l'épicerie casher). Une affirmation qui lui a valu un démenti cinglant d'AQPA quelques jours plus tard, le 14 janvier, dans un communiqué disant en substance, « nous tenons à insister sur le fait que nous seuls, AQPA, avons financé et organisé l’attentat contre Charlie Hebdo ».

Et là, tenez-vous bien, réponse du berger à la bergère, dans le N° de février 2015 de son magazine, DABIQ, l’État islamique a classé Nasir Bin Ali al-Ansi, l'auteur du message de revendication d'AQPA parmi les Hizbi (égarés ou collaborateur de l'ennemi. Dans le même N°, le lecteur trouvera un portrait de Coulibaly, suivi d'une interview du présumé cerveau des attaques du 13 novembre Abdelhamid Abaaoud).

Ce qui relativise énormément la revendication d'Amedy Coulibaly et explique les soupçons des experts quant à son appartenance réelle à l’État Islamique. Il n'y a pas même de lien logistique avéré entre lui et l'organisation E.I. , à la différence des Kouachi dont l'appartenance à Aqpa est incontestable.

Tels sont, de mémoire, les éléments saillants qui retenaient mon attention et m'ont incité à sérieusement travailler sur les attentats, lorsqu'en mars ou avril est apparue dans la presse régionale, La voix de Nord précisément, l'affaire Claude Hermant, du nom de ce militant de la droite nationale-autonome, ou nationale-révolutionnaire, barbouze des douanes et de la gendarmerie. Cet homme est l'importateur de la plupart des armes des crimes du 7, 8 et 9 janvier 2015 via la société commerciale Seth Outdoor, spécialisée dans la vente d'équipements de survie. Ayant collaboré quelques temps à une petite maison d'édition spécialisée dans le domaine, je connais un peu les écrits théoriques du survivalisme français, et certains de ses animateurs. Claude Hermant dirigeait une Base Autonome Durable depuis de nombreuses années, il est même passé, à ce titre, sur M6/W9 en novembre 2012. Bref il était connu, de l'information était et reste disponible.

Deux fers au feu.

 

MN : Comment rechercher la vérité sans être tenté par le complotisme, cette pensée militante fermée sur elle-même ? Dans un pays où l'investigation est publique et les médias sont subventionnés, est-ce encore possible de rechercher la vérité, quels sont les obstacles à neutraliser ?

Alexis Kropotkine : Ce n'est pas avec nos moyens que nous rechercherons et trouverons la vérité sur les événements de janvier ou novembre. Seules la police et la justice le peuvent. Des sites comme les nôtres, dans le meilleur des cas et avec beaucoup de chance, établiront un ou deux faits saillants, des petites vérités partielles et bien ingrates.

Dans ce domaine (faits divers, terrorisme), il faut bien comprendre que les journalistes écrivent, pour l'essentiel, sous la dictée des forces de l'ordre, des juges et dans une moindre mesure des avocats. Si vous n’êtes pas accrédité, donc docile, vous n'aurez pas accès directement à cette information. Il y a bien sûr des exceptions notamment dans la presse régionale qui est souvent plus proche des témoins. L'affaire Hermant par exemple, a été portée à bout de bras par Patrick Seghi de La Voix du Nord, de janvier à septembre. Sans le travail isolé de ce journaliste, nous n'aurions sans doute jamais rien su.

Partant de ce constat, dans la masse des informations disponibles, il faut extraire les faits bruts du commentaire et de l'interprétation, vérifier toutes les infos données au conditionnel. Ce n'est pas si compliqué de décrocher son téléphone et de contacter une gendarmerie, un commerce ou des témoins pour vérifier une info. On se fait parfois envoyer bouler mais très souvent, les gens sont disposés à parler.

Un exemple marginal : un article de la presse institutionnelle, jamais rectifié ni démenti, avait signalé les Kouachi dans un Quick loannois, 6 rue Nicolas Appert, à 150 km de Paris, 2H après la tuerie…. Inutile de vous dire que ce type d'infos fait toujours florès dans les milieux occultistes et conspirationnistes, pourtant il suffisait d'un coup de fil à la gendarmerie pour l'infirmer. Lorsque c'est possible, lorsque les faits sont vérifiables, nous devrions systématiquement procéder de la sorte.

Au passage, nous filtrons tous les informations à notre disposition, que nous soyons journalistes, avocats, magistrats, blogueurs ou consommateurs.

Bref, si vous avez un nom, un lieu et les moyens adéquats, vérifiez par vous même, vous ne savez pas ce qui a été, ou non, filtré. Avant d’écrire sur quelqu'un, contactez la personne.

Pas de besoin d'avoir la carte de presse pour effectuer des vérifications élémentaires.

Cette démarche n'exclut pas l'interprétation et l'extrapolation, elle est leur préalable.

Et puis il faut aussi distinguer ce que l'on publie de ce que l'on ne publie pas, ce que l'on dit en off et ce qui peut être diffusé. Ce que vous trouverez sur le Greffier Noir par exemple est souvent très en deçà de ce que je pourrais écrire

Si je devais donner un conseil, c'est de procéder comme les journalistes. Ce n'est pas la méthodologie journalistique qui est pourrie mais l'industrie de l'information.

Vous avez raison de signaler que le complotisme est une pensée militante fermée sur elle même. Toutes les théories du complot, officielles et dissidentes (un terme galvaudé aujourd'hui), ont pour point commun de désigner l'ennemi puis de tout interpréter à cette aune, quitte à balayer les informations contradictoires, souvent d'ailleurs de bonne foi. Le militantisme s’accommode difficilement de l'incertitude. On n'envoie pas les hommes au combat, on n’entraîne pas les foules avec des peut-être et des si. Je commencerais par là si je devais mettre en garde contre le complotisme. L'autre écueil serait de sombrer dans un relativisme contre-productif, le doute (ou l'acquiescement) systématique à l'égard des paroles officielles. C'est un équilibre en fait assez précaire.

Quant aux obstacles à neutraliser, outre l'accès à l'information que je viens d'évoquer. - et dans le cas Coulibaly, l'information utile à l'investigation se résume pour l’essentiel au dossier d'instruction dont nous ne connaissons aujourd'hui que ce que nous en disent les journalistes accrédités, qui eux mêmes n'en savent en fait pas grand-chose – il y a le problème des moyens et du temps : difficile de faire sur un blog ou un site indépendant le travail d'une rédaction de 100 employés.

 

MN : Vos enquêtes marchent un peu comme des séries, en épisodes. On se laisse parfois prendre à une lecture similaire à celle d'une narration en feuilleton. Avez-vous également l'intention de solliciter l'imaginaire du lecteur en démultipliant les questionnements ? Est-ce ainsi que l'on peut davantage se libérer des idées reçues (et données par les mass-médias) ?

Alexis Kropotkine: Je n’ai pas l'intention de solliciter l'imaginaire de nos lecteurs ce n'est pas au programme. Coulibaly et ses commanditaires s'en sont de toute façon chargés.

Les « livres Coulibaly » continuent de m'intéresser aujourd'hui dans la mesure où ils sont un point fixe et fiable à partir duquel opérer une triangulation. Le problème ici est de déterminer un second point de repère. Personnellement, j’ai un faible pour Claude Hermant. En l'intégrant dans ma modeste équation, j'aboutis à un résultat plutôt probant et précis mais inexploitable tant qu'il ne sera pas corroboré (je ne désespère pas).

La série dont vous parlez raconte la recherche de ces points de repères. L'impression de continuité découle probablement du fait que mes publications se limitent pour l'instant à deux ou trois points spécifiques des attentats de janvier.

Je ne feuilletonne pas volontairement. Si mes articles disparates sur la vidéo de revendication d'Amedy Coulibaly et l'environnement idéologique du principal logisticien des crimes fournissent la trame d'un récit unifié, c'est bien involontaire.

Concernant les mass-médias, quelle aurait été la réaction de la population aux événements du 13/11, si les médias de masse avaient rabâché à leurs consommateurs, toutes les semaines et cela depuis le mois de mars, les fondamentaux de l'affaire Hermant pour ne prendre que cet exemple ? L'occultation relative n'est pas surprenante, sans compter que les gens ont droit à la tranquillité d'esprit et que les annonceurs ont de leur côté besoin de temps de cerveau disponible.

Les libéraux ont d'ailleurs très bien saisi le danger des théories de la conspiration et de la pensée conspirationniste : elle est fondamentalement anti-démocratique et antilibérale. C'est d'ailleurs pour cela qu'une théorie de la conspiration, si elle peut être intégrée par l'établissement, cesse d’être une théorie de la conspiration dès lors qu'elle franchit la barrière des médias de masse autrement que pour y être ridiculisée.

L'état d'urgence a été déclaré. Est-il de nature pour vous à faire tomber des barrières bloquant l'investigation habituellement, en permettant notamment des perquisitions facilement ? Ou au contraire, est-ce une chape de plomb supplémentaire posée sur la vérité ?

Je trouve terrifiant que 8 mecs armés de Kalachnikov et divisés en 3 équipes parviennent à obtenir l'abolition de l’État de droit en causant une centaine de morts. Que se passera-t-il quand l'EI nous enverra 12 barbus, ou 15 ?

Nous parlions à l'instant des medias de l'établissement : y avez-vous entendu beaucoup de protestations contre la déclaration de l’État d'urgence ? Il est à mon avis significatif que dans le cadre de la révision constitutionnelle annoncée, le gouvernement envisage de supprimer les mesures de contrôle de la presse dont il pouvait jusqu'ici se prévaloir. La symbiose est telle que le gouvernement renonce ouvertement et de lui-même à des outils juridiques de domination, désormais inutiles.

Sur le plan de l'investigation, policière, j'imagine que la possibilité de perquisitionner les domiciles privés 7/7, de jour comme de nuit, sur simple décision du préfet est un atout, pour la police et la justice antiterroriste. De même que l'assignation à résidence pour motif politique, car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Le niveau de la menace justifiait-il un tel transfert de pouvoirs de l'autorité judiciaire à l'autorité administrative ? Je n'en suis pas convaincu.

 

Interview corrigée à la demande de l'auteur le 30/11.


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