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Crépuscule

Crépuscule

Par  

À la mémoire de Guy Lagier

En ouvrant les volets à l'étage, Arnaud Brun pris quelques instants pour regarder le paysage : face à lui, simplement vêtue de la brume du matin, la mer se laissait admirer par d'élégants immeubles blancs régnant au-dessus d'une vaste armée de conifères. Peu attiré par le séduisant tableau, pourtant si typique de nombreuses stations balnéaires, le jeune homme préféra détourner pudiquement le regard vers le levant où la luminosité qui l'attendait était telle qu'il put seulement distinguer le jardin en contrebas. Dans cet espace autrefois paisible, une armée désordonnée de plantes vivaces finissaient d'envahir les massifs de fleurs laissées à l'abandon ; et, au milieu de ces assauts sauvages, seul un dernier carré de pelouse, tondu assez récemment, se montrait encore capable de résister. Quelque peu attristé à la vue de ce champ de bataille, Arnaud tourna la tête de l'autre côté pour apercevoir les premières maisons du village s'élever vers un ciel sans nuage ; dans cette partie de l'arrière-pays, les habitations avaient pour habitude de s'accrocher aux falaises, et seul le mas dans lequel il venait de pénétrer, moins téméraire, et moins fier peut-être, avait préféré s'installer dans la plaine en compagnie des vignes, à quelques encablures de l'intrépide bourgade. Le jeune homme respira profondément ; si l'air était encore imprégné de la fraîcheur de la nuit, le soleil naissant entamait déjà chaleureusement sa longue journée. Non sans regret, Arnaud Brun se détourna de la vue et commença à faire le ménage dans une pièce où la sombre austérité qui y régnait tranchait avec la clarté extérieure : à l'opposé de la fenêtre, contre un mur sobrement peint à la chaux, un lit recouvert d'une grosse couverture en laine marron attendait le retour de celui à qui il avait ouvert les draps pendant des années, tandis que le vieux fauteuil patiné qui lui tenait compagnie semblait également prêt à basculer pour l'occasion ; hélas, il y avait beau temps qu'il n'avait fait le moindre mouvement. C'était ainsi depuis les débuts de l'humanité, pour continuer de vivre malgré le vide laissé par l'être cher qui jamais ne reviendrait, pour affronter dans la solitude le temps qui passait sans céder à la folie, les objets comme les hommes avaient besoin d'espérance, surtout lorsque tout espoir était perdu depuis longtemps. Un léger coup de chiffon pour épousseter le fauteuil, un aspirateur passé rapidement sous le lit pour en chasser les paresseux moutons, et Arnaud quitta la chambre sans s'éterniser. Un examen de conscience ne lui fut pas nécessaire pour savoir qu'il avait effectué là un travail bien peu soigné, mais ce n'était pas pour autant l'oeuvre d'un homme abusant de l'absence de son employeur ; non, cette chambre lui laissait invariablement une sensation empreinte de mélancolie dont il cherchait rapidement à se départir.

De retour au rez-de-chaussée, Arnaud nettoya avec application le salon, chassant une à une les toiles d'araignées qui pendaient du plafond avant de consciencieusement passer la serpillière sur le sol carrelé. Rapidement, une fraîche odeur de lavande se répandit dans une maison qui parut revivre avec la présence de l'homme de ménage. Il n'en était pas certain, mais il crut entendre le grincement des meubles en provenance de l'étage ; il sourit brièvement en imaginant qu'ayant laissé la fenêtre grande ouverte, le vent espiègle s'en était allé frôler le vieux fauteuil en soulevant la couverture au passage. En pénétrant dans la cuisine inondée de soleil, Arnaud regarda sa montre ; il avait le temps de briquer les fragiles bibelots alignés sur le buffet et pour lesquels, même s'il les trouvait assez laids, il avait fini par se prendre d'affection. Afin de faire disparaître la couche de poussière qui les recouvrait, il passa un chiffon humide sur la théière et ses six tasses, les deux chevaux en porcelaine blanche dont l'un avait la patte arrière droite cassée, ainsi que plusieurs fines sculptures en métal dont il ignorait la provenance ; peut-être d'un pays d'Afrique, ou d'Asie, qu'en savait-il vraiment, se demanda-t-il en souriant, lui qui n'avait jamais quitté la région de son enfance. Il donna ensuite un dernier coup d'éponge sur la massive table en bois, avant de souffler sur le cadre disposé bien au milieu d'un napperon rond réalisé au crochet. Son travail était maintenant terminé, mais il ne se hâta pas pour autant de quitter la maison. Arnaud Brun s'approcha de l'évier et brancha la machine à café ; dans le vaisselier, il prit un grand mazagran blanc, celui dont le socle était ébréché.

La cafetière venait de se taire dans un dernier gargouillement. Assis à califourchon sur un banc, tenant son mazagran dans la main droite, Arnaud Brun fixa le cadre sur la table, ou plutôt, la photographie qu'il protégeait. On pouvait y voir Monsieur Fabre, le propriétaire des lieux, en costume, et qui tenait par la taille une belle jeune femme vêtue d'un élégant tailleur bleu ciel ; ils souriaient tous les deux, et si l'arrière-plan était un peu flou, on reconnaissait aisément l'église du village. Le jeune homme soupira longuement, avant de se perdre dans ses pensées.

*

Arnaud avait vingt-et-un ans, et chose aujourd'hui peu commune pour un garçon de son âge, il avait préféré chercher du travail plutôt que de continuer sagement ses études. Son choix parut d'autant plus étonnant qu'il était assez brillant sur le plan scolaire, et comme c'était souvent le cas en de telles circonstances, une bonne partie de son entourage, à commencer par ses parents et ses professeurs, l'incitèrent à ne surtout pas s'arrêter en si bon chemin. Son attitude déclencha donc leur incompréhension quand il exposa posément son souhait de gagner sa vie en vue d'obtenir le plus rapidement possible son indépendance. De plus, une seule année passée sur les bancs de la faculté avait suffit à le convaincre qu'il allait y perdre son temps ; il trouvait d'ailleurs désolant que les diplômes universitaires, obtenus en apprenant bêtement par cœur tout un tas de théories complètement déconnectées de la réalité, et recrachées sans la moindre réflexion critique à l'occasion des contrôles continus ou des examens de fin d'année, ouvrissent les portes vers les professions les plus valorisées financièrement et socialement, tout particulièrement les postes d'encadrement. Rien que d'imaginer qu'un important chef de clinique pût décider de la gestion de son personnel soignant en s'appuyant sur la théorie des jeux lui faisait froid dans le dos, et même si son jeune âge lui permettait encore de croire qu'il fût invulnérable, il songea un court instant à arrêter de fumer. Sans doute avait-il tort de généraliser ainsi ce qu'il avait connu au cours de cette courte période, mais pouvait-on vraiment lui reprocher de décrire la société dans laquelle il évoluait au regard de sa propre expérience ? D'ailleurs, n'était-ce pas là le lot de tout être humain sur cette terre, y compris des figures historiques qu'il avait dû étudier lors de son année universitaire ? Il se souvenait tout particulièrement de cet homme qui avait milité contre la peine de mort, avant d'en obtenir l'abolition puis la reconnaissance de la Nation entière, et à propos duquel il découvrit en lisant sa biographie, que le père avait été un inflexible juge de court d'assise. N'était-il pas absurde, au lieu d'avoir la tête tranchée, que de nos jours certains meurtriers restassent une dizaine d'années derrière les barreaux avant de retrouver la liberté la tête haute, pour la simple raison qu'un petit garçon impressionnable avait fait d'affreux cauchemars à en perdre la tête en voyant son père en longue robe noire venir le border le soir en rentrant du tribunal ? Arnaud Brun, comme tous les petits garçons du monde, avait lui aussi fait des cauchemars, notamment de terribles histoires de dents arrachées et de piqûres suraiguës qui vous laissaient la bouche pâteuse pendant toute une journée ; pourtant, jamais il n'eut l'idée, et encore moins l'orgueil, de rentrer en politique pour interdire les dentistes, ce qui, il fallait bien l'avouer, était certainement bien regrettable.

Loin du Panthéon, des couronnes et de la justice miséricordieuse, Arnaud préféra suivre un destin beaucoup plus modeste en s'engageant dans une entreprise d'aide à domicile. Ménage, livraison de courses, jardinage, et même un peu de bricolage faisaient partie des divers services qu'il rendait à de vieilles personnes habitant souvent seules et un peu à l'écart dans l'arrière-pays. Néophyte dans la plupart de ces domaines, Arnaud Brun dut faire face à nombreux imprévus. Il se rappelait souvent ses débuts hésitants, notamment ce fameux matin où il remplaça au pied levé un contacteur jour-nuit défaillant sur un tableau électrique ; de la difficulté pour trouver la bonne pièce – en rupture dans tel magasin, inconnue dans tel autre – puis de la complexité du montage, la faute non pas à une installation vétuste, mais au fait qu'à dix années d'intervalle, un objet soi-disant identique avait vu ses branchements inversés, ce changement a priori anodin lui ayant par la suite rendu la réparation très délicate : alors qu'il venait de connecter cinq câbles sur les six nécessaires au fonctionnement du contacteur, il eut beau tirer au maximum sur le dernier fil de cuivre à brancher, l'opération s'avéra impossible ; il manquait deux millimètres. Pour deux malheureux millimètres, non seulement il dut défaire tout ce qu'il avait minutieusement remis en place, mais il lui fallut, après un aller-retour précipité au magasin de bricolage le plus proche pour acheter un câble plus long, l'insérer dans tout l'enchevêtrement de ceux déjà présents, pour enfin réussir à le relier entre le contacteur et un disjoncteur. Après plus de trois heures d'efforts, quel soulagement de pouvoir rétablir le courant chez ce particulier, même si ce jour-là, il lui fut impossible d'être à l'heure pour son rendez-vous de l'après-midi. Fort heureusement, remarquant qu'Arnaud était un jeune homme sérieux et volontaire, ses employeurs surent se montrer compréhensifs et acceptèrent avec mansuétude ses retards, simple conséquence de son inexpérience ; bien leur en pris puisque leur protégé devint rapidement un excellent bricoleur. Quant à Arnaud, il fut de nouveau conforté dans sa conviction qu'il lui était indispensable de savoir se débrouiller par ses propres moyens, surtout lorsque votre salaire ne vous permettait aucunement de faire appel au moindre professionnel.

Au fil des mois, contrairement à la croyance malheureusement trop répandue qui voulait que les personnes âgées fussent nécessairement des gens acariâtres et peu reconnaissants, le jeune homme noua des liens chaleureux avec l'ensemble des gens qu'il rencontrait, sa gentillesse n'étant certainement pas étrangère à ces bonnes relations ; et puis, n'était-il pas souvent plus aisé de tisser des liens solides avec des inconnus plutôt que de garder intacts ceux qui vous unissaient à vos parents ou à vos enfants ? Combien de familles se déchiraient pour de sombres questions financières quand les héritiers jalousaient les biens de leur riche ascendance, ou encore quand de braves gens n'ayant que modestement réussis dans leur vie professionnelle reportaient toutes leurs ambitions et illusions perdues sur les épaules de leur progéniture. Il était certes un peu caricatural de résumer ainsi les rapports au sein de la sphère familiale ; pourtant, Arnaud n'avait plus de nouvelles de sa famille depuis qu'il avait commencé à travailler ; et lui non plus ne ressentait pas vraiment l'envie de leur en donner.

*

La plupart des retraités de la région avaient connu une trajectoire similaire, à savoir une vie professionnelle éreintante dans la partie nord du pays. Au cours de celle-ci, ils accumulaient patiemment le pécule leur permettant d'acquérir pour leurs vieux jours une propriété plus ou moins grande sur les hauteurs ; un rêve qui accaparait tellement leur esprit que souvent ils en oubliaient que leur résidence deviendrait difficile à entretenir suite à l'érosion des années. Monsieur Fabre ne fit pas exception à la règle : ancien architecte, il avait délaissé avec soulagement les immeubles de bureau qu'on lui demandait d'ériger toujours plus haut dans la grisaille des quartiers d'affaires, pour le mas ensoleillé de l'arrière-pays. Là, il avait redécouvert le plaisir du jardinage, cette petite construction végétale que jamais il n'avait eu le loisir de mettre en oeuvre au cours de sa longue carrière. Hélas, Monsieur Fabre ne profita que peu de temps de la douceur de la vie : très rapidement après son installation, il eut un grave accident vasculaire cérébral ; et, sans trop savoir ce que cela voulait dire exactement, Arnaud devina qu'il en avait conservé de nombreuses séquelles, notamment une démarche lente et saccadée, ainsi qu'une diction mal assurée ; c'était suite à ce problème de santé que Monsieur Fabre sollicita la société d'aide à domicile pour l'entretien de son mas et de son jardin. Pour faire ses courses, il pouvait encore monter dans le petit bus de la commune qui le déposait une à deux fois par semaine au centre du village et le ramenait en fin de matinée devant chez lui ; quant au dimanche, un fidèle de la paroisse passait le chercher afin qu'il assistât à la messe de onze heures, et à son issue, il trouvait toujours une âme charitable pour le ramener à son domicile. Parfois, il était invité à déjeuner par une connaissance, et il remerciait alors la divine Providence de l'avoir sorti de sa solitude le temps d'un après-midi. Le reste de la semaine, Monsieur Fabre ne voyait personne, excepté le mercredi matin, lorsque Arnaud venait chez lui. Ce dernier arrivait vers huit heures et commençait invariablement le ménage par la chambre à coucher que le vieil homme avait désertée depuis longtemps déjà : le silence de la nuit souvent réveille les douleurs du corps, et au petit matin, elles devenaient insupportables pour Monsieur Fabre qui se levait bien avant l'aube pour descendre péniblement dans la salle à manger. Là, il s'installait dans un fauteuil, face à une large fenêtre à travers laquelle il fixait l'horizon, attendant patiemment que le jour fût levé ; il était alors temps pour lui de prendre un simple café en guise de petit déjeuner, toujours dans le même mazagran, un mazagran ébréché qu'Arnaud retrouvait parfois vide sur la table de la cuisine, ou plus souvent sur le séchoir près de l'évier. Au milieu de la matinée, le vieil homme proposait toujours à Arnaud de faire une pause d'un quart d'heure en sa compagnie ; il lui offrait alors un jus d'abricot artisanal ainsi que des petits gâteaux aux amandes faits maison que le jeune homme acceptait avec un plaisir non dissimulé. Au cours de la collation, les deux hommes faisaient un brin de conversation qui se concluait généralement par quelques précisions données sur les tâches particulières à accomplir par Arnaud pour la suite de la matinée : une ampoule à changer, une prise électrique à resserrer, et quand le temps le permettait, un coup de peinture bleue à donner sur les volets de la maisonnée. Peu avant midi, après une rapide inspection qui n'avait comme objectif que de permettre au retraité de converser quelques minutes supplémentaires avec son employé, les deux hommes s'arrêtaient devant le calendrier en carton posé près du four à micro-ondes. La semaine prochaine, si l'on en jugeait par la croix rouge inscrite à la main, et qui revenait à intervalle régulier devant certains mercredis, Monsieur Fabre recevrait la visite de sa petite-fille, et ce jour-là, Arnaud serait invité à rester avec eux pour le repas du midi. D'ailleurs, au-delà de toutes les délicates attentions du vieil homme, sans doute cet agréable moment avait son importance dans la relation, presque amicale, qu'Arnaud entretenait avec ce dernier. La jeune fille s'appelait Julie ; elle avait sensiblement le même âge que lui, et préparait une licence de lettres modernes en vue d'intégrer une école de journalisme. Afin de ne pas déranger le grand-père et sa petite-fille, Arnaud avait pris l'habitude de s'occuper exclusivement du jardin (en cas de forte pluie, il en profitait pour mettre un peu d'ordre dans le garage ou l'atelier qui, malgré ses nombreuses interventions, ne paraissaient jamais rangés) ; il confectionna même à plusieurs occasions de beaux bouquets jaunes et mauves issus des rosiers qui remontaient le long d'un mur en crépi ocre marquant la limite avec le vignoble voisin. Sans jamais oser les offrir directement à Julie, Arnaud disposait les roses dans un vase qu'il plaçait avec d'infinies précautions au centre de la grande table de la cuisine, aux côtés du cadre et de sa photographie. Afin que l'on ne puisse s'apercevoir du trouble qui s'emparait de lui à cet instant, il ressortait rapidement de la maison en indiquant qu'il ne pouvait s'attarder, qu'il lui restait encore quelques branches à tailler, ou la pelouse à finir de tondre. Pour cette opération, il ne disposait d'ailleurs que d'une tondeuse à main, le propriétaire des lieux ayant banni de l'univers du jardin tout outillage à moteur électrique ou thermique, la pollution sonore subie alors qu'il travaillait lui étant aujourd'hui devenue absolument insupportable. Même s'il s'était montré sceptique la première fois qu'il dut utiliser la petite machine, Arnaud fut agréablement surpris par son efficacité ; et surtout, qu'il était plaisant de sentir l'odeur de l'herbe coupée, loin des émanations d'essence et de l'odeur âcre de pelouse broyée ! À la fois ravi et fourbu après cette matinée passée au milieu des arbustes et des plantes, Arnaud passait rapidement par la salle de bain pour se laver les mains et s'asperger le visage avant de venir s'installer à table au milieu d'un délicat mélange de saveurs.

Une fois assis sur le banc aux côtés de Julie, le jeune homme se sentait souvent gagné par la nervosité ; pour tenter de s'en défaire, il racontait dans le moindre détail, en omettant néanmoins l'étape du bouquet de roses, ce qu'il avait réalisé ou remarqué : de quelle façon il avait patiemment arraché le lierre qui s'accrochait au magnolia ; comment il avait positionné l'échelle pour finir de couper une branche cassée qui menaçait de tomber du pin donnant sur la route ; sans oublier de décrire la vie animale qui se déroulait sous ses yeux : les lézards qui courraient sur les dalles de la terrasse pour rejoindre le mur de la maison, la minuscule musaraigne fouinant dans la terre à la recherche de vermisseaux, le regret de voir si peu de papillons et d'abeilles voltiger autour des lauriers roses de l'allée. Plus serein, rasséréné d'avoir vu Monsieur Fabre acquiescer à plusieurs reprises devant ses propos, et devinant Julie qui le regardait parfois en souriant, Arnaud pouvait enfin profiter du repas pendant lequel il prenait maintenant soin de rarement intervenir, sauf si le vieil homme ou sa petite-fille lui posait une question, auquel cas il répondait poliment, sans trop s'appesantir sur le sujet. Après le repas, quand Monsieur Fabre montait s'allonger pour faire une sieste, la conversation prenait une tournure plus personnelle entre les deux jeunes gens, sans pour autant qu'elle en devienne vraiment intime ; si l'amitié était un sujet qui revenait volontiers, les petits problèmes de cœur étaient à peine effleurés, et l'amour soigneusement passé sous silence. Julie avait simplement appris que le travail n'avait laissé à Arnaud que bien peu de temps pour les loisirs, qu'il n'avait pas encore pu prendre de vacances, et que sa dernière petite amie s'était lassée d'une vie qu'elle avait trouvée peu amusante. Quant au jeune homme, il put seulement deviner que Julie consacrait la totalité de son temps à ses études, et lorsque la jeune fille le raccompagnait à sa voiture, il réfléchissait un peu tardivement au moment où il pourrait, la prochaine fois peut-être, l'inviter à prendre un verre avec lui en ville. Le temps était passé sans qu'il parvienne à vaincre sa timidité, et Monsieur Fabre avait été terrassé une deuxième fois par la maladie.

*

Arnaud avait toujours la tête tournée vers la photographie ; il n'avait pas touché au café qui maintenant était froid. Il se leva lentement, jeta le contenu du mazagran ébréché dans l'évier, et sourit tristement devant ces gestes renouvelés à chacune de ses visites depuis ce matin froid de janvier, il y avait un peu plus de six mois maintenant. Ce matin-là, personne n'avait répondu à ses trois coups de sonnette ; la porte était fermée ce qui était inhabituel, inquiétant même puisqu'il était peu probable que Monsieur Fabre se fût absenté. Comme il disposait d'un trousseau de clefs, Arnaud avait pu pénétrer dans le mas où seul un étrange silence régnait ; un mazagran ébréché était posé sur la table de la cuisine, et en le prenant dans la main, il comprit que le café qu'il contenait était froid ; il jeta le liquide dans l'évier avant de laver machinalement le mazagran ; et, après l'avoir posé sur le séchoir, Arnaud tourna la tête vers la porte du salon : elle était légèrement entrouverte. Il sentit tout à coup son estomac se nouer ; subrepticement, la peur venait de s'emparer de lui ; ses mains tremblèrent, et pendant quelques instants, il fut incapable d'effectuer le moindre mouvement. Quand enfin il parvint à réfléchir, il pensa un court instant à quitter les lieux, à refermer la porte derrière lui, et à appeler… appeler qui d'ailleurs ? Son employeur en lui indiquant que la porte était verrouillée, et en lui demandant la marche à suivre ? Ou alors…oui, bien entendu… les pompiers, comment ne pas l'envisager ? Parce que peut-être, oui peut-être…

Arnaud n'avait encore jamais vraiment dû faire face à de telles circonstances… l'accident, la maladie, la mort, il avait toujours vécu ces événements d'assez loin, comme d'insignifiants imprévus, désagréables certes, mais jamais sans réelles conséquences. Il avait ainsi déjà assisté à deux ou trois enterrements, mais c'était à chaque fois quelqu'un d'éloigné : une grande tante, une vague connaissance de ses parents. D'ailleurs, comment allait-il Papa en ce moment, avec ses problèmes de santé ? Il faudrait que je l'appelle tout de même… Ce court instant de tendresse surprit autant Arnaud qu'il l'aida à recouvrer ses esprits. Il respira profondément, et sans lâcher la porte des yeux, s'avança vers elle en marchant prudemment ; un léger grincement et il la laissa s'ouvrir complètement. Arnaud s'approcha du fauteuil qui était tourné vers la fenêtre, et comme il l'avait malheureusement pressenti, y découvrit Monsieur Fabre. Le pauvre homme avait les yeux mi-clos, et toute une partie de son visage était étrangement fixe ; il semblait encore conscient puisqu'il esquissa un vague geste avec la main droite. « Ne vous inquiétez pas Monsieur Fabre, je vais appeler les pompiers. Tout va bien se passer, ils vont s'occuper de vous. Tout va bien se passer, je suis là maintenant », murmura Arnaud en lui prenant doucement la main.

Arnaud était allé voir Monsieur Fabre à deux reprises après sa rechute. À chacune de ses visites, il lui parlait de sa maison, de quelle manière il prenait soin d'elle, tout en cachant, par souci de ne pas lui faire de peine, que le jardin retournait à l'état sauvage lentement mais sûrement. Mais le vieil homme avait-il encore conscience de ce qui se passait autour de lui ? car malgré les soins qui lui avaient été prodigués, il était malheureusement tombé dans le coma au cours de son transfert à l'hôpital. Un coma d'abord léger, puis de plus en plus profond ; Monsieur Brun avait commencé son voyage vers l'au-delà, à petits pas.

*

Arnaud regarda le plan de travail, une dernière fois : le café froid jeté dans l'évier, le mazagran lavé, rincé puis posé sur le séchoir ; ces gestes simples dans la cuisine du mas appartiendraient dans peu de temps au passé. À pas lents, Arnaud retourna vers la table pour y déposer un trousseau de clefs. Il avait entendu le bruit des pneus sur le gravier ; le moteur qui s'arrête ; la portière que l'on claque ; de nouveau le crissement des graviers ; et, enfin, le grincement de la porte qui s'ouvre.

« Bonjour Julie, je viens tout juste de terminer. J'ai fait le ménage dans la maison. En revanche, je n'ai pas tondu la pelouse, mais je l'avais fait la dernière fois. Dans le jardin, je n'ai jamais pu en faire beaucoup plus, j'en suis désolé, vu que depuis l'hospitalisation de Monsieur Fabre, je ne venais qu'une fois tous les quinze jours, pendant seulement une heure et demie, comme tu me l'avais demandé. J'ai posé les clefs sur la table, car j'allais justement m'en aller, mais… comme tu es arrivée avant que je parte, hé bien… enfin voilà… je voulais te dire que je… je suis content de te voir, voilà, rien de plus. Enfin si ! Je… comment dire… je sais bien que le moment n'est pas forcément bien choisi, mais… voilà… si un soir tu as un peu de temps, cela me ferait plaisir de t'offrir un verre en ville. »

Julie ne parut aucunement troublée par la proposition d'Arnaud. Son visage ne changea pas de physionomie ; et cette assurance dans le regard… On pouvait y lire la certitude qu'au bout de ses longues années d'études, une carrière prometteuse l'attendait, et que le reste n'avait que bien peu d'importance. D'ailleurs, la mort de son grand-père, une semaine auparavant, l'avait définitivement convaincue que plus rien d'intéressant ne la retenait dans ce petit village ; la pancarte « à vendre » n'allait pas tarder à légèrement s'agiter au vent, côté rue, sur le rebord d'une fenêtre. Elle sourit poliment à Arnaud, et lui répondit de façon assez condescendante, comme si elle s'exerçait déjà à ses responsabilités futures :

« Tu es quelqu'un de très serviable Arnaud ; tu as même été un amour avec Papy, je t'en suis volontiers reconnaissant ; je n'oublierai pas tout ce que tu as fait pour lui. Mais quand même, homme de ménage, ce n'est pas très reluisant comme situation professionnelle, tu sais. Rien que pour cette raison, j'aurais bien trop honte de te présenter à mon entourage ! C'est vraiment du gâchis, car si je me rappelle nos conversations, tu vaux quand même beaucoup mieux que d'être un pauvre larbin au service des autres ! »

Il serait inexact d'écrire que les propos de Julie ne blessèrent pas profondément Arnaud. Sur le coup, il n'en laissa pourtant rien paraître : il salua brièvement la jeune fille, et sortit du mas en refermant doucement la porte derrière lui ; mais, à peine était-il assis au volant de sa voiture qu'il fut nerveusement secoué par deux ou trois sanglots. Avoir été le premier à porter secours à Monsieur Fabre, sa lente agonie, sa mort la semaine dernière, et aujourd'hui, en guise d'épilogue à cette triste histoire, la méchanceté gratuite de Julie. Les êtres humains étaient parfois bien cruels, et le mal qu'ils nous causaient beaucoup plus difficile à réparer qu'un simple contacteur jour-nuit. Pourquoi n'avait-elle pas simplement éconduit sa proposition ? Il soupira et se fit la réflexion que les diplômes ne servaient pas seulement dans le cadre de la vie professionnelle ; ils avaient également leur importance dans la vie amoureuse ! Arnaud esquissa alors un léger sourire suite à ce rapprochement impromptu. Malgré sa mésaventure, malgré la tristesse, la déception et cette douloureuse blessure d'orgueil, il n'avait aucun regret. Ses clients, ou plutôt ceux qu'il surnommait affectueusement « mes p'tits vieux » l'accueillaient avec bienveillance, et souvent il repartait de chez eux avec une petite douceur, un cadeau même parfois. Lui qui n'avait pas connu un seul de ses grands-parents, il avait aujourd'hui l'impression d'en avoir à ne plus savoir qu'en faire ! Non, franchement, il n'avait vraiment aucun regret d'être entouré de toutes ces vieilles personnes qui de surcroît avaient toujours une ou deux histoires savoureuses à lui raconter : un amour de jeunesse, un voyage de l'autre côté de la terre, parfois les deux comme cet ancien marin qui, ayant réalisé le tour du monde à bord d'un porte-hélicoptères, lui contait régulièrement ses aventures amoureuses au cours de ses escales. Quant à Julie, il serait curieux de la croiser, dans quelques années. Eu égard à sa détermination, elle sera certainement arrivée là où elle l'avait souhaitée ; elle sera peut-être même devenue rédacteur en chef d'un grand quotidien. Il l'imagina un instant, seule au bout d'une grande table de réunion lors d'un comité de rédaction, régnant avec une poigne de fer sur tout un parterre de journalistes mâles. Les princesses du monde moderne n'avaient décidément plus rien à voir avec celles des contes de fée ; le pouvoir et l'ambition avait remplacé le beau berger. Quant au château dont les tours en pointe s'élançaient vers un ciel couchant teinté de rose… Julie se sera contentée du cinquantième étage d'une haute tour de verre d'un quartier d'affaire de la capitale, un héritage de son grand-père peut-être, où au lieu d'embrasser le prince charmant qui la rendra heureuse, elle retoquera avec mépris les articles des journalistes inexpérimentés : « Mon petit, vous n'irez pas bien loin en écrivant de cette manière. Si le lecteur aime être effrayé, c'est par les sordides détails de l'information qu'on lui apporte, et non par un style littéraire auquel il ne comprendra absolument rien ! » Et bien plus tard encore, qu'adviendra-t-il d'elle au crépuscule de sa vie professionnelle ? Lui, il en était certain, il n'aura pas quitté la région côtière de son enfance, et sans doute devra-t-il encore se contenter d'un modeste appartement en ville plutôt que des mas de l'arrière-pays dans lesquels, pendant plus de quarante années, il se sera rendu pour travailler. À l'âge de la retraite, peut-être Julie reviendra-t-elle dans le pays qui l'avait vue naître, usée par les responsabilités et un mariage raté ; et là, dans sa luxueuse propriété, elle maudira toutes les âmes de la terre à qui voudra bien l'entendre, notamment le successeur d'Arnaud qui comme première cliente aura eu la malchance de tomber sur une petite vieille acariâtre et des pièces immenses à faire briller !

*

Ces divagations avaient franchement redonné le sourire à Arnaud lorsqu'il pénétra dans le local étriqué au moment de la pause déjeuner ; deux de ses collègues étaient déjà autour de la table en train de discuter. Alors que l'un se plaignait des incapables qui gouvernaient les destinées du pays, tandis que l'autre se lamentait d'être si mal payé, Arnaud sortit d'une glacière une boîte en plastique contenant une salade piémontaise, et la posa avec délicatesse sur la table. Juste avant de se régaler du plat qu'il avait préparé la veille au soir, il déclara simplement, aussi bien pour lui-même qu'à l'intention de ses deux compagnons qui le regardèrent alors avec étonnement : « On a quand même de la chance de travailler sous un si beau soleil. Et puis dimanche midi, je vais manger chez mes parents. Cela faisait tellement longtemps ! »


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