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Chesterton, l’excentrique du centre

Chesterton, l’excentrique du centre

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Gérard Joulié raconte l’histoire de l’écrivain anglais Gilbert Keith Chesterton et cela nous réjouit. Il fait découvrir sa littérature, ses essais doctrinaux comme Orthodoxie, ses récits féériques, ses allégories, ses apologies, ses héros batailleurs, ses personnages dont le fameux Père Brown élucidant des énigmes policières embrouillées, tout ce qui constitue l’œuvre foisonnante de ce converti au catholicisme qui emprunta à Kierkegaard sa fameuse intuition : « On ne naît pas catholique, on le devient ». Chesterton ou la quête excentrique du centre est un très beau petit ouvrage.

D’emblée, Joulié campe le décor et donne le ton : « L’homme moderne est celui qui ne se reconnaît aucune antériorité, aucune transcendance, aucune ascendance, se pose comme un commencement absolu, sorti du néant, et comme le forgeron de ses propres valeurs. » Bien sûr, Chesterton est l’antithèse de cet homme moderne. Il est un écrivain incarné qui habille d’un relief saisissant ses univers fantasmagoriques de roman, donne la parole à des créatures hautes-en-couleur, admire les rhinocéros, et croit aux mille et une beautés qui, dans leur simple expression, sont renouvelées quotidiennement. L’écrivain anglais va jusqu’à désigner le moment propice pour le lire : « Par une nuit de grand vent, alors que l’horloge vient de sonner les douze coups de minuit et qu’une poignée de vieilles femmes en sait plus long que tous les apôtres de la raison, que le sang bouillonne dans nos veines et que la fièvre nous monte au cerveau, quand les moulins moulinent le vent, que la lune chuchote à la mer, que les vaches pondent des œufs et que les pommiers donnent des citrons, comme dans un monstrueux carnaval de la nature, alors et alors seulement ces contes peuvent être racontés au creux de l’oreille, à voix très basse. » Dans ce théâtre carnavalesque et irréel, on songe à la question du mystère, à celle de la vérité aussi, et à la fameuse sentence de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov : « Le plus terrible dans la beauté n’est pas d’être effrayante, mais d’être mystérieuse. En elle, Dieu lutte contre le Diable. Leur terrain de bataille se trouve dans le cœur de l’homme. »

Justement, Joulié évoque la conversion de Chesterton : « Ce qui emporte son adhésion, c’est la carcasse de cette religion, son antiquité, son universalité, son algèbre, cette voie du juste milieu de Bossuet, de de Maistre, de Newman. » Chesterton, quant à lui, file la métaphore pour narrer son chemin de Damas : « Quand j’ai rencontré le christianisme, j’ai réalisé que je m’étais battu depuis mon enfance contre deux machines ingouvernables et sans rapport apparent, le monde et la tradition chrétienne. Or je venais de découvrir ce trou dans le monde : le fait qu’on doit, d’une manière ou d’une autre, trouver un moyen d’aimer le monde sans s’asservir. Et d’autre part je trouvais ce trait saillant de la théologie chrétienne, pareil à une sorte de pointe rugueuse, cette instance dogmatique, du fait que Dieu est une personne et qu’il a fait un monde distinct de lui-même. Or la pointe du dogme s’adaptait exactement au trou qui était dans le monde. Evidemment, elle avait été faite pour y entrer, et c’est alors que la chose étrange se produisit : dès que ces deux parties des deux machines se furent emboîtées l’une dans l’autre, toutes les autres parties s’adaptèrent et s’emboîtèrent avec une exactitude fantastique. »  L’auteur anglais, antimoderne, est le chantre de l’héroïsme des existences ordinaires, du charme de la vie domestique, des vertus de l’humilité. Il a foi dans le petit commerce et la petite propriété, c’est un poujadiste avant l’heure. Il dit le tragique des modes qui par nature disparaissent. Il réaffirme le bonheur d’être marié, d’appartenir à une patrie. Et Joulié de renchérir : « Le vrai romanesque se produit dès qu’on est obligé de subir les évènements. Nécessité est mère d’invention et de poésie. » Foin alors des existences paramétrées par les algorithmes et standardisées…

Ecoutons Gilbert Keith, ce penseur profond adepte du plus subtil qu’il n’y paraît « nonsense », décrire ce que nous avons perdu de notre paradis terrestre : « C’est une chose de raconter une entrevue avec une gorgone ou un griffon, une créature qui n’existe pas, c’en est une autre de découvrir que le rhinocéros existe bel et bien et de se réjouir de constater qu’il a l’air d’une créature qui n’existerait pas. » En méditant cette géniale allégorie, on bute d’abord, puis on libère notre intelligence et notre cœur. On comprend en effet qu’une perte a eu lieu qui semble irréversible : nous aurions abdiqué notre capacité à l’émerveillement. Voilà le message de Chesterton. Nous aurions délaissé notre cœur d’enfant. Nous ne désirons plus dessiner des moutons et admettre que l’essentiel pût être invisible pour les yeux.

Le truculent écrivain nous adresse un énième clin d’œil bienveillant, il nous invite à la révolution intérieure : si nous ne voyons plus la singularité de chaque pâquerette, si nous n’admirons pas chaque journée nouvelle, chaque éblouissement du soleil, car cela nous apparaît si monotone et routinier, c’est probablement que nous avons vieilli plus vite que Dieu. Oui, Dieu est resté plus jeune que nous. Quel pied de nez de la part du Créateur, quelle vérité étonnante !

Pour se sauver de la tristesse et de l’absurdité, il faudrait renouer avec la voie spirituelle d’enfance, la fraîcheur du regard primesautier. Pour espérer redevenir des hommes heureux, contemplatifs et libres.


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