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Et Cheng se découvrit une âme

Et Cheng se découvrit une âme

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Intituler un ouvrage De l’âme ne manque pas de sel. François Cheng, après le maître Aristote et son De anima, ose le pari. D’une prose poétique, il invite à une méditation sur la beauté, l’amour, la différence entre l’esprit et l’âme, l’être. Son écriture souriante, en une époque grise et déprimante, puise son inspiration dans les écrits de grands penseurs. Le « joie, joie, joie, pleurs de joie » de Pascal définit bien notre académicien qui connut en Chine la persécution et la souffrance mais semble les transcender, les offrir en holocauste, à la gloire de ce Dieu auquel il croit et qui est « chemin, vérité et vie » selon Saint Jean. Ses Sept lettres à une amie, sous-titre du livre, sont un subtil prétexte pour s’accorder au ton de la confidence, de la connivence avec celle qui l’élève, à qui il chante An die ferne Geliebte « à la bien-aimée si lointaine » et finit par avouer : « Sur le tard, je me découvre une âme. » Amoureux de la France, de sa plus haute culture, François Cheng, pape de la poésie et chantre des belles lettres, interroge en préambule : « Où sommes-nous, en effet ? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une " terreur " intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien. » Ce sera la seule incartade à l’optimisme et à la joie intérieure qui sont, au soir de sa vie, son unique raison.

Ses mots glissent en nous comme une paix qui se répand doucement au cœur de l’être : « Je vous écris de Touraine, où je suis venu chercher un peu de repos. Un printemps précoce m’y accueille. Subitement en fleurs, paulownias et cerisiers irradient les vieux murs de leurs éclats violets et roses. Ravis de retrouver le vert tendre au bout des rameaux et le vert plus foncé des gazons parsemés de perce-neige, les oiseaux partout s’éveillent. Moineaux et mésanges picorent les graines du sol en échangeant des cris de contentement, et tout le coteau en écho n’est plus qu’attente. Dans le ciel, les hirondelles de retour cisaillent l’air, telles les " petites mains " qui préparent, fébriles, le premier défilé de l’année. Vers le soir, les eaux du fleuve sont au rendez-vous du couchant. Elles consentent à se muer en nuages flamboyants, selon les lois de la transfiguration. L’univers, immensément là, se montre un instant miraculeusement émouvant ; et quelqu’un perdu là, au sein de l’éternité, un instant l’a vu et s’est ému. Tout cela relève, je le sais, de l’âme. »

En jongleur de mots, le poète s’amuse : « L’esprit raisonne, l’âme résonne. », « L’esprit se meut, l’âme s’émeut. », « L’esprit communique, l’âme communie. », « L’esprit yang " masculin ", l’âme yin " féminine ". »

Philosophe, François Cheng clarifie le propos : « Corps et âme sont solidaires, c’est une évidence. Sans âme, le corps n’est pas animé ; sans corps, l’âme n’est pas incarnée. » Si tout semble dit dans ce lumineux aphorisme, notre auteur tient aussi à convoquer Hugo et ses Travailleurs de la mer : « Le corps humain pourrait bien n’être qu’une apparence. Il cache notre réalité… la réalité, c’est l’âme. » Cheng nous replonge dans le Dialogues des Carmélites de Bernanos où la mère prieure Blanche de la Force a cette parole qui trouvera un écho plus tard dans la voie spirituelle d’enfance de la Petite Thérèse : « Cette simplicité de l’âme, nous consacrons notre vie à l’acquérir, ou à la retrouver si nous l’avons connue, car c’est un don de l’enfance qui le plus souvent ne survit pas à l’enfance…il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore… » Notre douce promenade guidée se poursuit aux côtés de Bachelard, Rimbaud, Hildegarde de Bingen, Platon, Socrate, Aristote bien sûr et sa triade des âmes nutritive, sensitive, et pensante, Blaise Pascal et sa trilogie corps/âme/esprit, Kierkegaard pour qui l’homme est cet être dont la chair finie est transpercée par l’épée de l’infini, Claudel et sa « co-naissance », Simone Weil qui dans l’Enracinement et dans la Pesanteur et la Grâce nous ouvre les chemins escarpés de l’esprit, du Bien et de l’Amour absolu.

Cheng n’occulte pas le mal qui est en l’homme, et la mort qui point à l’horizon pour chacun d’entre nous sans que nous puissions savoir ni le jour ni l’heure où elle nous emportera dans son grand mystère. Dualisme du corps et de l’esprit fonctionnant en vase clos, dualisme de la vie et de la mort, de la souffrance et de la rémission, du néant de la chair putréfiée et de la résurrection de cette même chair, dualisme de la disparition puis de l’éternité. Tout ceci façonne notre être dans son incarnation. L’amour le régit, seulement empêché par la potentialité puis la survenue du mal. L’insondable questionnement au sujet de notre finitude tourmente ou donne une joie profonde si nous consentons à la conversion, car la parole évangélique promet : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

Tenté par l’exercice de la définition, Cheng s’élance : « L’âme est la marque indélébile de l’unicité de chaque personne humaine. » Invite forte adressée à notre époque acquise au seul déterminisme matérialiste. Triste et douloureux temps où l’homme singulier est voué à disparaître. Oui, mais s’il découvrait subitement ce trésor intérieur que nul ne peut lui ravir, l’homme comprendrait alors qu’il est irréductible et sacré, que la mort est à tout jamais « dissoute et abolie ».


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