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Journal d’André Perrin, l’indigné

Journal d’André Perrin, l’indigné

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Nous savions qu’André Perrin, agrégé de philosophie et enseignant, était un indigné. Après Scènes de la vie intellectuelle en France commenté pour Mauvaise Nouvelle, il le rappelle dans son ouvrage intitulé Journal d’un indigné, préfacé par Pierre Manent. Ce journal est l’addition de ses billets d’humeur et réflexions écrits entre 2009 et 2019. Perrin y montre que le débat en France est désormais porté disparu parce qu’un camp, celui du Bien pour le dire comme Philippe Muray, a décidé de le confisquer puis de l’interdire tout simplement.

Qu’est-ce qui peut bien susciter l’irritation d’un professeur de philosophie, catholique et désormais à la retraite ? « Puisqu’il est, es qualités, soucieux de vérité et de cohérence, il s’irritera du mensonge, qui est entorse à la vérité, et de la contradiction, qui est péché contre la cohérence. Irritation donc devant ceux qui manipulent les textes pour faire dire à un auteur le contraire de ce qu’il a écrit, ceux qui font grief à leurs adversaires de ce qu’ils tolèrent fort bien chez leurs alliés, ceux qui bafouent dans un discours les principes dont ils se réclament dans un autre, ceux dont les actes contredisent les paroles, ceux qui jettent l’anathème et pratiquent l’exclusion au nom de la société « inclusive » dont ils prônent l’avènement, ceux qui prêchent l’amour de l’autre, pourvu qu’il soit lointain, mais qui haïssent cordialement leur prochain […] Irritation ou agacement d’abord, amusement aussi, tant il est vrai que la contradiction est le ressort du comique aussi bien que du tragique. »

Pour illustrer par l’exemple ce que contient ce journal piquant et espiègle et qui tape du pied dans la fourmilière du politiquement correct, nous nous reportons au paragraphe relatif à la date du 18 février 2012 et qui traite de ce choc des civilisations qui occupe tant d’esprits pour savoir s’il est réalité ou chimère : « Le 17 février sur la chaîne parlementaire LCP, Jean-Luc Mélenchon est l’invité de Serge Moati. Revenant sur le propos de Claude Guéant selon lequel toutes les civilisations ne se valent pas, il fait de celui-ci un disciple de Samuel Huntington : « Le mot civilisation vient d’un manuel politique de Samuel Huntington Le choc des civilisations… »  M. Mélenchon semble avoir oublié ses classiques et en particulier les figures tutélaires de la gauche dont celle-ci revendique l’exclusivité de l’héritage au point de traiter d’usurpateurs les hommes de droite qui osent les citer… Voici en effet ce que Jean Jaurès disait de la France dans un discours à la Chambre des députés le 20 novembre 1903 : « La civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain. » Quelque vingt ans plus tard, le 9 juillet 1925, c’est Léon Blum qui déclarait dans cette même Chambre des députés : « Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée et de la civilisation française… Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie. » Chez Jaurès et Blum, la conviction que toutes les civilisations ne sont pas équivalentes était corrélative de la croyance au progrès de la civilisation. La gauche moderne a-t-elle rompu avec cette croyance et cette conviction ? On se prendrait à en douter en découvrant le titre de l’ouvrage collectif que les éditions Odile Jacob ont récemment publié, préfacé par Martine Aubry : Pour changer la civilisation. A quoi cela rimerait-il de vouloir changer de civilisation s’il était faux que toutes les civilisations ne se valent pas ? »

En d’autres lieux, durant les débats sur « le mariage pour tous », c’est France 2, service public dévoué aux nobles causes, qui diffuse des reportages sur le bonheur et l’équilibre des enfants élevés par deux pères, ou par deux mères ; le tableau est si idyllique que Perrin se demande ironiquement pourquoi Hollande n’envisage pas de prohiber l’éducation des enfants par les couples hétérosexuels, ceux-ci pouvant témoigner de la difficulté de la tâche au vu des résultats éducatifs manifestement moins brillants -mais  bien réels- qu’ils obtiennent.

Là, c’est Elisabeth Guigou qui déclare en 2016 : « On est quand même la civilisation, la civilisation la plus désirable. » Ah bon. On revient donc à ce collant tropisme de gauche avoué sans l’avouer vraiment… Il y aurait bel et bien des hiérarchies entre les civilisations, alors !

Ici, c’est le mépris, violent marqueur de notre époque, qui est pertinemment pointé du doigt par notre auteur. Dans son ouvrage La haine du monde, la philosophe Chantal Delsol parle du fléau de la dérision qu’elle nomme bagatellisation, « arme analogue à la terreur ».

Proche de Michéa, André Perrin confesse être un « libéral à l’ancienne ». Il épingle les effets destructeurs du libéralisme dans sa version actuelle, un libéralisme libertaire ayant pris le pas sur un libéralisme conservateur : « Quand on a consacré toute sa vie à l’enseignement, on ne peut pas ne pas voir comment la logique libérale -l’axiomatique de l’intérêt, l’utilitarisme, le consumérisme, l’interdiction d’interdire, l’ouverture à tous les vents de la société civile- est destructrice de l’école. Quand on a le souci de la culture et de l’éducation populaire, on ne peut pas ne pas voir comment la logique de la concurrence conduit, par audimat interposé, à la production et à la diffusion de spectacles vulgaires qui décervellent, abêtissent et avilissent. » Sur ces sujets, et sur d’autres, Perrin et Finkielkraut (lui-même féroce défenseur de l’école) foulent le même terrain de combat.  Cependant, face aux multiples périls qui assaillent et menacent la société française, Perrin n’irait pas jusqu’à fermer les frontières ou réclamer une immigration zéro ; ceci lui semble utopique et symptomatique de positions extrêmes dans lesquelles il ne se reconnaît pas.

Notre essayiste exècre encore les velléités prométhéennes des transhumanistes, met en garde contre l’islam conquérant ; il défend les catholiques vilipendés et humiliés de tous côtés (voir la répression honteuse dont ils sont l’objet durant la crise du Covid 19 : interdiction des obsèques, liberté de se rassembler pour le culte non rétablie le 11 mai 2020 contrairement à la reprise accordée aux écoles, commerces, entreprises, transports, supermarchés…) ; il comprend les gilets jaunes, parle des casseurs de gauche qu’une frange idéologique maintient dans l’impunité. En un mot, Perrin fait du bien aux idées et au débat. Souhaitons donc que sa récente retraite professionnelle soit prolifique en harangues et en semonces contre la pensée unique. Qu’il demeure s’il lui sied un indigné, un lanceur d’alertes.


Perrin ne se laisse pas intimider par le politiquement correct
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Journal pauvre, l’éloge de la sobriété
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Mort de l’écrivain André Blanchard
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