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L’adieu aux années noires

L’adieu aux années noires

Par  

Alexandre Diego Gary, S. ou l’espérance de vie, Gallimard, 2009, ISBN : 978-2-07-012577-7, 169 pages, 15 €

 

On aimerait pouvoir lire ce roman sans penser à l’auteur. Sans rien savoir de lui, ni de ses parents, ni de sa vie. Bref, rien du tout. Et tout simplement le lire. En goûter l’extrême pudeur, la composition à plusieurs strates, les récits encadrants, encadrés, la plume légère, le style onctueux et flamboyant. Et pourtant, on ne le peut. Car on sait. Alexandre Diego Gary ne s’est pas suicidé. Il sort enfin de ses années noires, trente ans après le suicide de ses parents Jean Seberg et Romain Gary.

Ça commence par une photographie. Mon histoire. C’est un jour d’hiver, ils portent tous deux un manteau, ils se trouvent sur un promontoire. Ils sont enlacés, la tête de ma mère contre le cou de mon père, Ivan Alejandro, et lui serre son épaule avec son bras, sa main. Ils sourient. Ils sont heureux. Radieux. Ça saute aux yeux. Je suis né de cette photographie. C’était le temps de la Splendeur des Amberson. Ils s’étaient rencontrés quelques mois auparavant à une réception du consulat de France à Los Angeles.

Et maintenant, ils vivaient en France, mariés, amoureux. Il y a trop d’amour dans cette photo. Trop de promesses de bonheur. Ils semblent résolument à l’abri des coups de griffes des fauves de la vie. Je la garde, bien cachée, au fond d’un placard. Cette photographie. Je ne peux pas les voir. Pas les voir ainsi, quand on pense à tout ce qui s’est passé après. Elle fait trop mal, cette image, cette icône. 

Et la douleur de vivre alors que d’autres sont disparus à jamais se lit à chaque page et il y en a de si belles. Sans immodestie ou indécence, Sébastien Hayes, noctambule à Barcelone, raconte. La vie des bas-fonds et la fraternité qui y règne parmi les prostituées. Et puis, bien sûr, l’amour. L’immense amour dont fut entouré ce petit garçon trop tôt envoyé au pays des adultes. Sa gouvernante espagnole, Eugénie, a veillé sur lui, l’a protégé et lui a inculqué le goût de la vie par-dessus tout. Eugénie dont l’amour m’a sauvé la vie - me la sauve tous les jours encore - car je n’ai jamais pu me résoudre à faire du mal ou à tuer le petit garçon qu’elle a tant aimé. Maintenant, à son tour, il couche sur papier ses souvenirs et lui dédie son livre. C’est son amour à lui.

Comme il est difficile de parler. Comme il est délicat de parler quand on a vraiment quelque chose à se dire. Quelle impudeur. Ces mots sincères, c’est comme si l’on tombait de manière subite dans les bras l’un de l’autre, comme si l’on embrassait un inconnu. Trop d’effusions ! On est nus ! On se caresse dans le sens du poil. On ne se cache rien. On livre son âme. Et après, avec toute cette sincérité, qu’est-ce qu’on fait ? Cela peut ressembler à la gêne qui vous gagne au réveil lorsque vous avez fait l’amour avec une femme que vous n’aimez pas vraiment. Vous avez hâte qu’elle se rhabille. Qu’elle parte.

Et le lecteur est heureux que Gary ait brisé le silence, qu’il ne soit plus tout à fait un inconnu, justement. Heureux de lire un livre sincère dominé par l’amour mais où les émotions sont contrôlées dans une écriture qui garde ses secrets tout en les offrant dans la plus grande intimité.


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