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L’agonie de Gutenberg : de l'écrit monomane à l'écrit édifiant

L’agonie de Gutenberg : de l'écrit monomane à l'écrit édifiant

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À travers une compilation de textes initialement rédigés (de 2013 à 2017) pour des blogs et des réseaux sociaux, François Coupry brosse l'évolution de notre rapport au monde, de notre rapport aux uns et aux autres, et la manière dont s'en ressent la littérature. S'il est question d' « agonie », c'est que quelque chose de notre constitution culturelle est mort ou se trouve en passe de l'être. Que peut-il s'ensuivre ? Nous allons voir que l'auteur ne se contente pas de sonner le glas mais qu'il utilise un vénérable dispositif à même de nous faire franchir le Rubicon, l' « agonie » en question.

François Coupry est un héritier littéraire de Franz Kafka et de Jules Verne, deux auteurs qui, chacun à sa manière, ont pressenti ce que serait le vingtième siècle et au-delà. En une synthèse risquée, on pourrait avancer que ces derniers ont peint le portrait de la vitesse, de l'électricité, de l'industrie et des zones grandissantes d'absurdité née d'un monde en proie au vertige de l'accélération. Coupry, aujourd'hui, rejoint les analyses de l'architecte et essayiste Paul Virilio (inventeur de la dromologie) mais, pour ce faire, emprunte le chemin de la fiction. Si une utilisation de l'électricité a pour résultat de transmettre l'information beaucoup plus rapidement que par le papier, Gutenberg « agonise » en effet, relégué qu'il se trouve au rang de promoteur technologique suranné. Ce serait bien un problème occidental, au passage : la Chine classique, qui fut la première à inventer l'imprimerie, n'est pas en cause mais la Terre entière n'est-elle pas désormais à l'image et à la ressemblance de ce qu'il y a de plus anti-traditionnel en Occident ?

Ce que la concaténation de textes dans L'agonie de Gutenberg nous montre par ailleurs, c'est qu'en dépit du grand bond cybernétique, nous avons encore et toujours besoin de fictions, seulement la différence réside désormais dans notre recherche de simulacres. Là où jadis, l'écrit était fondateur, il est aujourd'hui monomane. Là où jadis, il était question de transmettre un savoir sans s'occuper de la personnalité du transmetteur, aujourd'hui, la plupart du temps, des égos surchauffés dissertent de manière morbide sur leur nombril et rien d'autre. Certains textes de Coupry peuvent d'ailleurs laisser croire qu'il n'échappe pas à la tendance mais se borner à ce point de vue serait méconnaître l'ampleur de son travail. Les souvenirs de jeunesse qu'il peut évoquer, une certaine mise à l'écart due à une surdité partielle ne constituent en quelque sorte que des points de passage dialectiques. Cela ne signifie pas qu'ils ne sont pas intéressants en eux-mêmes mais que l'auteur les surpasse afin de déboucher sur des constats et des interrogations plus universels.

Coupry initie à vrai dire un retournement de tendance : sans renoncer à ses idiosyncrasies (passages autobiographiques), il choisit la fable, la saynète, le conte : autrement dit, il désamorce la  tendance à la fiction anesthésique par le recours à la fiction édifiante. Le conte instruit, on pourrait même affirmer qu'il est le sommet de la littérature. Proposé à tous mais destiné à ceux qui sont qualifiés pour le comprendre, et donc pas seulement aux enfants biologiques, ce type de texte n'a en réalité que peu de rapports avec l'escapisme adulte mais régressif qu'il suscite aujourd'hui à son corps défendant. L'enfance comme condition sine qua non de la bonne assimilation du conte a peut-être plus de liens avec l'enfance au sens évangélique ou, si l'on préfère, avec une saisie intuitive, non discursive de certaines vérités. Une tâche de la critique littéraire pourrait être, à cet égard, de montrer ce qui, dans un texte, est de l'ordre de l'individualité de l'auteur et ce qui se tient par-delà celle-ci (et donc même, éventuellement, à l'insu de l'auteur), notamment depuis, en gros, la Renaissance. Cela éviterait des discussions, pour ne pas dire des polémiques, parfois longues et stériles. François Coupry qui, à mon avis, à déjà compris ces choses depuis un certain temps, opère aussi son retournement par le biais de l'impression d'un livre de papier, artefact non pas régressif mais démineur de « tendances » et narquois comme un pied de nez. Ce faisant, il se pose à la croisée des chemins (diffusion traditionnelle de la connaissance via l'imprimerie, diffusion électronique et instantanée de la moindre « onde sismique » causée par tel ou tel ego) mais pas dans une position de dilemme. C'est l'avantage de la voie (voix) du conte : une salutaire mise à l'écart de tout ce qui est trop personnel et qui risquerait de grever le message de ses bruits parasites mais aussi une entrée dans l'hyperespace de l'intuition que permet le principe d'analogie.

Si « agonie » de Gutenberg il y a, en définitive, ce n'est pas tellement à cause de la cybernétique mais à cause de ce que l'humain fait de la parole dont il est dépositaire. Pied de nez, effectivement, mais pied de nez doux amer car derrière les interventions de tel ou tel personnage, de tel ou tel animal, voire de tel ou tel objet, l'auteur met à jour notre trahison désormais constante du logos. Là où le langage peut façonner des mondes, des intellects, nous nous repaissons maintenant de fictions délétères servant à nous maintenir dans un esclavage mental abominable mais seyant. Ici, nous passons du domaine strictement individuel au domaine civilisationnel. Nous ne nous épargnons rien pour entretenir nos jeux d'illusions et de pouvoir. Coupry le montre avec brio : ce qui pouvait sembler originellement un épanchement dérisoire et jetable au bout de quelques minutes d'attention, une petite giclure égotique pour réseaux sociaux, est en réalité un dispositif redoutable, une suite de tirs de précision. Un manuel de combat, presque, et une invitation à redécouvrir nos véritables cosmogonies.

Un petit florilège en guise de conclusion :

  • « Seul le faux n'est pas inexact. »
  • « Démêler le faux du presque faux, le pas vrai du pas trop vrai. »
  • « Les récits recréent la réalité et la vérité. »
  • « Une représentation du monde n'est efficace que si elle joue sur le décalage, sur l'activité de ce qui n'est pas dit ou montré. »
  • « les circonvolutions cycliques du cerveau humain »
  • « le culte d'une modernité absolue »
  • « La pointe du progrès ne se réalise pas toujours avec les pointes des sciences. »
  • « Le bonheur immédiat (…) fonde nos ruines communes. »
  • « Nous avons tous trop peur de la fin du monde et (…) nous ne sommes plus assez intelligents. »

Deniel-Laurent écrit sur l’eugénisme d’État
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