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William Clapier 1/4 : l’urgence de l’âme

William Clapier 1/4 : l’urgence de l’âme

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Propos recueillis par Maximilien Friche

MN : Cher William, je vous remercie infiniment de m’avoir permis de lire votre livre, Quelle spiritualité pour le XXIème siècle ? car il représente un peu l’ordonnance à prescrire à l’homme moderne pour la vie d’ici et de l’au-delà. Vous commencez néanmoins votre essai par un diagnostic en partie alarmant. Serait-il possible à votre avis de perdre son âme de son vivant ? Vous citez Gustave Thibon, et on croit lire en creux Bernanos quand il dit que le monde moderne est une « conspiration universelle contre toute forme de vie intérieure ». Ce début de XXIème siècle est-il particulièrement méprisant vis-à-vis de la vie intérieure ? Y-a-t-il urgence à trouver la spiritualité qu’il faut à l’homme en ce début de siècle ?

WC : Sans aucun doute, il y a urgence. Comment l’humain peut-il ne pas se perdre et ne pas entraîner, dans sa perte, ses semblables ? C’est le gravissime enjeu du XXIème siècle. Tout être humain est doté du joyau infiniment précieux qu’est la liberté. Précieux et redoutable dans sa gestion. L’humain seul, n’existe pas, n’a jamais existé et jamais n’existera. Il est foncièrement inséré dans un tissu social. Or c’est dans la qualité de l’imprévisible jeu socio-relationnel que le joyau de la liberté peut se polir, s’illuminer, réfracter la lumière de la Vie ou se corrompre, s’obscurcir, se dévoyer au point d’affaiblir, d’exténuer les forces spirituelles de l’âme, de les ensommeiller, voire les empoisonner. La liberté est une terre à cultiver par l’éducation et la vie spirituelle. Si elle n’est pas initiée à la prudence, au discernement, à la responsabilité, au sens éthique et solidaire, effectivement, l’humain peut perdre la santé de son âme et contaminer ses proches. Il peut se rendre malade et perdre « de son vivant » la santé. Dépressions, dérives de comportements pathogènes, addictifs, multiplication d’incivilités… comptent parmi les symptômes d’une dévitalisation de l’âme ou de l’intériorité qui alimente, à l’échelle d’une société, un désordre civilisationnel généralisé.

Assurément, le contexte sociétal actuel « conspire » contre la santé de l’âme, la vie intérieure. Matérialiste et consumériste à l’excès, confortant des postures individualistes, encloses sur soi et concurrentielles, il tend à étouffer ce qui, en l’homme, aspire à vivre afin d’être lui-même, c’est-à-dire pleinement humain. Entendons par « pleinement humain », l’essor des qualités qui manifestent la santé de l’âme : altruisme, bienveillance, coopérativité, solidarité, amabilité, bonté, compassion, gratuité, générosité, modestie, entraide, serviabilité, honnêteté, respect de son prochain et du vivant… En un mot : être aimant. Ces caractéristiques essentielles de la vie de l’âme sont spirituelles parce qu’elles plongent leurs racines dans le fond de notre être, l’esprit. L’Evangile résume ces qualités en un seul verbe : « aimer », « s’entr’aimer ».

En ce début de XXIème siècle, il y a urgence pour un retour à l’Essentiel : cultiver les forces de son intériorité. Ces forces de l’âme sont notre pouvoir d’humanisation et d’influence sociale parce qu’elles sont notre capacité à aimer, à s’entr’aimer dans le respect du vivant. Ce qui suppose du courage, d’affirmer une attitude à contre-courant des tendances lourdes de la société occidentale formatée par des critères utilitaristes, individualistes, compétitifs, marchands. La crise actuelle est gravissime parce qu’elle est civilisationnelle. Le voile d’obscurité dont elle enveloppe l’âme met paradoxalement en lumière la nécessité vitale d’une culture de l’intériorité qui seule pourra forger l’éthique dont l’homme contemporain a besoin pour relever les immenses défis auxquels il est confronté. Oui, l’Essentiel – ressaisir ses propres forces spirituelles - est devenu urgent si l’on veut sauver notre humanité.

MN : Vous utilisez la parabole du fils prodigue pour illustrer notre parcours en ce monde et notre possible retour au père. N’y a-t-il pas dans notre monde qui nie toute profondeur à l’être humain une réelle opportunité ? Cette dérive du fils prodigue n’est-elle pas aujourd’hui un passage obligé, ce pêché moderne n’est-il pas heureux puisqu’il nous permet de nous perdre et donc, ouvre la porte de la grâce sur la dernière ligne droite ? Cette mauvaise nouvelle du fils prodigue qui se perd, n’est-elle pas le mal nécessaire à son retour ?

WC : Votre remarque est très juste. La dérive matérialiste, unilatéralement hédoniste de notre société suscite un mal-être généralisé. Cette réaction est une bonne nouvelle ! L’impasse existentielle dans laquelle l’humanité est enlisée provoque des contre-réactions alternatives, la recherche de nouvelles issues. Et ce sont là plus, bien plus que de simples succédanés de « bien-être » passagers, superficiels dont nombre de slogans des boutiques de « développement personnel » se parent. S’engager à retrouver la préciosité de la vie traduit, en premier lieu, une vigoureuse prise de conscience de l’errance de la civilisation actuelle.

La parabole du fils prodigue décrit de manière emblématique la situation de l’homme du XXIème siècle. En dépit de la démultiplication vertigineuse de divertissements, les populations n’ont jamais été autant déprimées, pleines de « vides ». En témoignent, entre autres palliatifs, les prises d’opiacés, d’antidépresseurs et autres expédients en spectaculaire augmentation. Dans son dévoiement prodigue et mortifère, l’humain du XXIème siècle fait l’expérience de l’inanité des voies largement ouvertes par l’idéologie dominante. Celle d’un libéralisme capitaliste où l’Argent s’impose en nouvelle déité avec ses différents suppôts : Croissance, Profit, Marché, Consommation, Rentabilité, Dividendes, Compétitivité, Productivité, Finance, Multinationales, Optimisation fiscale… Déité si ancienne, aujourd’hui omniprésente et omnipuissante dans sa capacité techno-économique à conditionner la vie sociale. Mieux vaudrait-il dire : à conditionner « antisocialement » la vie sociétale. Oui, en paraphrasant Krisnamurti, « c’est un signe de bonne santé que de se sentir mal adapté à une société profondément malade ». Dans un monde qui tourne mal, subordonné aux diktats de l’Argent, enclos dans un matérialisme exténuant, la « mauvaise nouvelle » de son vomissement est assurément une très bonne chose, une paradoxale bonne annonce pour jeter les bases d’une conversion aux valeurs qui réveillent les forces spirituelles fondatrices d’un humanisme ouvert sur l’Autre.


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