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Une question d’état d’esprit

Une question d’état d’esprit

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Alors que selon l’Insee le niveau de dette publique trimestrielle a atteint fin septembre 2019 100,4% du PIB mais que, selon les « experts », « ce n’est pas grave », peut-être serait-il bon d’évoquer d’autres temps pourtant définis comme « obscurs » par nos universitaires.

 

La question du prêt à intérêt revient dans les esprits au moment où l’oligarchie mondialisée tente par tous les moyens de maintenir ce système controversé des mécanismes bancaires.

Mais nous n’avons pas toujours, en France, vécu sous cette emprise « mammonique » qui nous a peu à peu avili. Il a existé des époques, dans notre beau pays, mais c’était avant le système actuel, où le prêt à intérêt, aussi nommé usure, était fermement condamné. En relisant un ouvrage de l’historienne Régine Pernoud[1], nous avons rencontré un passage significatif. Il y est question de l’attitude d’Héloïse[2] face à la perspective d’un mariage qui aurait contraint Abélard[3] à travailler pour nourrir sa famille. « Quel abaissement pour un penseur ! Celui qui s’est dévoué à la philosophie peut-il envisager une vie dans le siècle, celle de l’homme ordinaire, envahie par les préoccupations matérielles ? ». Les arguments d’Héloïse sont d’un autre temps, celui où la culture était prise au sérieux…

L’historienne continue : « A propos des réactions d’Héloïse, notamment, nombre d’historiens, un peu déroutés et jugeant, comme on est porté à le faire, selon la mentalité de leur époque, ont fait remarquer combien Héloïse « était en avance sur son temps » ; autrement dit qu’elle était remarquablement dépourvue de toute espèce de « préjugé bourgeois ». C’est oublier qu’elle a vécu avant l’avènement de la civilisation bourgeoise et de la mentalité qu’elle comporte. Il faudrait des volumes pour éclaircir les malentendus provenant de ce qu’on attribue obstinément au Moyen Age la mentalité qui fut celle des temps classique et bourgeois.

Une petite anecdote très significative et qui a le mérite d’être une « histoire vraie », écrite non pour l’effet littéraire, mais simplement parce qu’il s’agit d’un épisode de la vie de Guillaume le Maréchal[4] qui vivait à la cour des Plantagenêts, peut jeter quelque lumière sur l’ensemble de la question.

Guillaume chemine un jour avec un écuyer, Eustache de Bertrimont, quand un couple à cheval les dépasse : un homme et une femme ; l’homme paraît soucieux, la femme pleure et soupire. Guillaume interroge du regard son compagnon, tous deux piquent des éperons pour rejoindre les personnages qui leur ont fait pénible impression. Ils parlent ensemble ; c’est effectivement un couple suspect : un moine échappé d’un monastère avec une femme qu’il a enlevée. Guillaume et son compagnon tentent de les réconforter, déplorent avec eux le mal d’amour qui fait commettre tant d’erreurs, consolent de leur mieux la femme si visiblement angoissée ; ils vont se séparer quand Guillaume leur pose la question : « Au moins, avez-vous de quoi vivre ? ». Sur quoi le moine défroqué le rassure ; il a une bourse bien garnie : quarante-huit livres qu’il compte placer à intérêts ; ils vivront du revenu. Explosion de colère chez les deux chevaliers : « Ainsi, tu comptes vivre d’usure ! Par le Glaive-Dieu, cela ne se fera pas ! Prenez les deniers, Eustache ! ». Et, furieux, ils se jettent sur le défroqué, lui enlève ce qu’il possède, l’envoient au diable, lui et sa compagne, et retournent au château, où le soir, racontant l’aventure, ils distribuent à leurs compagnons l’argent dont ils l’ont dépouillé.

Autrement dit, si l’usure fait alors l’effet d’un crime inexpiable parce qu’elle implique qu’on vit du travail des autres, on reste plein d’indulgence pour ceux que la passion a égarés, eussent-ils, comme dans le cas cité, jeté par amour le froc aux orties ». Régine PERNOUD, Héloïse et Abélard (Albin Michel, 1970, p. 76)

La spécialiste du Moyen Age manifeste en effet ce décalage inimaginable pour nos mentalités matérialistes dépravées par plus de deux cents ans d’idéologie maçonnique. Héloïse réfléchit en fonction d’une hiérarchie des biens : ici-bas il faut choisir entre l’argent et la culture spirituelle. « Cette conception, précise une note, se situe à l’opposé de celle qu’érigera en principe la bourgeoisie du XIXème siècle, pour laquelle l’œuvre d’art et les travaux de la pensée ne peuvent naître que dans l’entourage du bourgeois qui détient l’argent ; cette confusion entre l’art et le luxe semble bien avoir eu son origine à la Renaissance ; elle est aussi étrangère que possible à la mentalité médiévale » (note 20, p. 289).

Max Wéber[5] a déjà fait remarquer le rôle du protestantisme dans cette culture de la gestion matérielle. On sait aussi que Werner Sombart a de son côté mis en lumière la tâche du judéo-talmudisme dans cette dynamique positiviste.

Alors que le Magistère catholique a constamment dénoncé ces pratiques en les qualifiant d’inhumaines, on entend peu nos ecclésiastiques à ce sujet. Jusqu’à quand la hiérarchie catholique va-t-elle ainsi se déshonorer et salir l’image de l’Eglise ? Son silence complice relève de ce que le cardinal Cottier nommait les « compromissions inacceptables » (Vous serez comme des dieux. Parole et Silence, 2009).

Il est incompréhensible d’avoir ainsi laissé les philosophies positivistes occuper le terrain de la raison. L’ancien conseiller de Jean-Paul II rappelait les repères : « Qu’il s’agisse de la qualité du témoignage que l’on attend d’eux ou de la pureté de leur foi, les chrétiens doivent vivre conformément à leur dignité de fils de lumière. Enfants du Dieu de vérité : cette noblesse exige d’eux le sens et l’amour de la vérité. L’amour de la vérité implique qu’on lui soit respectueusement attentif, qu’on mette tout en œuvre, selon ses possibilités, pour cultiver l’intelligence que Dieu nous a donnée. Cela signifie pour beaucoup retrouver la confiance dans notre capacité de connaître le vrai et le sens du sérieux des aventures de l’esprit » (p. 372).

Certains nous rétorqueront : mais la foi n’est-elle pas cette force qui méprise la raison selon saint Paul ? Le cardinal Cottier rappelle aux récalcitrants l’enseignement de Thomas d’Aquin, leur principale autorité selon l’Eglise dont ils sont censés être les représentants : « la foi surnaturelle ne dispense pas de la formation de la raison naturelle » (idem).

Nous faisons avec lui ce malheureux constat : « Trop de chrétiens aujourd’hui s’accommodent d’une intelligence en friche ou désordonnée » (idem).

Comment peut-on accepter de faire la promotion d’auteurs étiquetés « catholiques » mais qui posent comme principe l’incapacité de la raison à définir les choses essentiellement ? Georges-Marie Cottier rappelait opportunément : « Cette crise n’a pas épargné les penseurs chrétiens, dont beaucoup se sont réfugiés dans un fidéisme plus ou moins avoué » (idem, p. 365). Nous avons trop souvent rencontré des membres du clergé actuel qui méprisaient ou décourageaient la philosophie, ce qui trahissait leur surprenante ignorance de l’enseignement constant du Magistère qu’ils sont censés servir.

 

[1] 1909-1998 : chartiste, archiviste-paléographe.

[2] 1092-1164

[3] 1079-1142

[4] 1146-1219

[5] « Voyons à présent comment est censé se comporter l’homme devenu entrepreneur. En fait, l’image du capitaliste idéal … est celle de gens laborieux pouvant mener une existence austère et désireux avant tout de transmettre leur entreprise à leurs enfants. (…) Ce sont des savants, et pas de grands hommes d’affaires, qui ont le plus contribué à forger cette image idéale du capitaliste, dès la fin du XIXème siècle, en lui donnant un fondement scientifique. On peut même dire que c’est l’école sociologique allemande qui, en la matière, joua un rôle fondateur, notamment avec Max Weber et Werner Sombart. Véritable père de la sociologie historique, le premier développa l’idée selon laquelle l’esprit du capitalisme naissant (commercial et industriel) aurait fait siens certains éléments que l’on retrouve dans l’éthique protestante. (…). Weber considère que l’une des conditions du développement du capitalisme réside dans l’émergence de nouvelles représentations mentales et de nouveaux comportements tendant à faciliter la recherche rationnelle et systématique du profit par l’exercice de la profession. (…) L’accent mis sur la profession conduit désormais à légitimer des valeurs comme le travail, la discipline, l’épargne ou la conscience professionnelle (…) quitte à sacrifier une partie de leur vie personnelle. Tous ces caractères se trouvaient dans l’éthique protestante. Du Luthérianisme serait issue l’idée que l’exercice d’un métier renvoie à une véritable vocation (Beruf).

Du Calvinisme, et notamment du principe selon lequel les hommes sont prédestinés par Dieu pour aller au paradis ou en enfer, découlerait une angoisse, celle consistant à repérer dans la vie quotidienne des signes de la possible élection divine. Pour le puritain, la réussite professionnelle serait devenue la preuve de cette élection. » Olivier GRENOUILLAU, Et le marché devint roi… (Flammarion, 2013, pp. 210-212)


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