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Arnaud Martin, peintre et poète de nuit

Arnaud Martin, peintre et poète de nuit

Par  
Propos recueillis par Maximilien Friche

En octobre dernier, ma chronique Rue des Beaux-Arts dans l’Incorrect était consacrée au peintre Arnaud Martin, peintre découvert grâce au Nicole’s Museum, excellent travail de Nicole Esterolle pour montrer le travail d’artistes vivants. Ma rencontre avec le peintre a été l’occasion d’échanges et je me permets de vous les partager.

MF : Arnaud Martin, ce qui frappe immédiatement lorsque l’on regarde vos peintures, c’est l’apparition d’une couleur, la cohabitation de deux couleurs dont une qui n’en est pas : le bleu et le noir. Le bleu est lumière non saisie par le noir qui l’entoure. Vous semblez ainsi souvent partir de la nuit. Le peintre est-il le révélateur de ce qui vit dans la nuit ? Certaines images me rappellent ainsi les négatifs photographiques. Vous captez des empreintes, des traces. D’où vous vient cette capacité à donner à voir ce qui est caché dans la série Bleu nuit ?

AM : J’aime en effet le côté bi-chrome, soit noir et blanc, soit bleu et noir. J’avais d’ailleurs fait une série en noir et blanc il y a quelques années. L’idée du négatif m’intéresse et m’intrigue. Le négatif est une impression, une empreinte. Il faut vous avouer qu’à la base, je suis un passionné du cinéma, donc il y a sans doute aussi un lien à établir entre mes peintures et cette passion. Le cinéma a besoin de nuit pour faire jaillir l’image. Et pour vous répondre, effectivement je ressens au fond de moi une quête de nuit parce que ma quête se fait la nuit. C’est au cœur de la nuit qu’apparaissent les fantômes, les monstres, c’est là que naissent les contes de fées comme les cauchemars, et c’est ce qui me nourrit en permanence.

 

MF : Est-ce juste de dire que vous avez créé une mythologie ? Vous avez un symbolisme qui rappelle un peu les gargouilles, on pense même souvent aux visions de l’enfer de Jérôme Bosch. Vos personnages sont comme des êtres–totems–épouvantails. Les frontières entre le végétal, l’animal, et le minéral sont floues. Ce sont des chimères, ces êtres nouveaux ? Le beau est-il hybride toujours ? Y-a-t-il un langage sur l’être qui ne s’exprime que dans ces synthèses nouvelles de la création ?

AM : Toutes mes œuvres sont belles, pour moi le beau est partout, c’est ma quête, mon unique quête artistique. Je ne peins pas des choses grotesques, jamais cela n’a pu être mon intention. J’exprime une sorte de romantisme absolu en fait. Dans le noir, des corps évanescents surgissent entre deux eaux morphiques. Mes peintures laissent le champ ouvert et permettent à l’imaginaire d’avoir libre-court. Chacun peut buissonner, cheminer. Il y a aussi bien sûr un trouble qui est consubstantiel à cet imaginaire provoqué par les chimères créées. J’aime l’idée du mystère.

Il faut souligner que mes œuvres sont assez arides, tout y est pensé. C’est que toutes les séries représentent une quête pour moi. Il n’y a donc pas de fioritures dans mes peintures. Je vais à l’essentiel. D’ailleurs, je n’aime pas les ornementations, quand ça dégouline, je n’aime pas l’excès. C’est sans doute aussi pour ça que j’aime les dichromes, parce qu’il n’y a pas de détails en trop. C’est comme dans les mots. Mes peintures peuvent être vues et lues comme des iku recomposés, réappropriés. Cela place ceux qui regardent ou écoutent dans une situation de quasi foudroyés, en tout cas mutés en questions. Dès lors, il y a très peu de concessions.

MF : Evoquons la lumière. Cette dernière semble venir de derrière les chimères, ou plutôt de dedans, rendant les êtres fluorescents. Ils semblent irradiés. L’ambiance est spectrale bien sûr et cela converge avec l’impression que nous avons que le mouvement est possible, l’impression que cela peut encore bouger si on stoppe la contemplation. D’où vient cette lumière ? Que deviennent ces formes peintes ?

AM : Cela vient de mon histoire personnelle, c’est comme si j’avais gravé des choses de la nuit enfant. 40 ans après je les ressors encore ces choses de la nuit et je les retraduis sur du papier. Cela est né dans la petite chambre où je dormais chez mes grands-parents, elle était en sous-sol, j’avais vue sur l’extérieur via une sorte de soupirail et je voyais les branchages bouger dans la lumières des réverbères et composer des formes avec les ombres. Cela a nourri mon imaginaire. Je n’ai pas vu de monstre mais cette image a focalisé beaucoup de choses de mon rapport à la nuit dès l’enfance. C’est un mélange entre quelque chose de troublant et ambiance de cocon. L’enfance est l’âge où l’on joue à se faire peur. Comme dans les contes, on est à la fois effrayé et fasciné. Au début, c’étaient des fantômes que je mettais à plat, avec douceur. Et puis c’est vrai que les choses nous échappent. L’animal est là souvent. J’ai un rapport charnel aux animaux, ce sont les gardiens de la nuit.

 

MF : Ce recours à l’enfance et au conte, est-ce une façon de fuir toute notre place sociale ?

AM : L’enfance est imbriquée à la vie sociale. J’y reviens souvent, je ne l’oublie pas, cela nourrit ma création. « On est les couches successives de celui que l’on a été. » J’ai été un enfant, j’ai été un adolescent, j’ai été un jeune homme, un jeune mari de 30 ans, et maintenant je cumule tout ça avec l’homme de 50 ans que je suis. Tous les âges de la vie se mêlent pour faire un travail cohérent pour la beauté. L’adolescence par exemple est encore bien revendiquée dans mon art au sens où je ne fais aucune concession.

MF : Si je dis de vous que vous êtes un peintre de la grotte, qu’en pensez-vous ? Il me semble que vous venez effectivement d’un monde sourd, intérieur pour aller vers l’extérieur encore invisible.

AM : Il faut aller chercher comme un archéologue en soi. Je suis à l’intérieur de moi-même et c’est pour ça que mon imagination n’a pas de limites. Ma seule limite est de clore une série quand j’en commence une. J’aime me bousculer pour lancer des nouveaux projets. C’est par intuition que je sais une série finie. C’est impulsif. Je détruis beaucoup de toiles. Je ne suis pas fétichiste ni conservateur, je ne suis pas dans l’objet mais plutôt dans la quête. J’avance, tout en restant dans la grotte. J’avance dans mon imaginaire, dans ce que je veux creuser, dans ce que je cherche. C’est comme les écrivains qui écrivent toujours les mêmes livres, au fond, je ressasse toujours une idée de façon obsessionnelle, et je cherche à l’enrichir, à la nourrir.

 

MF : Nous évoquions tout à l’heure les visions de l’apocalypse de Jérôme Bosch. Par ailleurs, la mort occupe une place importante dans vos peintures. On y voit des têtes coupées, du sang, des âmes qui lévitent au-dessus de leur corps… L’art permet de conjurer la mort ? Même dans la série Eros, on ressent une tension entre la mort et la sexualité. Comment l’Espérance arrive à poindre dans la morbidité ?

AM : L’art met en abîme le processus inéluctable de la mort. Le côté futile, fragile de la vie est une évidence. Tout passe. Mes œuvres font référence aux enluminures du Moyen-Age, effectivement aux visions de l’enfer de Jérôme Bosch, ou de Francis Bacon. Ces thèmes forts remontent à l’enfance encore. Et en fait, je dois avouer que c’est d’abord un propos esthétique qui m’intéresse. L’art est là quand le voile de la mélancolie, la conscience de la précarité de la vie et des œuvres humaines se manifestent.

MF : Manifestement, votre peinture est plus poétique que narrative. On se perd à la contempler. L’usage de la raison est limité immédiatement. Vous êtes également poète, vous écrivez et lisez de longs textes où là encore, s’ils résonnent en nous, sont incapables de faire sens par le truchement de la raison, il nous faut nous abandonner au rythme et nous accrocher à quelques mots phares, quelques mots bouées pour savourer le roulis qui porte notre âme. D’où sommes-nous partis ? Où nous retrouvons-nous ? C’est une folie de vous avoir écouté et pourtant je ressens la nécessité d’y revenir. Reste une couleur Vous sentez-vous davantage poète ou peintre ?

https://soundcloud.com/arnaudmartin-poesie-sonore

AM : On est dans un pays où l’on aime bien cloisonner, il faut choisir son camp et moi je ne choisis pas, il peut y avoir multi pratique. Le cloisonnement tue l’art. J’écris, je peins, je travaille sur des installations vidéos. Un artiste devrait être inclassable par définition. Mon amour pour le cinéma est une forme d’esthétique de l’instant que j’essaye de transposer. Si on voulait trouver une synthèse à tout ce que je fais, on pourrait dire que je suis dans une poésie de l’image… et encore, ce ne serait pas suffisant. Mes poèmes sont très clairs pour moi, je sais précisément ce que je veux exprimer, ils représentent la langue avec laquelle je me dis. Il faut les écouter sans se forcer, sans chercher à comprendre, c’est le poème qui vous comprend. Cela chemine comme une suite surréaliste. Des idées y sont ressassées, liées à l’enfance encore une fois. Bien sûr c’est comme un magma de mots mais qui me parlent totalement. Les mots sont ciselés, je veux juste aller à l’essentiel, faire passer une idée qui correspond à mon cheminement. Et celui qui écoute chope quelques phrases comme on retient une image d’un rêve. On ne sait pas ce qu’on lit, ce que l’on entend et on se nourrit quand même. La compréhension est secondaire, se laisser porter est en soi une démarche poétique et artistique.

Pour Aller plus loin : https://www.arnaudmartinpeintre.com/

 

 


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