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Dans l’atelier de Boris Zaborov

Dans l’atelier de Boris Zaborov

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Publié une première fois dans Livr'arbitres (https://livrarbitres.com/)

 

J’avais rendez-vous avec un passé. Pas le mien. Celui d’un artiste. C’était à Paris, pas loin de sa marge, là-bas où les avenues s’élargissent et où les roses trémières se croient libres de percer le bitume. Paris-campagne. J’avais rendez-vous et j’ai l’impression d’être en retard d’une vie, d’avoir reçu le message qu’après bien longtemps. Je suis donc en retard. Une éternité. Mais le lieu, j’en suis sûr, c’est bien dans ce Paris-là. Je suis donc entré impasse Poule, j’étais attendu tout au fond. J’avance en ralentissant. Plus j’approche et plus je vais vers mon immobilisation. Je vais me changer en statue au moment où je serai saisi par le lieu, c’est certain. Sur la pointe des pieds, je m’approche et le fils est déjà là. Il a senti que je serai présent à l’heure pile malgré les mille aléas d’une vie remplie de vanités. J’étais attendu au fond de l’impasse, là où le jardin commence par un livre, là où il y a le fils du peintre, la femme du peintre, les toiles du peintre, sa palette, … tout sauf lui. Pourtant, tout est là à cause de lui. Zaborov. Je vais aujourd’hui visiter l’atelier de Boris Zaborov mort le 20 janvier 2021. La conscience du privilège me paralyse, je vais donc jouer ce que je suis. De toute façon, je n’ai jamais su être spontané, toujours en reconstitution du réel, en imitation de moi-même.

La grille s’ouvre et je suis invité à traverser le jardin. Il y a des livres dans ce jardin. Il y a donc quelque chose à déchiffrer, un code. Je me sens analphabète. Les livres sont des sculptures de fonte à ma taille. Il nous faut les suivre et nous nous retrouverons dans l’atelier. J’apprends que le livre était un objet cher à Boris Zaborov. Tout d’abord car il avait commencé sa carrière en réalisant des couvertures, des illustrations. Mais je perçois dès ce moment que le lien intime entre écriture et peinture ne se limite pas à ce simple service, le dialogue est sans aucun doute plus profond, car il y a des langues à comprendre et surtout une discussion à initier, de ces discussions qui n’ont pas de fin car elles mettent l’être lui-même en jeu, car elles sont le lieu même de l’être. Immédiatement, nous mettons nos ellipses en commun avec Kirill Zaborov, le fils du peintre. Drôle de famille, symbole et martyre de la civilisation européenne. La malédiction du génie est présente. Dans la famille Zaborov, le grand-père était peintre, mais le fils est compositeur, la mère est poétesse et cela ne doit certainement pas s’arrêter là, se limiter à ce nombre. Je suis donc mon hôte à travers ce Paris de poche qu’est ce jardin au fond de l’impasse. Le Paris du peintre. Il a fait de la capitale des arts son jardin où les livres servent de sentinelles.

Nous voilà dans l’antre. C’est une maison comme une autre. Tous les génies sont nos semblables. Il y a des fauteuils, une table, des chaises, une cuisine, un bureau, des livres… Et il y a deux grandes toiles sur des chevalets au milieu de la grande pièce. Comme on parle, il faudra regarder plus tard. Comme les mots sont là, il faudra contempler dans un second temps. L’éternité succèdera à l’ici et maintenant. Plus qu’une éventualité, c’est une espérance. J’ai tout de même repéré de petites taches de couleur au sol, nous les suivrons tout à l’heure pour revenir aux œuvres, comme des petits cailloux d’un petit Poucet, comme des reliques de la création, comme des gouttes de sang.

Qu’est-ce que je fais là, qu’est-ce que je cherche ? Pourquoi moi ? Parce que j’ai mis quelques mots sur la peinture, quelques mots sur la musique ? Tout simplement parce que j’ai choisi l’usurpation comme art. Ecrire n’est rien d’autre que l’art de l’usurpation, que la construction d’un petit théâtre d’illusions. En attendant, ce sont les écrits du peintre qu’il me faut lire. Pour la première fois, je suis muet, j’ai besoin de savoir ce qu’il disait de lui. Je ne peux, je ne veux pas faire parler un mort avant qu’il ait parlé lui-même. J’ai déjà lu une dizaines de pages de ses mémoires traduites et je plonge dans des écrits accompagnant la publication d’un livre sur ses œuvres. Il parle de lui, de sa peinture et du monde. Tout cela est une seule et même chose. Le peintre a un style, le peintre qui écrit a une langue. Je ne vais pas tarder à comprendre davantage. C’est en s’épaississant que le mystère se rapproche de nous. C’est encore ainsi que je me démultiplie en questions pour correspondre à la réponse qui m’est donnée dans l’art. En lisant les quelques pages de Boris Zaborov, je comprends qu’il lui fallait donner un corps au récit, qu’il y avait une nécessité à conférer un corps à sa narration, ce corps c’est sa peinture. C’est par la peinture que l’artiste accède à l’incarnation, car la peinture c’est de la matière avant toute chose.

Il y a ces fonds indéfinissables, ces fonds de toiles qui dévorent le dessin. A moins que ce ne soit simplement le dessin qui point sans pouvoir être totalement saisi par le mur créé, le mur premier. Kirill Zaborov me dit que le fond fonctionne comme une harmonie en musique, harmonie sur laquelle on vient poser le dessin, la courbe, la mélodie. Kirill me montre une toile qui attendait la courbe, le mur qui vibre, le mur qui est l’écrin destiné à accueillir l’anonyme, l’être… Boris Zaborov parlait de l’homme comme la diversité infinie du mystère. Des personnages anonymes dans un espace vide, voilà donc inlassablement ce que la peinture de Zaborov montre. Sa marque, son obsession, la façon qu’il a choisi de creuser le mystère de sa vie. Mais l’espace vide est une harmonie qui dévore, harmonie qu’il avoue composer dans la langue abstraite de l’improvisation. Pour lui, l’image et la matière doivent subir une pénétration réciproque. Nous sommes donc entre la révélation d’une personne qui ne cesse de s’extraire du fond et l’absorption de l’image par la matière. Ce n’est pas un combat, c’est un équilibre parfait, un accord.

Les anonymes qui peuplent les tableaux de Zaborov viennent de l’obsession que le peintre avait pour les vieilles photos, les daguerréotypes. On reconnaît l’étrange contraste, l’inversion du contraste qui évoque immédiatement les négatifs que nous avons connus. Cela confère aux personnages un rayonnement interne qui leur est propre. Voilà illustrée sa volonté d’extraire ces anonymes du temps pour les faire accéder à l’universel. Le « hors du temps » est sa quête. Les photos traduites en peinture passent du statut de reliques familiales à celui de mémorial de l’être.

Deux tableaux trônent sur leur chevalet au milieu de l’atelier. Je marche lentement vers eux sans savoir l’endroit précis où m’arrêter pour être sûr de bien les contempler. Celui de gauche est le dernier achevé du maître. Celui de droite est inachevé. Ils sont tous deux gigantesques. 2 mètres par 1m50, à vue de nez. Ils me font face. Je diminue. Je suis un enfant. Madame Zaborov me dit qu’il y en a derrière, sur la face B des chevalets, là on a encore moins de recul. Je suis dos au mur et je suis absorbé comme une image par le tableau qui me frôle. Je les regarde de biais. Et puis quand on ne peut tout embrasser du regard, on peut encore toucher. C’est Igor Bitman qui m’a appris que l’on pouvait toucher un tableau. La matière vibre. La peau de peinture me fait frissonner.

J’observe. Je laisse des mots se déposer comme de la lie en moi. Je suis observé. Le peintre est partout présent encore dans son atelier. Son regard est forcément sur moi. Un peintre est un observateur, il vit seul dans son nid qui lui sert d’observatoire. Le peintre est celui qui toujours jette un œil. Ses yeux sont donc partout dans l’atelier, et dans le jardin, et dans les livres, et sur toutes les photos qu’il scrutait et sur les murs, et sur nous trois. Le passé est toujours là, nous sommes dans un présent d’éternité… Celui de la création. Nous faisons partie du décor, nous sommes appelés à nous fondre collectivement dans la trame nouvelle de sa toile, ce fond qui nous enchaîne.

Le présent d’éternité me rappelle que Zaborov voyait dans sa peinture une préfiguration de la peinture du XXIème siècle. Le siècle serait marqué par cette quête d’une peinture figurative qui manifeste sa grâce dans l’instant précis de l’amorce de son effacement, dans sa tentative d’absorption dans un mur d’abstraction. Zaborov s’inscrivait dans l’histoire de la peinture et ma visite dans cet atelier est une récapitulation. Je suis face à un « un flot de mémoire qui coule » pour reprendre une expression qui lui est propre. Zaborov a la mémoire longue, et je pense à mon ami Engelvin qui le premier orienta mon regard vers le seul peintre qui de son vivant se trouva dans la galerie des Offices de Florence. Zaborov n’était pas un artiste fait pour les boutiques que sont les galeries, mais pour les musées, les expositions. Quand on crée une œuvre, il faut prévoir un écrin qui lui soit digne. Il ne cherchait pas les collectionneurs mais les mécènes. Il y a une telle unité dans cet homme que la figure de l’artiste jaillit comme un phare pour tous les artistes d’aujourd’hui.


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