Face au barrage
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Face au barrage
Fleischer aussi avait fait l’Algérie et lui non plus n’en parlait jamais. Il fallait attendre la fin d’un repas bien arrosé ou le détour d’une confidence pour qu’apparaissent quelques bribes et qu’il se mette à égrener des souvenirs. Mais ce n’était souvent que des anecdotes banales, qui portaient sur la vie militaire ou la fraternité des armes. Rien de profond ne perçait vraiment et ce silence laissait entendre de plus lourds secrets dans lesquels il s’emmurait, furtivement retiré en cette absence que masquait une gaieté de façade. Un jour pourtant, il me fit venir à lui, un de ces soirs d’été où la chaleur du jour se retire dans la nuit, pour laisser place au frais des arbres, tandis que les enfants jouent dans les ruelles. Adossé à un platane aux larges ramures et me fixant de ses yeux clairs, Fleischer me raconta son histoire, celle du barrage et de ce drame qui décida tout de sa vie.
Il avait fini son service militaire, promu au rang d’officier et reconnu pour ses qualités de meneur. Ingénieur de formation, il avait su s’adapter aux rigueurs de l’armée où il avait brillé par son entrain et sa bonne humeur. Mais la guerre éclata et il lui fallut de nouveau repartir. Avec les autres appelés, il s’embraqua en 1956 à Marseille pour faire la traversée, convaincu comme les autres qu’il allait rentrer vite et reprendre le cours ordinaire d’une vie sans histoire. Arrivé à Alger puis transféré à Constantine, il fut mis en caserne pour recevoir son paquetage. Ses premières lettres disent l’étonnement d’un jeune homme devant la beauté de ce territoire si proche et si lointain pourtant, séparé de cette mer qui lui semblait déjà comme un abîme. Il admira la ville perchée sur le rocher et s’étonnait de son calme en passant le grand pont. Au bord des maisons blanches et dans les rues étroites se tenaient des femmes vêtues de blanc, tandis que les hommes, furtifs, passaient devant lui en silence et baissant les yeux. Il s’amusait de ce décor, cherchait en vain l’ennemi et les journées passaient, sous la vigueur du soleil algérien qui donnait à cette mobilisation recommencée des airs de vacances sans fin.
La gaité tranquille de ces débuts s’augmentait des amitiés nouvelles qu’il fit alors. Lui, fils de concierge et de guichetier, avait passé sa jeunesse à Paris, perclus dans un rez-de-chaussée sans fenêtre et ayant pour impératif de réussir ses études entamées. En cette vie austère et sans loisirs, il n’y avait guère de place pour la camaraderie. Il avait bien un frère et une soeur vers lesquels il aurait pu se tourner. Mais ceux-là, chétifs et fragiles, demandaient le secours d’une protection aimante plutôt que le fardeau des confidences murmurées. Allait-il embarrasser ces cadets malingres des espoirs qu’il osait se formuler autant que des déceptions qui s’abattaient parfois sur lui, le soir qu’il étudiait à son bureau, faisant et refaisant les mêmes exercices pour réussir les examens du lendemain ? Lui qui était l’aîné, n’avait-il pas à seconder ses parents dans cette tâche éducative devenue si essentielle au moment de l’après-guerre et de sa reconstruction ? Dans la caserne alors et loin des charges familiales, tout lui paraissait plus simple. Il y avait là des garçons d’une même génération, venus du même pays et instruits par les mêmes maîtres. Les uns attendaient des nouvelles de leurs fiancées, tandis que d’autres se lamentaient de n’en trouver aucune. Cet isolement forçait à l’entraide, obligeait à l’écoute. Dans la chambrée on se plaisantait pour un rien, raillant un tel pour l’accent qu’il avait gardé de son terroir ou moquant chez tel autre l’impeccable rangement de son placard. Nourri de cette amitié nouvelle, Fleischer évoluait à son aise, profitant des liens ébauchés pour compenser les privations et les tourments d'une enfance inquiète : la guerre lui faisait vivre une autre jeunesse, cette mobilisation fut une aubaine et ces rencontres un luxe nécessaire qui lui semblait préparer sa vie future tout en réparant les rigueurs de l’ancienne.
Mais les choses se compliquèrent quand s’intensifia le conflit. Comme chef de section, il fut affecté au grand barrage, cette ligne électrifiée par Morice en 1957 et qui séparait alors l’Algérie de la Tunisie afin d’empêcher que ne passent les rebelles. Il fallait boucler les frontières comme on disait alors et empêcher les échanges d’hommes autant que d’armes. L’ensemble qui s’étalait sur des centaines de kilomètres allait de la Méditerranée aux confins du Sahara et traçait comme une épine hérissée de fer qui séparait les deux territoires en creusant dans le sol cette tranchée mordante qui se voulait irrémédiable. Ses compétences académiques de futur ingénieur avaient désigné Fleischer pour ce poste, peu technique en vérité, et il fut envoyé dans le sud à Tébessa, cette ancienne ville romaine adossée au désert. Il découvrit la place, modeste chef-lieu d'une wilaya située aux confins du pays, en admira le patrimoine archéologique avec sa médina et sa muraille byzantine. On le voyait parfois, défilant dans la ville avec ses hommes sous une chaleur de plomb, comme pour marquer de sa présence ce territoire alangui qu’il supposait hostile. Sa mission consistait à patrouiller de nuit le long de la ligne et à intercepter les combattants qui tentaient un passage. Les premiers jours furent tranquilles et rien ne se passa. La troupe arpentait la zone, marchant sans entrain dans l’obscurité, somnolente et distraite. Le jour, on se retirait dans les campements pour profiter des cartons de bière, distribués en grand nombre par la métropole et que l’on sirotait jusqu’au soir en écoutant les nouvelles du poste. Le soleil qui tapait fort et les nuits sans sommeil accentuaient l’indolence et la distraction des hommes : chacun se croyait en congé, inutile et absurde en ce désert des Tartares où nul ennemi ne semblait devoir venir.
Une nuit pourtant, quelque chose arriva. On entendit au loin des gémissements, accompagnés de cris précipités. C’étaient des rebelles qui avaient échappé à la vigilance des radars et avaient tenté de forcer le barrage pour rejoindre la Tunisie. Enhardis par la nuit et arrivés à la ligne, ils s’étaient faufilés entre les postes de surveillance et s'étaient glissés, munis de planches de bois servant d’isolants, au-delà des fils électrifiés. Tous y étaient parvenus, sauf deux d’entre eux qui gisaient à terre, ayant reçu une forte décharge. C’étaient eux qu’on entendait se plaindre tandis que leurs camarades les exhortaient à se relever pour venir les rejoindre. Averti de ce grabuge, Fleischer s’était mis au-devant de l’escouade et, ajustant son ceinturon, il évalua la situation. Allait-il laisser l’adversaire s’enfuir ou fallait-il faire des prisonniers pour l’exemple ? Sans prendre de décision, il s’approcha de la zone de contact et vit de loin les corps qui restaient à terre. Il envoya deux de ses hommes pour les récupérer et c’est à ce moment que retentit la fusillade : des rebelles en face, nombreux et groupés, profitèrent de la surprise et de la nuit pour tirer sur les Français. Pendant ce temps les deux indigènes blessés s’étaient repris et avaient sorti leur couteau : ils rampaient, menaçants eux aussi, en direction de leurs adversaires. Fleischer crut à un piège et formula l’hypothèse d’une embuscade. Alors pour protéger ses hommes il s’avança seul, sortit son pistolet automatique, le pointa sur chacun des deux rebelles, et tira, devant les yeux effarés de ses soldats. Il y eut un grand cri, puis vint le silence. Les rebelles qui étaient restés de l’autre côté sans rien pouvoir faire s’enfuirent invisibles dans la sombre colline qui serpentait au loin. L’officier récupéra les deux corps, les fit traîner hors de la zone et leur donna une sépulture du côté français. Les hommes creusèrent dans la terre sèche du sol pour y jeter deux cadavres sans linceul. Fleischer ne rendit compte à personne de ce qui s’était passé et le commandement ne sut rien de l’algarade. Du côté de ses hommes, la détermination du chef, sa promptitude à agir en passant outre les protocoles impressionnèrent chacun et inspirèrent le respect. Tous se turent alors et pas un ne trahit l’initiative du jeune lieutenant, qui continua sa mission comme il l’avait commencée, ajustant son ceinturon et donnant des ordres : jusqu’à la fin de la guerre, Fleischer resta pour eux celui qui s’était avancé seul au front, l’arme à la main et faisant face.
Mais lui resta emmuré en son secret, comme pris par toutes les inquiétudes qu’il charriait. Aurait-il pu éviter de tirer ? Était-ce à lui de le faire ? Ce réflexe de défense avait-il été une faute ? Et il repartit alors, une fois son temps de conscription terminé, à la Métropole où il fut tout à la joie de retrouver les siens. Mais à ceux-là non plus il ne dit rien, s’étant promis le silence sur le bateau qui le ramenait à Marseille avec les autres du contingent, persuadé que personne n'aurait pu le comprendre. Il s’étonna d’ailleurs qu’on lui posât si peu de questions, lorsque, arrivé à la Capitale, il resta muet sur cette guerre à laquelle tout le monde pensait mais dont personne ne parlait. Alors il adopta cette même discrétion et demeura comme en réserve. A son frère autant qu'à sa sœur, il prodigua une gaieté convenue et continua de suppléer dans leur tâche éducative ses parents vieillissants. Mais, pour le reste de sa vie, l’événement du barrage fit obstacle, le séparant pour toujours de tous les autres et l’isolant au milieu des siens, seul avec ses questions irrésolues. L’Algérie, si belle et si riante à son arrivée, demeurerait la blessure définitive, cette morsure qui le prendrait incidemment le soir au coucher et qu'il reléguerait chaque fois au plus profond de lui-même en l’entourant des lambeaux d’une vie qu’il souhaitait banale et sans éclat. Alors je compris, ce soir d’été où il était au platane à me conter son histoire et qu’il s’ouvrait à moi dans des sanglots à peine étouffés par les jeux des enfants, que c’était lui-même que Fleischer avait tué cette nuit-là, ayant enseveli pour toujours, dans les terres sableuses de Tébessa, une jeunesse perdue et qui ne reviendrait jamais.



