Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.


Nabe et le vertige du pas de côté

Nabe et le vertige du pas de côté

Par  

Publié en 2010, ce roman pourrait sembler appartenir à une autre époque. Et pourtant, sa réflexion sur la marginalisation des écrivains et la visibilité imposée par le système culturel reste cruellement d’actualité. 

Il y a quelque chose d’indécent aujourd’hui dans la figure de l’écrivain libre. Une obscénité presque. L’époque tolère volontiers l’écrivain décoratif, l’auteur invité, l’intellectuel domestiqué qui circule de plateaux en festivals avec son livre sous le bras. Mais l’écrivain qui refuse le jeu, qui se place volontairement en dehors du dispositif éditorial et médiatique, devient rapidement une anomalie.

C’est cette anomalie que met en scène L'homme qui arrêta d'écrire, le roman massif de Marc-Édouard Nabe paru en 2010 hors des circuits traditionnels de l’édition. Un gros livre écrit comme on lance un défi, et qui continue aujourd’hui de déranger moins par ses excès que par la question brutale qu’il pose : qu’arrive-t-il à un écrivain qui refuse de jouer le jeu ?

Le titre lui-même fonctionne comme un sabotage. Arrêter d’écrire : le geste paraît absurde pour un romancier. Pourtant le livre entier repose sur ce paradoxe. Le narrateur annonce très tôt : « J’ai arrêté d’écrire. » Cette phrase d’abandon devient le moteur d’une gigantesque entreprise littéraire. Le roman se transforme ainsi en une longue dérive autobiographique, critique et pamphlétaire où l’auteur observe le monde littéraire, les médias, la société culturelle avec une ironie parfois féroce. La littérature, chez Nabe, n’est jamais une activité paisible ; elle ressemble davantage à une bataille permanente contre les formes de domestication du langage.

Il y a dans cette posture quelque chose qui rappelle évidemment Louis-Ferdinand Céline : la phrase qui attaque, l’obsession de la sincérité brutale, le refus de la prose bien élevée. Mais Nabe ne reprend pas seulement une tradition stylistique. Il radicalise surtout une position : celle de l’écrivain qui ne doit rien au système culturel. Dans le roman, cette idée revient comme une évidence presque scandaleuse : « La littérature n’est pas un produit. » La phrase paraît simple, presque naïve, mais elle prend un sens particulier lorsqu’on la replace dans le contexte du monde éditorial contemporain, où le livre circule de plus en plus comme un objet culturel calibré, promu, médiatisé selon des logiques proches de celles de l’industrie du divertissement.

L’écrivain peut encore être provocateur, iconoclaste, transgressif même, à condition de rester dans le cadre. Il peut choquer, mais il doit continuer à apparaître dans les festivals, à signer dans les librairies, à expliquer son livre dans les émissions culturelles. En somme, il doit rester visible. Or le geste de Nabe consiste précisément à sortir de cette mécanique. En publiant lui-même son roman, en court-circuitant les circuits traditionnels de diffusion, il met à l’épreuve une hypothèse simple : un écrivain peut-il exister sans l’institution éditoriale ? Le livre formule la réponse avec une lucidité presque cruelle : « Un écrivain sans éditeur n’existe plus. »

Cette phrase dit beaucoup de la transformation silencieuse du champ littéraire. Autrefois, les écrivains marginalisés faisaient scandale. On les attaquait, on les condamnait, on les censurait parfois. Aujourd’hui la marginalisation fonctionne autrement. Elle passe par l’effacement. Le silence médiatique devient une forme de sanction beaucoup plus efficace que la polémique. Dans cet univers, l’écrivain dissident ne provoque même plus de scandale : il disparaît simplement du radar culturel.

C’est l’une des intuitions les plus fortes du roman. Le narrateur observe une époque saturée de discours où l’écriture est devenue omniprésente. Tout le monde produit du texte : messages, commentaires, chroniques, romans, récits autobiographiques. Et pourtant la lecture, elle, semble se dissoudre dans le flux. À un moment du livre, la situation est résumée par une formule lapidaire : « Tout le monde écrit. Personne ne lit. » Cette phrase pourrait servir de diagnostic à notre moment culturel. Jamais la production de livres n’a été aussi abondante, jamais les écrivains n’ont été aussi nombreux, et pourtant la place symbolique de la littérature semble se réduire.

Dans ce contexte, la figure de l’écrivain se transforme. L’auteur devient progressivement un acteur de sa propre promotion. Il doit parler de son livre, raconter sa genèse, commenter l’actualité, exister dans les médias autant que dans ses pages. La visibilité devient presque une condition de l’existence littéraire. Nabe refuse précisément cette évolution. En se plaçant volontairement en dehors du système éditorial, il accepte la conséquence la plus radicale de ce refus : la marginalité.

Le roman lui-même pousse cette logique jusqu’à la démesure. Sans concession aux formats éditoriaux contemporains, il avance par digressions, souvenirs, rencontres, réflexions, comme si l’auteur écrivait sans se soucier de la discipline du marché. Cette liberté donne parfois au texte une allure chaotique, mais elle constitue aussi sa force. Dans un paysage littéraire souvent dominé par des récits courts et immédiatement identifiables, ce roman apparaît comme un geste archaïque : écrire long, écrire sans calcul.

Cette démesure fait aussi apparaître une vérité plus inconfortable sur la condition des écrivains aujourd’hui. La liberté littéraire existe toujours, mais elle a un prix. Sortir du cadre peut signifier perdre la visibilité, les relais médiatiques, parfois même les lecteurs. L’écrivain indépendant devient alors une figure paradoxale : plus libre, mais aussi plus isolée. C’est cette tension que met en scène L’homme qui arrêta d’écrire. Derrière l’ironie, derrière la provocation, le livre décrit une situation que beaucoup d’auteurs reconnaissent confusément : la difficulté croissante de rester libre dans un système culturel qui valorise la présence médiatique autant que l’écriture elle-même.

Il faut lire aujourd’hui ce roman moins comme un simple pamphlet que comme une expérience limite. Nabe pousse jusqu’au bout une question que la littérature contemporaine évite souvent : que se passe-t-il lorsqu’un écrivain cesse de participer au jeu collectif de la visibilité ? La réponse n’est ni héroïque ni tragique. L’écrivain disparaît. Il cesse d’exister dans l’espace public. Mais c’est précisément cette disparition qui devient, paradoxalement, un geste littéraire.

Car le paradoxe final du livre tient là : en racontant qu’il arrête d’écrire, le narrateur produit l’un des textes les plus démesurés et les plus obstinés de la littérature récente. Le refus devient création. Le retrait devient œuvre. Et peut-être est-ce là ce qui dérange le plus : un écrivain qui s’écarte du jeu ne disparaît pas forcément. Il laisse simplement derrière lui un livre que plus personne ne peut vraiment absorber dans la mécanique ordinaire de la vie littéraire.


La Métamorphose de Nabe
La Métamorphose de Nabe
Marc-Edouard Nabe, l’homme qui aurait aimé valoir 3 milliards
Marc-Edouard Nabe, l’homme qui aurait aimé valoir 3 milliards
Entretien avec Laurent James
Entretien avec Laurent James

Commentaires


Pseudo :
Mail :
Commentaire :