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Sur la tendance

Sur la tendance "Maraine" aux Etat-Unis

Par  

Témoignage personnel sur ma sœur et à propos du phénomène "Maraine" qui éclot aux Etats-Unis et qui ne manquera pas de parvenir chez nous.

 

J'accompagnai ma sœur qui habite aux Etat-Unis dans un établissement de soin - une sorte de bains chauds - un lieu thermal où, chaque après-midi elle se rendait pour qu'on lui présente des psychologues, qu'elle parle de ses nausées, de ses crampes, de ses difficultés à vivre. On lui procurait ensuite des soins physiques, des choses comme des massages de l'aura, massages ensuite plus conventionnels avec de temps à autres quelques exotismes : des chinoises ou des tahitiens nous ressortaient leur tour de passe-passe, et tout éblouit l'assemblée. Les massages vietnamiens devenaient l'attraction de la semaine pour les habitués comme une belle exposition de peinture. Cela aidait ma petite sœur, la chargeait un peu de cette tendresse dont elle manquait depuis toujours et que nos parents ne surent pas lui donner.

 

Auprès de ma sœur j'avais un peu remplacé le rôle des parents ; c'était moi, lorsqu'elle était enfant qui l'embrassait le soir, lui lisait des contes pour l'endormir, qui la prenait dans mes bras quand elle n'allait pas bien, qui entendait ses confessions comme un très gentil prêtre, qui la faisait grandir - j'espérais en tout cas - pour être une gentille et charitable personne. J'exhortais surtout à ce que s'accomplisse sa grande imagination. Alors très jeune, quand elle avait neuf ans, je lui lisais des pages entières de Lautréamont et de son Dieu-Pou qui a des crânes dans la barbe. C'était peut-être une erreur ; mais j'ai pensé longtemps et je continue à penser, que les traumatismes, les souffrances, font des personnes exemplaires, intuitives et d'un tour d'esprit très-unique.

 

Plus elle grandissait pourtant, plus ces tendresses manquées des parents lui ballèrent dans l'esprit. Elle se renfermait sur elle-même, elle voulait comprendre : « je suis sûr que ma mère est morte… peut-être qu'elle ne m'a jamais vu naître… je suis peut-être morte pour elle… » C'était ses propos qui revenaient sans contredis. Je lui disais tout net : « oui ta mère est incapable, je ne suis pas sûr qu'elle ne vous a jamais considéré - ni toi, ni les autres, aucun de vous. » Elle était rassurée, elle ne se trompait pas, et de temps à autre après nos discussions me disait alors : « c'est chiant pour les autres que je souffre hein ? C'est chiant ? Je veux dire moi ça me saoule qu'ils me racontent leurs problèmes alors je pense que dès demain, je ne vais plus avoir aucun soucis. » Je lui disais : « c'est pour toi que tu dois n'avoir plus de soucis, pas pour les autres… - oui, c'est ce que je pense. » Elle s'envisageait alors stoïquement.

Mais nos relations se sont perdues le jour où elle apprit mes considérations politiques, que je votais à l'extrême droite et ma certaine inimitié pour les arabes. Moi qui l'avait tant appelé à être une bonne personne et toute charitable, elle ne concevait pas que je puisse ainsi voter pour des partis qui, selon elle, étaient de ceux qui enclavaient l'esprit. C'était bien-entendu tout le contraire et mes atours charitables qui savaient à ce point que les bonshommes se font dépouiller par les malsains, c'était ma charité pour sauver la charité qui s'ordonnait en justice. Mais elle ne l'entendit pas beaucoup, non qu'elle ne put le comprendre, mais la blessure s'était rouverte, l'homme bon et courtois, qu'elle me disait "admirait" et qu'elle pensait que j'étais alors, n'existait plus.

 

Elle tenait ses définitions des "bonshommes" parmi les édulcorés de la gauche et des trompettes de la chrétienté, j'étais à celles du viol de Lucrèce qui fit advenir le lynchage des Tarquins. Nous ne nous sommes plus parlé pendant une ou deux années, elle répondait poliment à mes mails, m'envoyait de temps à autres de grandes lettres pour me dire ses sentiments ; en somme elle se confessait toujours à moi, mais elle me disait : « tout est changé, comme le jour où nous avions pris Tonton la main dans le sac à nous voler, tu te souviens ? Ce jour il ne fut plus jamais le même pour nous. »

 

Elle n'avait pas tord. Je sentais bien moi aussi que nos relations, nos mots, nos politesses… que nos signatures même n'étaient plus aussi douces qu'avant. Ce je ne sais quoi dans la graphie des lettres qui me semblait plus tendus, plus appuyés, plus dur envers l'un et l'autre. Mais je reçus un jour une lettre me disant : « veux-tu venir me voir chez moi ? Je dois prendre une décision et j'ai besoin de toi. » Je prenais alors une semaine de congés et je me rendais chez elle. Elle habitait un de ces foyers qu'on trouve sur les pans démocrates des Etats-Unis et où les personnes jugés inhabiles à la vie selon les mots de ma sœur, étaient logés. C'était en fait le logement qui me semblait très inhabile à supporter la vie : le salon dans la chambre, la chambre dans la cuisine, les toilettes seules avaient le droit à un mur, la salle de bain était un petit baquet dans l'angle, juste à côté de la cuisinière, l'eau chaude n'était pas toujours courante et venait à intermittence, c'est peut-être pourquoi l'on fit mettre le bain si proche des casseroles d'eau. On aurait cru de ces hôtels de Chine qui ne font qu'une petite carlingue de 3 mètres et dont les occupants n'ont pour lieu-de-vie qu'un matelas, deux petits rebords sur les côtés qui sont des accoudoirs et sur lesquels ils déposent leurs objets du quotidien, et avec fort heureusement au bout des pieds une télévision. Mais… Les premiers jours se passèrent au mieux : dans les parcs, nous sautions comme autrefois sur les jeux pour enfants, je lui faisais faire de la balançoire, du tourniquet, du toboggan… quant aux Araignées : « non, j'ai trop mal au dos pour ça. »

 

Mais le quatrième jour, dans mes bras tandis que je lui caressais les cheveux, ma petite sœur me dit : « Tu me fais du bien et tu me blesses à la fois. » Je l'embrassais sur le front, ne sachant pas répondre.

« Avant tu ne me blessais pas

  • j'ai vieillis ma nouche et je n'ai plus l'imagination que j'avais
  • c'était si bien d'être un enfant auprès de toi
  • et d'avoir une enfant comme to
  • oui, tout était mieux avant…»

Elle s'endormit en me disant merci. Le lendemain au lever, je la vis souvent hésiter à me regarder dans les yeux, elle buvait son cacao sans parler, elle tremblait un peu. Puis ayant finit elle me fixa longuement, me sourit et : « on va y aller, je vais te montrer où je travaille. » C'est alors que je l'a conduisis aux bains thermales : elle m'avait laissé sa voiture durant le trajet car elle ne se sentait pas de conduire. Elle voulait me présenter ses collègues et devait aussi parler un peu avec son médecin.

 

Nous y arrivâmes donc. Entrés dans une sorte de salle d'attente avec les brumes des bains chauds, l'humidité, la chaleur rassurante, tout me semblait pour le mieux. Les murs étaient de ces carrelages bleus-lavasse mais qui accentuaient encore l'impression de se purifier, de se trouver parmi les brumes et les carreaux bleus, parmi les nuages et le ciel, en somme nous étions semble-t-il au paradis. Des affiches de publicité néanmoins pour leur cures de toutes : plaisance, jouvence, intense, carence, bombance, déviance, Lactance (pourquoi donc cet auteur Chrétien et Romain ?) - de ces genres-là. Cette salle d'attente ma sœur me dit : « c'est notre salle de repos, mes collègues vont pas tarder. » Ils arrivèrent alors : les trois premiers qui étaient des colosses et qui s'occupaient des massages, tous avec cette allure d’homosexuels virils mais qui ne peuvent attendrir plus encore leurs petites-manières de tendresse : les trois fols et tata jusqu'au bout des socques, pas seulement les jambes qui se croisent et se décroisent mais la totale, l'atour complet. Leur peau était aussi bien étrange, toute porelée comme burinée de ci de là par je ne sais quoi : l'humidité des lieux qui attaquait le derme ou bien comme ses femmes qui se font injecter de l'Hyacorp pour mandarer leur fesse et dont la peau devient toute grêlée de ses graines qui entoureraient tout leur derrière… y mettre les mains, ce seraient alors les plonger dans un moulin à grain, les frotter ce serait faire de la farine. Le visage de ces trois masseurs était ainsi, somme toute leur caractère me semblait bon, gentil et leur intelligence très vive, leur humour comme le mien : leur façons de toujours séduire les hommes et je n'y coupais pas ; me faisait bien rire et je n'avais pas de gêne à ce propos.

 

Deux autres femmes arrivèrent, l'une bien formée qui devait sûrement avoir fait une cure de bombance, mais enfin, très matriarche avec son petit collet de soignante, tout de même, elle semblait amicale. L'autre était plus menue, avec des lunettes, très fine, son corps… et ma sœur riait avec elle. Je compris qu'elle était alors sa collègue favorite. Enfin, une demi-heure passa tandis que nous riions, que l'un des trois compères me faisait du gringue ouvertement, et ne se lassant pas, me fixait avec des yeux très-concernés quand les autres ne le regardaient pas. Enfin !

 

Ma sœur me fit un baiser sur les joues : « allez, j'y vais, je t'aime, à tout à l'heure. -je t'aime aussi. » Elle allait à son rendez-vous. Le très cher en profitait pour s'asseoir à mes côtés et mettre sa main sur ma jambe, j'en souris : «  Tu me rappelles un ce des arabes qui était venu s'asseoir à côté de moi quand j'avais treize ans et qui avait mis sa main sur mon genou, sur mon jean troué. » Hé, quelle salope ! Tout le monde s'esclaffait et prenant l'air de la confidence, près de mon oreille il rajoutait : « et tu avais ressenti quoi hein little boy ?

- c'était un arabe

- ouh le vilain raciste ! Et si ç'avait pas été un arabe ?

- ce sont des choses qui doivent rester dans le secret

- Yes ! Déjà c'est un pédé ! Ça, c'est très bon ! »

 

Et dans ses élans il me serrait dans les bras ; me plaquait l'infâme d'une manière trop érotique contre ses deux mamelles de tendron viril. Mais j'en riais parce qu’il était heureusement drôle. Une heure, deux heures passèrent dans ces mêmes discussions :

« vous ne travaillez jamais ?

- not today my little dear

- ah vous allez continuez à m'emmerder alors ?

- oui, au plus profond ! »

 

Trois heures, trois heures trente - je trouvais anormal que ma sœur ne soit pas revenue. J'avais attendu si longtemps avant de me demander puisque je pensais que les soucis de ma sœur méritaient d'être pris au sérieux et le temps long pour cela me paraissait très juste. Mais enfin je demandais tout de même :

« Elle dure combien sa séance ?

- ouh là ça dépends des psyrurgiens hein… mais ça va aujourd'hui elle a le meilleur du service.

- psy… quoi ?

- psyrurgien, c'est des médecins qui opèrent la pensée.

- ah ok. »

 

Et très indécis, tout de même je réservais mes doutes à ces vocabulaires médicaux et para-médicaux qui tatillonent à loisir les racines des mots grecs et latins : psyrurgien… après-tout, ne sonnait pas aussi faux que ses massages d'aura ou autre bondieuseries. Ils opèrent la pensée donc… Très bien, jargonneur à souhait tous ces fripons - mais dam, je laissais en suspens.

 

Trois heures nouvelles, la nuit tombée : les lumières de l'établissement s'étaient allumées, la salle toujours très brumeuse était devenue une sorte de boite de nuit mais bien éclairée. Entre les lumières et la brume qui l'empêchait de passer, l'atmosphère était toujours aussi réconfortante et sinon peu, je faillis m'endormir mais je craignais que je ne me réveille avec une main, non la mienne, qui tiendrait mon zigoui. D'ailleurs mon parfait pédé me disait à propos « hey my lilly ballsack, est-ce que tu veux manger quelque-chose ?

- pourquoi vous avez une cantine ?

- no, mais j'ai un tablier de cuisine ! » et il me tapait sur l'épaule pour que mon rire un peu lourder par la blague soit encore bien forcé de prendre l'air. Je ris pour lui faire plaisir mais je fatiguais tout de même. Pour lui faire croire qu'il aurait sa chance je lui disais : « tu sais, si je m'endors généralement je suis quelqu'un qui a le sommeil assez profond, ce n'était pas vrai pourtant mais interloqué il me fit : oh ? Je jouais : “yes, yes, if you know what i mean.  »

 

Il me redonnait ses regards concernés qui n'étaient plus de ceux-là bien taquins mais plus sérieux alors qui m'auraient farcis à seconde. Dieu ! Je riais plus encore intimement. « Allez ! Ce n’est pas grave » Je lui tapais à mon tour sur l'épaule et cette grosse bête vive et intelligente reprit son rire : « oh ! j'ai cru que tu étais sérieux ! You're a bad man little lolo, a very bad man.  »

 

Le temps passait encore, la nuit était là - presque minuit : je ne suis pas sûr d'avoir jamais attendu si longtemps. « lil'friendy ; maybe il y avait beaucoup de travail, ça dépend des gens.

- non mais c'est pire qu'accoucher là

- héhé, j'aime ça quand se coucher is so long. »

 

Mais alors, une sonnerie retentit : good, finally me dit mon gros pédé. On avait mis ma sœur, seule la tête dépassait, dans une sorte de mouffle très grande et orange qui recouvrait son corps, elle était sur le ventre et comprimait dans cette boule comme de ses enfants qu'on emmaillote à la naissance : ce devait-être je ne sais de leurs méthodes si étranges pour apporter le réconfort à leur client. Elle était sur le ventre, emmitouflée dans ce gros tissu orange, rien ne dépassait hormis sa tête qui me regardait en souriant. Je la trouvais mignonne et si apaisée. Je voulus la toucher mais mon homo me retint le bras de justesse : « non, fait gaffe hein

- Oh, ok. » Je comprenais sans m'interroger que je ne devais pas entrer en interférence avec le soin…

 

Mais dans son sourire, ma sœur avait quelque-chose de je-ne-sais quel songe amer ou rictus de folie, de souffrance - ou peut-être de contentement que je ne lui avais jamais vu autrement qu'à ces fois où petite, elle pleurait dans mes bras. L'homo en m'étreignant le torse par derrière comme si j'étais son conjoint : « tu dois être fièr, non ? Elle est maraine maintenant.

- Maraine ?

- Oui c'est une maraine.

- c'est quoi ça ?

- Eh bien ce sont des gens qui choisissent de retrouver leur dépendance enfantine.

- Je ne comprends pas.

- Ils choisissent de redevenir des enfants. »

 

J'étais un peu tendu et je ris. « Mais enfin, on ne peut pas redevenir des enfants. Son visage n'a rien de celui d'une gosse.

- Oui, mais ce n'est pas ce qui importe my litty doofy-duck. Ce qui importe c'est de renaître dans le corps que l'on estime être le sien. Pour les apparences, les scientifiques ont crées des hormones anaboliques, cela ne fait rien à l'âge, mais rapetisse les mâchoires etc. en expurgeant les os, en les liquidifiant. Il suffira qu'elle se fasse extraire le liquide ensuite, en retournant voir le psyrurgien.

- Mais alors ce sera une naine !

- Non parce qu’on lui a coupé les bras et jambes. »

 

J'étais transi d'effroi : « Pardon ?

- Comment aurais-tu voulu qu'on lui fasse revivre la dépendance enfantine et le bien que cela procure ? Regarde comme elle est ravie. Tiens. »

 

Il me tendit un petit flyer publicitaire où l'on voyait de même un homme-burritos, emmitouflé de cette grosse laine orange, dans un lit bébé à barreau avec une sucette dans la bouche, en dessous était écrit : Reborn Maraine. Renaître Maraine. « we do not forget the child who does not forget himself » : « nous n'oublions pas l'enfant qui ne s'oublie pas. »

 

Dieu ! Je ne bougeais plus : mon pédé m'embrassait sur la joue, me léchait : « oh my litty baby, je suis très heureux pour vous. »


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