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Athéna, l'Institutrice

Athéna, l'Institutrice

Par  

         Qu'avons-nous à apprendre d'Athéna ?
         Avant toutes choses, voyons ce que nous dit le mythe, tel qu'il nous parvient à travers l'hymne homérique, que nous traduisons ici, librement:
         C'est Pallas Athéna, déesse illustre, que je prétends ici chanter.
         Dessous l'éclat voilé de son regard et les mille replis de son intelligence,
                       elle réserve un cœur sauvage.
         Elle est l'auguste vierge à qui toute cité confie ses clefs.
         Toute force et vaillance, elle est la Tritogène – l'enfant de sa prudence
         qu'en un dessein dont lui seul sait l'issue
         Zeus extriqua de son chef vénérable,
                                                                  toute armée
         des outils de la guerre, étincelants du pur éclat de l'or !
         Un saint respect les tenait tous, les Immortels, quand ils la virent
         jaillissant devant Zeus – lui qui secoue l'égide ! –, et chèvre elle-même
         bondissant de sa tête,
                   le front bombé comme un bouclier de fureur,
                                      elle brandit la lance à la pointe acérée.
         Trembla l'immense Olympe sous le choc de la folle aux yeux pers,
         et tout autour la terre jette un cri terrible,
         et la mer à son tour s'agite et pousse des vagues sombres,
         et puis s'arrête tout à coup, l'onde sévère.
         Et le radieux lui-même, le fils d'Hypérion,
         retint un long moment ses rapides chevaux, le temps
         qu'elle, la jouvencelle, ôtât de ses épaules immortelles
                   les armes trop divines : Pallas Athéna !
         Il y trouve plaisir, le sage Zeus.
                                                                            A toi donc salut et joie,
                            fille du dieu qui porte devant lui l'égide et la secoue.
         Je penserai à toi, s'il m'arrive autre fois encore de chanter.

         Deux mots ensuite sur la traduction adoptée. On sait bien qu'Athéna est dite γλαυκῶπις, mot couramment traduit « aux yeux pers », mais qui, se rattachant au nom de la chouette, indique peut-être moins une couleur qu'un certain caractère de fixité propre aux oiseaux qui regardent la nuit, sans qu'on puisse d'autre part négliger que cette épithète typiquement homérique s'applique couramment à la clarté des lunes. L'idéal serait de garder, comme certains l'ont fait, la racine grecque en disant « aux yeux glauques », si l'on pouvait être assuré que nul n'irait rien entendre de glauque dans cette belle expression. En nous décidant pour cet « éclat voilé », nous ne faisons que suivre une vague intuition de quelque chose qui, indirectement, se relierait au caractère assez contradictoire de cette déesse à la fois sage et folle, sauvage et civilisée, pure de toute emprise de la chair et pourtant si violente…

         De même, il est dit que Zeus l'engendre seul, c'est-à-dire sans s'unir à une femme. Pourquoi extrapoler comme nous l'avons fait l'idée d'un dessein secret de sa prudence ? Pour rappeler que cette naissance n'a été rendue possible que par le fait que Zeus avait auparavant englouti dame Métis pour l'empêcher de donner naissance à un fils susceptible de prendre la place du père. Si Zeus peut être dit μητίετα, au moment où il donne naissance à la déesse la plus avisée de l'Olympe, c'est inséparablement parce qu'il prouve ainsi qu'il a bien calculé son coup en avalant Métis et parce qu'il poursuit sans doute un vaste dessein dont Athéna fait partie intégrante.

         Nous avons encore bien extrapolé en traduisant les vers où il est dit qu'Athéna surgit « devant » Zeus. Une note de l'éditeur des Belles Lettres nous avertit que l'adverbe πρόσθεν a « ici, comme bien souvent, une valeur de prolepse ». Qu'est-ce à dire ? Qu'il serait plus logique de faire passer ce devant-là derrière ce qui suit dans la phrase : Athéna ne peut pas être « devant Zeus » avant de sortir de sa tête. Or c'est ce qui semble se passer dans la phrase grecque. Il faut donc comprendre qu'elle surgit pour se retrouver au bout du compte « devant », alors qu'elle jaillit bien réellement de derrière Zeus. Mais sans vouloir faire trop de jeux de mots, nous profitons de cette proleptique occasion pour aller au-devant de l'objection qu'on pourrait nous faire d'avoir pris l'épithète traditionnelle de Zeus, « porte-égide », pour un élément descriptif de la naissance d'Athéna, Athéna que nous avons par là-même transformée en chèvre, suivant l'étymologie du mot égide. Oui, il nous a semblé plaisant ici d'imaginer Athéna à la place même de l'égide, à la place de ce terrible ustensile de Zeus que la tradition nous décrit comme un bouclier de peau de chèvre, ayant la forme d'une toison hirsute où les serpents se mêlent aux poils de la chèvre pour figurer la tête d'une gorgone. D'où l'idée de fureur qui passe ensuite en celle de folie pour caractériser la déesse de la sagesse.

         A part cela, nous n'avons pas trop, je crois, trahi le sens du texte grec.

 

         Athéna est une femme, et de ce simple fait nous pouvons déduire avec certitude que la sagesse dont on la dote habituellement n'a rien à voir avec une quelconque propension à regarder le monde avec cette impartialité confinant à l'indifférence que ce mot, qui traduit le plus souvent σοφία, donne à entendre. Non, l'intelligence d'Athéna a forcément plus à voir avec la μῆτις que son père s'est incorporée en avalant la très primordiale déesse appelée de ce nom, et pour traduire celui-ci, il faut se tourner vers une forme d'activité intellectuelle qui oscille entre la ruse et la prudence, selon le rapport qu'elle entretient avec l'action, qu'elle peut suspendre au besoin, pour réserver à plus tard le souci d'atteindre au résultat qu'on escompte, qu'elle peut aussi imperceptiblement faire dévier de son chemin apparent, par une forme de détour qui va toujours immanquablement au but. C'est le domaine de l'art qu'elle investit le plus volontiers, plutôt que celui d'une science qui prétendrait tout éclairer de sa lumière. Et de tous les arts, Athéna semble surtout familière de celui qui consiste à entremêler les fils de la laine pour constituer la trame d'un tissu, d'un dessein – c'est tout un.

         Or, un dessein n'est jamais désintéressé, et ce n'est pas pour rien, évidemment, que Zeus a voulu avoir cette fille de la prudence pour alliée inconditionnelle. Il lui fallait contrebalancer la capacité qui s'oppose le plus certainement à sa souveraineté, celle qu'il ne pouvait aucunement réduire à sa volonté, la capacité typiquement féminine de parvenir à ses fins dont Gaia, la terre, dérobe jalousement le secret à un Ciel voué à l'éternelle stérilité d'un commencement sans fin. Certes, Gaïa n'intervient pas ici directement, mais Rhea seule, dont il ne nous est jamais clairement dit qu'elle est la continuation de sa mère sur un plan différent de celui qui oppose le ciel et la terre, le plan de la continuité temporelle inaugurée par le règne de Chronos, et non pas interrompue par celui de Zeus mais seulement soumise à une détermination nouvelle dans laquelle intervient l'idée d'une mesure qu'ignorait assurément le dieu dévoreur. Mais comment nier qu'entre Gaïa, Rhea et Métis, il y ait un lien que l'intervention de Zeus assurément compromet ? Ne brise pas absolument, compromet seulement, au double sens du verbe qui tout ensemble rend le projet de l'autre incertain et le fait entrer dans une logique qui n'était pas la sienne, faisant de lui un allié involontaire quoique bénévole, comme il apparaît si bien dans l'histoire de cette autre déesse, tellement différente d'Athéna, Déméter, où les desseins de Zeus semblent s'embarrasser à tel point qu'on s'étonne de ne voir pas intervenir, pour les démêler, la déesse aux yeux pers.

         Mais l'affaire de Déméter est trop typiquement féminine pour Athéna. Il y manque ce ton de virilité qu'elle affectionne quand elle est assurée que nul commerce de la chair n'est en jeu dans l'affrontement des corps. Se soucie-t-elle auprès d'Achille du sort de Briséis ? Elle aime voir la force d'un homme s'exercer par le renoncement au combat immédiat, au profit d'un face à face différé qui fera voir en plein soleil la gloire de son art. Ainsi d'Ulysse, également, qu'il faut attendre jusqu'au bout de la longue Odyssée pour voir tendre, ivre d'une victoire si patiemment mûrie, l'arc de l'intelligence et de l'audace où le bois qui se courbe au gré d'une corde intraitable figure bien le jeu d'une féminité rompue aux pratiques des mâles. Non, décidément, Athéna la guerrière n'est pas sage, elle est cette folie des femmes qui poursuit inlassablement le crime en quoi consiste la prise en main par l'homme de leur élan de cavale, mais définitivement détournée de toute visée féminine mystérieusement mise au service d'un autre dessein où la sagesse éternelle qui s'élève au-dessus de tous les conflits trouve le point, enfin, d'équilibre en lequel se poursuivra éternellement le sublime combat du juste et de l'injuste.  Désolé, mesdames, mais il vous faudra accepter que la guerre que vous menez contre le Père des Dieux et des Hommes s'arrête en ce point d'indécision où la Justice attend toujours d'être victorieuse – malgré vous.

        

         Consolez-vous, toutefois, car voici qu'Athéna, par un de ces gestes les plus émouvants qui la caractérisent, assure à la féminité une décisive prédominance sur la force virile. Comme on sait, elle vainquit Poseidon, le dieu ébranleur de la terre, en un duel qui mit les deux divinités en rivalité pour présider à la fondation d'Athènes. Peu importe ici la valeur du don par lequel elle l'emporte en cette occasion mémorable, l'olivier, qui exprime sans doute une forme de fécondité de la terre contre laquelle la violence du flot marin reste impuissante. L'important est que cette victoire la met en possession d'un des attributs majeurs du dieu marin, attestant probablement son statut antérieur de dieu souverain de la terre, le cheval. Comme Poseidon, Athéna est hippia, déesse équestre, mais tandis que la fougue seule de l'animal appartenait à celui-là, elle se montre d'emblée maîtresse de cette fougue, à qui elle impose ses lois, les lois d'une intelligence qui passe par la main. Profitant « chez lui d’un manque, d’un hiatus, d’une béance laissée dans sa mâchoire entre avant et arrière », la main d'Athéna glisse entre les lèvres du cheval l'étrange canon d'acier sur lequel, ses dents disjointes se resserrant, la chair nue des gencives viendra mordre  comme en un mets délicat « déclenchant une salivation et, par réflexe péristaltique, une déglutition que la plus légère touche des rênes favorise »[1]. Incroyable audace de la ruse féminine face à laquelle tout le déploiement de la force virile se réduit au stérile jaillissement d'une écume que ne fertilisera jamais que l'acceptation féminine d'un don qui ne peut s'imposer. D'où le spectacle dérisoire de cet Ephaïstos claudiquant qu'on voit, ailleurs, poursuivre l'intraitable fille de Zeus et l'atteindre maladroitement de son sperme au genoux, et le geste dédaigneux d'elle, faisant tomber à terre la piteuse offrande d'où naîtra cependant le seul rejeton qu'on lui connaisse, Erichthonios, enfant misérable tissé de laine et de terre que l'auguste déesse eut la bonté de ramasser toutefois pour le confier ensuite aux filles de Cécrops.

         Tout aussi dérisoire nous apparaît du coup l'espèce d'affectation vaniteuse avec laquelle  l'homme croit pouvoir, d'un regard, disposer du corps élancé d'une femme et de sa croupe élastique comme un cavalier habile monte un cheval bien dressé. Toute l'imagerie technico-érotique de l'automobilisme béat en découle. En vérité, c'est s'exposer au risque d'un douloureux retournement de situation où il apparaîtrait facilement que ce qui se joue en réalité dans tout rapport entre l'homme et la femme, c'est la possibilité d'une forme de connivence, à l'opposé de toute espèce de domestication, entre la part animale, toujours prête à se cabrer devant l'inconnu que représente tout geste véritable, et cette force mystérieuse en nous qui a part en même temps au feu, à l'air, à la terre et à l'eau, et qui seule peut forger et tremper l'aliment d'acier mystique dont une vie supérieure a besoin pour ne pas se laisser ravaler au rang des puissances inférieures d'une terre délaissée par l'esprit. Et il n'est pas certain qu'en telle affaire, la femme n'ait pas le rôle le plus important à jouer.

         Nous le savons bien, nous autres pour qui le récit biblique de la tentation et de la chute préfigure en miroir, de façon inversée, ce qui doit avoir lieu, pour finir.

[1]. Luc de Goustine, Figures équestres, à paraître


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