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Le dictionnaire des populismes

Le dictionnaire des populismes

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Nous avions chroniqué il y a quelques mois Le dictionnaire du conservatisme. Ses auteurs, Dard, Boutin et Rouvillois récidivent avec Le dictionnaire des populismes.

Cette somme réunit les écrits de nombreux contributeurs pour expliciter les thèmes, enjeux et finalités que posent les populismes, l’emploi du pluriel pour désigner le sujet de l’ouvrage n’étant bien sûr pas fortuit.

Alors piochons au hasard de nos curiosités. Que dire de la « décence commune » ? « Ce syntagme a fait florès depuis que Jean-Claude Michéa l’a intégré comme trame de sa critique radicale du libéralisme et de son revers immédiat, le capitalisme mondialisé, il demeure indissociable de la pensée et de l’œuvre -voire de la personne même- de son inventeur, Eric Arthur Blair, alias Georges Orwell (1903-1950). » La décence est proche des notions de convenance, de respect d’autrui, d’honnêteté, de modestie, de modération, de pudeur, de probité voire de sacré ou de sanctification. On peut dire encore que la décence ordinaire se conjugue avec une sorte d’anti-intellectualisme intuitif qui rapprocherait l’homme de son enfance : « En conservant l’attachement de son enfance à des réalités telles que les arbres, les poissons, les papillons […], on rend un peu plus probable la venue d’un avenir pacifique et honnête » estimait Orwell. Le common decency contient un sens moral, soit cette faculté de s’empêcher, en toutes circonstances, de nuire à autrui comme à soi-même, moins par dilection pour un Bien aussi éthéré qu’inaccessible que par saine et instinctive répulsion à l’endroit de ce qui n’est pas juste. Cédric Milhat, contributeur de cette rubrique, ajoute : « A rebours de toute attirance pour l’hubris et ses forces aussi obscures que dévastatrices, l’homme ordinaire pense, au contraire, que sa conduite sociale doit être dictée par la sauvegarde scrupuleuse de ce qui le lie à ses égaux. » Alors quel rapport établir entre la décence commune et le populisme ? Un rapport étroit, total, le populisme étant le mouvement et l’expression du peuple qui se refuse à céder devant l’indécence mondialisée, le règne de la démesure et l’écrasement des petits. Sous l’angle de la société holiste, le common decency est ce ciment qui évite la fragmentation, les communautarismes et l’individualisme débridé.

Nous tournons quelques pages et tombons nez à nez avec la rubrique « espace politique populiste ». Tiens, tiens, l’occasion de préciser définitions et concepts. « Le discours populiste est producteur d’un espace, d’une géographie politique originale. Cet aspect est l’un des éléments les plus distinctifs du populisme, qu’il soit conçu comme une idéologie, comme un style ou comme une mentalité politique. Le champ créé par le discours populiste définit sa mise en forme en relation avec un sujet fondamental : le peuple. » Cette présentation s’apparente à la description que l’on pourrait faire du conservatisme. Le populisme, tout comme le conservatisme, refuse la division horizontale de l’espace politique moderne entre droite et gauche, lui préférant un espace vertical ou, du moins, asymétrique. La vision manichéenne reposant sur la centralité morale du peuple induit que les gens ordinaires, constitutifs dudit peuple, sont opprimés par un establishment ou une classe dominante corrompue au autoréférentielle. Christophe Guilluy, le médiatique géographe, souscrirait à cette analyse tout comme à celle qui fait de l’étranger la « figure de la menace » pour ceux qu’il nomme « les petits », acception plus large que celle de « petits blancs » véhiculée par les bien-pensants.

Que lire au chapitre « Union Européenne » qui soit en rapport avec le populisme ? Tout logiquement, le lien de cause à effet : « Si l’on tente, par-delà la variété des populismes, de leur chercher un dénominateur commun, on peut être tenté, avec d’infinies nuances, de citer l’hostilité, le rejet ou la simple dénonciation de l’Union Européenne. » Le populisme peut-il alors constituer une menace sérieuse et un front unique contre l’Union Européenne ? Le rejet des institutions européennes qui privent le peuple de ses attributs, l’opacité incarnée dans un pouvoir confié à des élites technocratiques qui ne tiennent leur pouvoir d’aucun mandat et qui confisquent de ce fait la légitime souveraineté du peuple sont les marqueurs d’un populisme anti-système en Europe. Etayons encore les trois griefs principaux faits à l’Europe, avec la contributrice, Christine Manigand : « Un des points du discours national-populiste réside bien dans la dénonciation et le rejet de certains groupes sociaux ou de minorités ethniques, notamment des populations immigrées en général et de l’islam et du monde musulman en particulier ; or c’est très directement le processus d’intégration européenne qui est rendu responsable de leur développement, et qui peut de ce fait en être affecté. Le principe de libre circulation des personnes et les dispositifs communs mis en place par les accords de Schengen, signés en 1985 et en 1990, sont directement visés : l’Union Européenne agirait comme un acteur d’intensification des flux immigrés et serait responsable d’une dilution identitaire. Le troisième grief tient à la dénonciation de la politique ultralibérale de l’UE, qui soutiendrait une mondialisation qui dépossède les Etats de leur identité et de leurs marges de manœuvre politique et économique. Cette dénonciation a d’abord été l’apanage des acteurs populistes de gauche avant de se diffuser largement, selon les périodes et les enjeux électoraux. »

La rubrique « Vox populi, vox dei » nous interpelle à l’heure où la voix de Dieu semble ne plus avoir droit au chapitre. « Dans Les Lois, Platon donne à toute voix un fondement divin : en effet, le « vulgaire », y compris le « méchant », jouirait d’une « intuition quasi divine » qui le doterait de la capacité (supérieure à la raison) d’exprimer une opinion juste. Ainsi, l’opinion (doxa) de la foule porterait-elle la trace du divin mais, si elle s’approche de la vérité, elle n’est pas La vérité. Qu’il s’agisse de la voix du peuple dans la Bible ou de la fama latine, O. Christin a établi qu’elle est par excellence ambivalente, tantôt source de mensonge, tantôt expression divine. On sait aussi, depuis les travaux de M.-J. Werlings sur les sources grecques archaïques (dans le sillage de La cité grecque du précurseur G. Glotz), en particulier mycéniennes, que le démos n’a pas attendu la démocratie athénienne pour s’exprimer en assemblée et avoir une légitimité et des droits politiques qui pouvait le protéger partiellement de l’oligarchie. » Notre contributeur, Emmanuel Mattiato, poursuit : « Toutefois, dans le contexte de la sécularisation de l’Europe, on remarque que le peuple n’est plus comme par le passé un interprète de Dieu : il est Dieu. Cela laisse présager les questions afférant à la tyrannie des masses, à la sacralisation de la « volonté générale » et à sa manipulation à l’ère de la « Mort de Dieu ». Cette « volonté générale » a chez Rousseau tous les aspects d’un nouvel absolutisme dans la mesure où l’individu ne saurait s’y soustraire. Face aux possibles dérives de la majorité, s’il souhaite conserver sa liberté, suffira-t-il qu’il se réfugie en lui-même et écoute l’infaillible « voix de sa conscience » ? »

Une tyrannie des masses laissant la place à la tyrannie des minorités et de l’individu lui-même : il est frappant de constater ce que la toute puissance de la volonté individuelle, l’hubris, peut engendrer comme monstres post-modernes, nous voulons dire la théorie du genre, le transhumanisme, la manipulation du vivant, la création de chimères homme/animal, l’identité numérique et le puçage des êtres humains. Liste non exhaustive de ce que sera le nouveau monde voulu par le Dieu Progrès.


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