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La police intérieure des lettres

La police intérieure des lettres

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Ils veulent voir les papiers maintenant. Non plus les livres, non plus la langue, non plus le risque - les papiers. D’où tu parles ? Pour qui tu écris ? Quelle ligne tu sers ? Quel camp tu rassures ? L’écrivain est sommé de se déclarer avant même d’être lu. On ne publie plus un texte, on dépose une justification préalable. Chaque phrase devient suspecte, chaque nuance une faute morale potentielle. La littérature passe au contrôle d’identité. On exige des garanties idéologiques comme autrefois des certificats de bonne vie et mœurs. Écrire n’est plus une aventure mais une comparution permanente.

Toujours les mêmes gardiens distribuent les permissions. Les arbitres autoproclamés du fréquentable. Ils surveillent moins les idées que les appartenances, moins la pensée que la conformité du penseur. Mais pour qui se prennent-ils pour décider ? Ils n’ont pris aucun risque, n’ont jamais payé le prix d’une parole déplacée, et pourtant ils jugent. Ils conseillent la prudence, la discrétion, la carrière lente. Écrire depuis l’abri universitaire, depuis la maison familiale, entre deux colloques, entouré de silence et de chats. Ne pas troubler l’ordre. Ne pas s’exposer. Surtout ne pas engager la plume comme une arme.

Autrefois pourtant, la critique et la littérature ne faisaient qu’un. On écrivait contre, avec, violemment parfois. On s’opposait à découvert. La dispute intellectuelle était vivante, dangereuse, personnelle. On risquait l’erreur, la colère, la rupture. Il arrivait même - oui, parfois - que l’honneur d’une idée dépasse la politesse sociale. Aujourd’hui, nul besoin de duel : un murmure suffit. Quelques messages, une rumeur bien orientée, et l’exécution sociale est faite. Hier célébré, aujourd’hui infréquentable. La foule morale adore brûler ce qu’elle adorait la veille.

On préfère désormais les auteurs inoffensifs, ceux qui ne déplacent rien. Respectables, diplômés, impeccables. Des têtes pleines, certes - mais pleines de quoi ? De formulations apprises, de prudence théorique, de lieux communs raffinés jusqu’à devenir invisibles. Une pensée collective qui ressemble surtout à une peur collective. Car penser vraiment suppose de venir d’un endroit instable, d’une zone grise, d’un lieu où l’on n’a pas appris à demander la permission.

C’est là que commencent mes véritables filiations. Chez Maxime Gorki, l’enfant des rues devenu écrivain par nécessité vitale, celui qui rappelait dans Les Bas-Fonds : « L’homme - ça sonne fier ! » Rien d’universitaire dans cette phrase, seulement la dignité arrachée à la vie brute. Lire pour comprendre le monde avant qu’il ne vous écrase. Écrire pour répondre à ce monde. Et puis Panaït Istrati, qui se définissait simplement comme « un vagabond », homme en marche, lecteur sans programme, formé par les routes et les livres plus que par les institutions. Chez eux, la littérature n’est pas une position sociale mais une manière de survivre, une façon de ne pas être dévoré par son époque.

Voilà ce qui dérange aujourd’hui : l’écrivain qui n’entre pas dans la case, qui lit au hasard, pense seul, parle depuis une expérience indocile. Celui-là devient dangereux parce qu’il échappe aux grilles morales prêtes à l’emploi. Alors on réclame ses papiers, ses affiliations, ses repentirs éventuels. Mais un écrivain n’a jamais eu de papiers. Seulement une voix, contradictoire, excessive parfois, vivante surtout. Et la littérature commence précisément au moment où cette voix refuse de se présenter au guichet.


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