Brague : la profondeur du présent
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Brague : la profondeur du présent
Rémi Brague, philosophe et professeur spécialiste du Moyen-Âge et de l’Islam, est interrogé par Charles-Henri d’Andigné dans l’ouvrage La profondeur du présent.
Le sous-titre Une histoire de la pensée indique l’intention de balayer le champ profond des idées à travers les siècles, sur un ton intime et assez autobiographique.
Pour Brague, la démocratie a vu le jour en Grèce, une « démocratie rudimentaire » qui, entre autres défauts, excluait les femmes et les esclaves des droits de citoyenneté. La démocratie récente, pas forcément bien meilleure que son antique devancière mais « le moins mauvais des systèmes politiques » selon Churchill, ou « pire des régimes à l’exception de tous les autres » pour reprendre la citation exacte, trouve ses fondements dans la Bible : « Finalement, l’idée d’une égalité fondamentale entre tous les êtres humains, la représentation selon laquelle il existe, sous-jacente à toutes les divisions (sexe, âge, race, etc.), un substrat commun d’humanité, n’apparaît guère qu’avec la Bible, selon laquelle tout être humain est à l’image et ressemblance de Dieu (Genèse, 1, 26) ».
Dans le florilège d’idées, de concepts et de convictions, il y a la référence à Simone Weil qui a pensé profondément la notion « d’enracinement » : « un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. » Mais pourquoi s’intéresser à l’enracinement plutôt qu’au mouvement caractérisant si fortement notre époque ? Peut-être parce que l’heure est moins à l’exacerbation d’une tendance qu’au rééquilibrage entre fixité et mouvement, entre conservatisme et progressisme.
L’équilibre ou la pondération est d’ailleurs ce qui définit bien notre philosophe catholique qui est néanmoins capable de trancher un avis lorsqu’il faut pointer les limites de la « déconstruction », originellement notion heideggérienne, à savoir détruire « par vandalisme », par pure idéologie dans un esprit de tabula rasa comme s’il n’y avait de fondement à aucune construction ; lorsqu’il s’agit d’identifier les excès du wokisme et de la cancel culture ; l’antisémitisme de l’extrême gauche ; la mode des lois mémorielles qui interdisent désormais de parler des évènements en dehors de la doxa ambiante (à ce propos, il fait allusion à l’historien Sylvain Gouguenheim à qui on a voulu interdire de dire que l’héritage grec n’était pas seulement passé par les Arabes mais aussi par les monastères chrétiens). En point commun de toutes ces folies idéologiques sapant les fondations de la civilisation occidentale, il y a un refus du débat et une négation du primat de l’intelligence. La fin que visent les lubies modernistes justifie tous les moyens de ce camp depuis longtemps drapé dans la posture du Bien, notamment ceux de la mauvaise foi, de la négation des faits, de l’annihilation de la mémoire historique.
Comme disait pertinemment Orwell : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir, et qui contrôle le présent contrôle le passé ». Bien sûr, il s’agit là de considérations matérielles ou immanentes si l’on parle le langage des philosophes.
La question immatérielle ou surnaturelle, quant à elle, ne peut être absente chez Brague, qui s’étonne que l’on jauge aujourd’hui la pertinence des religions à l’aune de leur capacité à engendrer la paix, sans plus se soucier de la question de la vérité qu’elles ambitionnent de faire toucher du doigt. Les croyants doivent servir paisiblement l’intérêt commun, la société civile, ambition noble s’il en est, mais sont détournés des fins ultimes et de l’éternité. On voit là une horizontalisation des sujets existentiels, ceci étant probablement dû au matérialisme moderne et à la mort de l’intériorité (se rappeler de Bernanos et de sa « société moderne, conspiration contre toute forme de vie intérieure »).
Être chrétien n’est pas simple quoi qu’en pensent les contempteurs du christianisme. Chercher la vérité n’est en rien une sinécure, un tranquille chemin. Rémi Brague prend à témoin saint Augustin qui disait au sujet de Dieu : « Cherchons pour trouver, et cherchons une fois qu’on l’aura trouvé. Pour qu’on le cherche pour le trouver, il est caché ; pour qu’on le cherche une fois trouvé, il est infini ». Cela ne doit pas décourager l’ambitieuse entreprise car le salut de l’homme contemporain occidental passe sûrement par le fait de recouvrer son intériorité, c’est-à-dire son identité surnaturelle, son rapport à Dieu et par conséquent sa complétude immanente et transcendante.
Le sens à retrouver de la vie, des choses, des buts de l’existence est au prix de cet effort de la volonté, de l’intelligence et du cœur. Espérer l’étincelle qui raviverait l’intériorité et restaurer un rapport au cosmos, deux choses identiques, pourraient rendre à l’homme toute sa grandeur.



