Quand les progressistes font triompher le populisme
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Quand les progressistes font triompher le populisme
Aquilino Morelle est un intellectuel de gauche qui veut réveiller sa famille de pensée avant qu’il ne soit trop tard selon lui, avant donc que le Rassemblement National n’arrive au pouvoir. Dans La France au miroir de l’Amérique, sous-titré Quand les progressistes font triompher le populisme, il peint en expert le tableau de la contre-révolution à l’œuvre de l’autre côté de l’Atlantique et fait la démonstration des erreurs commises par les démocrates qui pourraient se résumer en une phrase : la négation du réel, c’est-à-dire bander ses yeux pour nier la réalité de l’extrême dureté de la vie des classes moyennes dans la population américaine.
Sur le Vieux Continent, l’abandon du peuple français par ses élites constitue probablement le crime majeur, jadis pointé par le journaliste et historien Jacques Julliard, perpétré par une gauche française qui imite ainsi sa voisine yankee. Abandonner le peuple jugé trop bof, trop blanc, trop enraciné afin de se tourner, à l’invitation du think tank Terra Nova, vers les minorités, toutes les minorités ou supposées comme telles, qu’elles soient raciales, ethniques, sexuelles ou de genre.
En se détournant du social et du réel -ce qui est assez synonyme- pour embrasser le sociétal, la gauche a à la fois accru sa stature morale et tutélaire de gardienne du Bien et, en contrepoint négatif, signé son arrêt de mort politique. Nous y reviendrons.
Dans son ouvrage, Aquilino Morelle nous rappelle la vocation universelle de la France permise par sa conversion au christianisme. Du pape Urbain II prêchant la première croisade à Clermont en 1095 à Louis IX le roi saint, sans oublier aux premiers siècles le baptême de Clovis, des marqueurs décisifs ont fait de la France la « fille aînée de l’Eglise », vocation universaliste qu’elle fera perdurer d’une autre manière au XVIIIème siècle par les Lumières en apportant au monde le nouveau catéchisme des droits de l’homme. Nation élue par excellence, elle sera imitée par l’Amérique qui se placera elle sous l’autorité de Dieu.
Si les deux nations se répondent en écho, y compris par leurs révolutions respectives, on peut considérer que seule la France parmi les autres nations peut se targuer d’influencer culturellement l’Amérique : « La French Theory – Michel Foucault, Jacques Derrida et la « déconstruction »- a ainsi profondément marqué l’enseignement et l’idéologie des campus universitaires outre-Atlantique dans les années 1980, faisant émerger les Gender Studies, Post-colonial Studies et autres Cultural Studies, façonnant ainsi la « Nouvelle gauche américaine » qui, quarante ans plus tard, tend en retour à faire école chez nous avec cet avatar du gauchisme qu’est le wokisme. »
La question est maintenant de savoir si le wokisme, logiciel récemment adopté par la gauche américaine puis française, a des chances de faire gagner les élections et donc, de peser sur l’histoire. Pour l’auteur, le wokisme ne peut pas tenir dans le temps car c’est une idéologie par trop binaire et simpliste construite sur le postulat que nos sociétés se scindent entre dominants et dominés, forts et faibles, et qu’un combat de tous les instants doit être livré à travers ce prisme. L’argument de Morelle est fort, et l’on peut d’ailleurs observer le reflux de l’idéologie woke qui s’opère sur de nombreux campus américains.
L’autre argument réside dans la cruelle réalité vécue par les perdants de la mondialisation que sont les classes populaires occidentales, réalité parfaitement perçue par le mouvement MAGA aux Etats-Unis ou par le RN en France : « Délabrement du système politique, déni démocratique, immigration hors de contrôle, pouvoir d’achat laminé, abandon des classes populaires, déclassement progressif des classes moyennes, désindustrialisation, dérives du wokisme : autant d’enjeux décisifs, qui laissent nos dirigeants politiques désemparés et démunis, face auxquels la gauche française, en particulier, est soit impuissante, soit dans le déni, soit aux abonnés absents. »
La droite populiste est désormais celle qui est la plus capable de mener un tel diagnostic, de comprendre les immenses difficultés des ouvriers victimes de la désindustrialisation, de leur parler de pouvoir d’achat, d’immigration, de sécurité, d’ordre, de valeurs. Ceux qui considéraient que la première élection de Trump en 2016 n’était qu’un accident, un hapax politique, une absurdité, une déviance inexplicable et inexcusable en furent pour leurs frais. La contre-révolution centrée sur le retour au réel et la suppression progressive des programmes woke, la réaffirmation des valeurs traditionnelles, le renforcement de l’identité nationale et du réflexe patriotique, la volonté de redorer le blason économique, était en marche et trouva son acmé lors de la réélection de Donald Trump en 2024. Il semble qu’un même mouvement irrépressible soit à l’œuvre en France reprenant la substance du mouvement MAGA : « L’acronyme recouvre un mode de vie populaire, des aspirations à la prospérité économique et au bien-être social, des affinités culturelles – traditionnelles, mais pas que -, tout un univers ayant sa cohérence humaine, tourné vers le respect du passé et la conquête d’un avenir meilleur, offrant un sentiment d’appartenance collective, une identité partagée, une fierté nationale, une perspective de progrès et d’optimisme aussi. C’est un mouvement de masse, puissant et enraciné dans le pays, disposant d’une figure de proue incontestable et incontestée – avantage crucial en politique -, d’un héritier également en la personne de JD Vance, et d’un soubassement idéologique. » Morelle enfonce le clou de l’antinomie nette entre MAGA et wokisme : « Un mouvement de masse : précisément ce que n’a jamais réussi à devenir le wokisme, ce qu’il ne pourra jamais être, le fond de son idéologie – la dichotomie simpliste dominants/dominés – comme ses méthodes – le sermon, la normalisation des conduites et des paroles, l’intimidation, la violence verbale et l’annulation sociale – constituant un repoussoir pour le plus grand nombre ; le wokisme est par nature voué à la minorité sociologique et, par conséquent, à l’échec politique. »
La diabolisation des droites populistes par les gauches wokistes occidentales est une erreur majeure qui met des œillères à ces dernières devenues incapables de traiter les vrais problèmes des citoyens : « La diabolisation est une posture morale et non une position politique. Elle relève du confort – intellectuel, éthique – et non du combat – humain, politique ; elle ne vise pas à lutter contre « le Mal », ainsi qu’elle le prétend, mais à démontrer que l’on appartient au camp du « Bien ». En faisant du diabolisé l’unique sujet de ses préoccupations, le diabolisateur place mécaniquement ce dernier au centre du débat. Face à un problème, quel qu’il soit, la réflexion – Que penser de cette situation ? Quelle analyse en faire ? Comment y répondre ? - est remplacée par le réflexe – Qu’en pense le « diable » ? Que va-t-il en dire ? Comment me positionner par rapport à lui ? En ce sens, la diabolisation est une défaite de la pensée. »
Wokisme voué à s’épuiser à cause de sa propre inanité, formations populistes de droite en pleine émergence : voilà un tableau qui n’est pas pour déplaire et surtout, qui paraît mieux garantir l’avenir immédiat d’une civilisation occidentale au bord de l’apoplexie.



