Thierry-Dominique Humbrecht : Le sable, c’est nous
Monde Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.png
Thierry-Dominique Humbrecht : Le sable, c’est nous
Thierry-Dominique Humbrecht est dominicain. Théologien de renom, écrivain et professeur à l’Institut Catholique de Toulouse, il s’est illustré par des ouvrages portant notamment sur l’action politique, l’évangélisation ou encore la philosophie thomiste. Dans son dernier ouvrage, Dieu ou comment s’en débarrasser (Cerf, 2026), le religieux passe au crible les différentes formes d’athéisme engendrées par la mauvaise foi ou l’inculture, tout en brocardant la tiédeur des croyants qui subissent maints assauts sans coup férir. Un ouvrage remarquable.
D’emblée, l’auteur souligne que la question de Dieu est loin de disparaître au sein de nos sociétés soi-disant sécularisées. À l’instar de la dépouille décrite par le dramaturge Eugène Ionesco dans la pièce Amédée ou comment s’en débarrasser, le créateur de toutes choses prend de plus en plus de place, et l’on a beau vouloir esquiver la question, cela est loin d’être aisé. En effet, Dieu est censé être mort (Gott ist tot), selon la proclamation désespérée et bien connue de l’Insensé décrite par Friedrich Nietzsche dans Le Gai Savoir ; or, cela est de notoriété publique, les morts sont bien vite oubliés, ce qui n’est pas le cas du Tout-Puissant. Effacé, enfoui et dissimulé sous les impuretés, Dieu doit être dégagé de sa gangue ; nous devons, à la manière des archéologues, en libérer les vestiges. Il s’agit d’opérer un processus de déconstruction au sens le plus rigoureux du terme : retirer les scories qui encombrent notre perception du Seigneur afin d’en révéler les merveilles. Ainsi, Notre-Dame est ensablée, et il est nécessaire de révéler quelles sont les couches qui cachent le Créateur : s’il faut bien l’exhumer, il ne s’agit pas pour autant d’en faire une pièce de musée froide et creuse, mais une source vivante à laquelle nous pouvons toujours nous abreuver. Également, ne soyons pas de mauvaise foi : nous sommes bien souvent nous-mêmes le sable recouvrant ces splendeurs qui demeurent intactes en dépit de nos atermoiements. Quels sont donc ces obstacles qui bouchent l’accès à une croyance saine et rationnelle ?
Le premier relève de l’athéisme, doctrine métaphysique décrétant que Dieu n’existe pas. Insensibles à la controverse rationnelle, de nombreux athées pétris d’idéologie se dérobent à l’exercice du débat civilisé ; bien souvent, les joutes verbales tournent à la foire d’empoigne ou, au contraire, à un filet d’eau tiède. Fourbes et déloyaux, les interlocuteurs de tous bords manquent tout aussi souvent de la culture nécessaire pour remplir les conditions d’une controverse de bonne tenue. À cela s’ajoute le problème répandu de la malcroyance : « résidu bourbeux de la foi », celle-ci invente un troisième terme superflu à l’alternative implacable : Dieu existe ou n’existe pas. C’est notamment le cas de l’athée catholique qui glane dans son héritage millénaire ce qui l’arrange au gré des circonstances. Pourtant, le dominicain nous le rappelle : « tout le monde doit choisir ». De plus, de nombreux malentendus relatifs à l’action de la Providence dans notre monde ont tendance à pousser certains individus vers l’athéisme le plus virulent. En vertu du paradoxe d’Épicure, Dieu est décrit soit comme tout-puissant, donc mauvais, soit comme bon mais impuissant au vu de l’ampleur du mal sévissant dans notre vallée de larmes. Accusé d’indifférence à l’égard de ses créatures suppliciées, Dieu est écarté sans autre forme de procès de la scène du monde. Puis, les excès passés du pouvoir ecclésial ont mené à une forme d’hostilité à son égard. Si cela a du bon, les catholiques deviennent peu à peu minoritaires mais aussi impuissants au sein même de la culture dont ils sont issus : victimes de vexations, d’attaques virulentes émanant de médias malveillants, mais aussi de leur propre poltronnerie, ils peinent à défendre la Bonne Nouvelle face aux assauts du monde. Loin de se résigner à cette situation, l’auteur s’emploie à rallumer la soif de vérité chez les croyants et les non-croyants afin de sortir du désert philosophique contemporain.
Quel athéisme ?
Tout d’abord, il s’agit de mettre en avant que l’athéisme de masse surgit le plus souvent au sein de contrées chrétiennes. Au sein de cette foultitude d’individus, il convient de distinguer deux formes d’athéisme : l’athéisme intégral et l’athéisme catholique. L’athée intégral a pour lui la probité intellectuelle : il proclame à la cantonade qu’il ne croit pas en Dieu pour des raisons diverses et variées. Quant à l’athée catholique, il prend ce qui l’arrange dans l’héritage qui lui échoit : attaché à l’idée de personne, au libre arbitre ou encore à la distinction du temporel et du spirituel, il vole au christianisme ses principes fondamentaux tout en les vidant de leur substance. Il s’apparente au parasite décrit par Charles Péguy, qui vit « presque entièrement sur les humanités passées » tout en les méprisant (Situations). Dans son ouvrage Ce que je crois, l’essayiste Maurice Clavel vilipende les êtres pétris de culture chrétienne qui ne pratiquent pas leur religion d’origine pour des motifs pas toujours très glorieux : « Comment vivre en ce qu’on ne croit pas ? Je dois être rigoureux » (Ibid.). En effet, il s’agit de montrer que toute philosophie, y compris l’athéisme le plus virulent, joue sa partie avec ou contre Dieu ; il n’y a donc pas de neutralité possible. Lorsque Karl Marx, dans la lignée de Ludwig Feuerbach, voit dans la religion une projection du sujet humain qui s’aliène dans un ciel chimérique, il ne s’arrête pas là. Il compte bien déboulonner Dieu et mettre l’Homme à sa place. Le père Humbrecht profite de cette mise au point pour secouer les catholiques modernes engourdis dans leur torpeur : l’athéisme est une métaphysique qui n’est pas neutre et, une trop grande mansuétude à son égard peut se révéler dangereuse. Entre la transcendance et l’auto-idolâtrie de l’Homme, il faut choisir. De plus, renoncer à la croyance en Dieu revient souvent à faire le lit des idoles, c’est-à-dire des produits purement humains, des images de remplacement du Créateur authentique. Si la religion catholique nous invite à adorer le Seigneur, l’idolâtrie cherche à le supplanter par quelque chose d’inférieur à lui. Au sein de l’histoire humaine, les idoles sont nombreuses. La race, la classe, la technique ou encore la nation ont du sang sur les mains. À ce sujet, Rémi Brague explique que les idoles se reconnaissent au fait qu’« elles exigent des sacrifices humains » (Des vérités devenues folles). Jean-Paul Sartre, athée conséquent, affirme qu’il n’y a pas de nature humaine dans la mesure où il n’existe pas de Dieu personnel pour l’avoir conçue (L’existentialisme est un humanisme). La négation de la nature humaine implique en premier lieu le refus de l’essence divine de l’Homme, donc de sa dignité. En second lieu, cette négation implique le refus de la finalité surnaturelle de l’Homme, ce qui revient également à le défigurer dans ce qu’il a de plus exceptionnel. En dépit de ce refus de Dieu, Sartre conserve la liberté et la responsabilité qui l’accompagne : l’être humain n’est, en fin de compte, que la totalité de ses actions. Or, la liberté est une conséquence du christianisme ; si Dieu n’existe pas, seule règne la nécessité. Comment la fonder en raison une fois le cadre chrétien évacué ? Sartre ne répond pas à la question. En outre, l’athéisme courant proclame que « tout est matière ». Chez Épicure et Lucrèce, le monde est une pluie d’atomes qui se forment et se désagrègent dans le vide au sein d’un univers infini : dans une telle configuration, les dieux ne s’occupent pas de la destinée des hommes. Pour le stoïcisme et Baruch Spinoza, tout est régi par la nécessité ; il s’agit de la comprendre et de l’accepter si nous cherchons le bonheur. Cependant, et c’est là que le bât blesse, l’immanence seule a bien du mal à fonder en raison la dignité de l’Homme et sa prééminence sur le reste de la création. Dans l’ombre du Dieu d’Israël et de Jésus-Christ, l’athéisme occidental se passe du tableau chrétien tout en en conservant le cadre d’origine : revêtant une hermine royale sur son squelette théorique, l’athée fonde sa morale sur un héritage chrétien tout en refusant la destination divine de l’Homme ; or cette destination demeure la condition de possibilité de la morale elle-même. Également, l’auteur se montre sceptique quant aux retombées concrètes de l’athéisme. Loin de l’anticonformisme et de l’émancipation promis par les libres penseurs, les masses s’entichent de religiosités loufoques allant des sectes aux ersatz de religion, en passant par les adorateurs de science-fiction, comme en témoigne l’Église de Star Wars en Australie. Bref, ne pas croire en Dieu nous expose bien davantage à nous prosterner devant la première absurdité venue qu’à nous libérer des tutelles du passé. À présent, étudions les malentendus au sujet de la providence que l’auteur cherche à dissiper.
Quand la prière ne répond pas
Tout attribuer à Dieu est un mal funeste qui conduit nombre d’hésitants à l’athéisme. Nous connaissons ce refrain : si Dieu est bon, il est impuissant ; s’il est puissant, il n’est pas bon. L’exemple de la mort d’un enfant reste le plus frappant. Où était Dieu et pourquoi n’a-t-il rien fait ? L’auteur nous dit qu’il n’y a rien à dire sur le moment. Cependant, il décèle dans ce réflexe un avatar de la théorie antique de la Fortune : Dieu écrirait une trame dans laquelle tout serait écrit d’avance, y compris le pire. De la même manière, la providence peut n’être assimilée qu’à ce qui fonctionne ; on parlera de « l’infortuné » comme de celui qui n’a pas eu de chance, qui n’a pas été secouru par la providence. Ainsi, on délaisse progressivement ce terme et l’on abandonne les masses à l’athéisme. Pourquoi croire en un Dieu si impuissant face aux revers de la vie ? L’Église catholique nous propose de sortir de cette aporie par la doctrine de la providence chrétienne. En effet, il s’agit de tenir plusieurs éléments ensemble : Dieu exerce son action créatrice et son gouvernement sur les êtres ; il est la cause unique du monde. Cependant, il ne souhaite pas être le seul à agir. L’Homme, modelé selon l’image de son Créateur, croît, se nourrit, agit, et il est en mesure de poser des actions volontaires selon les fins qu’il s’assigne. Dieu n’a pas l’intention d’entraver notre coopération libre au salut des âmes ; comme lui, nous pouvons aimer et connaître, mais cela dépend de notre liberté propre : « Dieu nous a créés sans nous, il n’a pas voulu nous sauver sans nous » (saint Augustin, Sermon 169). Lorsqu’il conversait avec un homme qui le conduisait à son train, le père Humbrecht raconte que celui-ci a défini la providence comme « ce qui nous fait agir ». Le Catéchisme de l’Église catholique le formule ainsi : « Car Dieu ne donne pas seulement à ses créatures d’exister ; il leur donne aussi la dignité d’agir elles-mêmes, d’être causes et principes les unes des autres et de coopérer ainsi à l’accomplissement de son dessein » (§ 307). Il faut également prendre en compte la fragilité de la matière, qui impose des limites à notre intégrité physique, mais aussi le péché originel, rançon de notre désobéissance première, qui nous a conduits à la souffrance et à la mortalité. Dans ce cadre, les résultats positifs comme les résultats négatifs ne peuvent être totalement renvoyés à Dieu seul : l’Homme est souvent enclin à plaquer toutes ses vilénies sur la volonté du Créateur, qui a bon dos. Ainsi, Dieu ne nous empêche pas d’agir et les horreurs du monde résultent souvent d’un mauvais usage de la liberté humaine. En outre, l’existence du mal constituerait une preuve implacable que Dieu n’existe pas : « Si Dieu existe, d’où vient le mal ? S’il n’existe pas, d’où vient le bien ? » Cette objection à la bonté divine, déjà formulée par Boèce, a reçu chez Thomas d’Aquin une réponse devenue classique : le mal ne nous scandalise que dans la mesure où règne déjà un ordre du bien établi par Dieu (Somme contre les Gentils). Dans ce cadre, le mal n’est jamais que l’absence de bien. Enfin, l’impuissance apparente de Dieu face au mal n’est pas un signe de son absence. Au sein de l’Ancien Testament, le Seigneur se montrait prompt dans son action, permettant par exemple au prophète Élie de combattre violemment les idolâtres païens. Cependant, la venue du Christ a marqué la fin des sacrifices anciens par le sacrifice ultime du Christ sur la Croix ; désormais, la punition des méchants réside dans la séparation volontaire d’avec Dieu, c’est-à-dire l’enfer. En somme, Dieu n’est pas une machine que l’on active sur commande, mais une personne qui respecte la liberté de la créature qu’il a faite à son image.
Radical et intelligent, écrit dans un style d’orfèvre, l’ouvrage du théologien lutte à la fois contre les athées de mauvaise foi et les croyants tièdes engoncés dans une certaine routine. Si d’aucuns proclament la mort de Dieu, nombre d’entre eux pillent le christianisme tout en évitant ses exigences trop dérangeantes. Cependant, le religieux laisse le dialogue ouvert avec ses détracteurs, tout en demeurant sceptique quant à la possibilité d’un débat véritablement honnête. Au moment où un athéisme mollasson remporte de nombreux suffrages, lire cet ouvrage tonique constitue une véritable cure d’altitude intellectuelle.



