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Bertrand Russell : Le sommeil de la raison

Bertrand Russell : Le sommeil de la raison

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Bertrand Russell (1872-1970) était un philosophe issu du courant analytique. Logicien hors pair et mathématicien de talent, ce dernier a écrit à propos de moult sujets dont le pacifisme, la critique du dogmatisme religieux, ou encore l’importance de l’oisiveté. Dans son ouvrage De la fumisterie intellectuelle (An outline of intellectuel rubbish ; L’Herne, 2019), le philosophe dresse une liste de préjugés humains tout aussi sots qu’infondés qu’il démonte un par un avec causticité. Un ouvrage remarquable.

 

D’emblée, Russell s’amuse du poncif aristotélicien selon lequel l’Homme serait un animal rationnel. Témoin du XXème siècle et de l’étendue des turpitudes qui s’y sont déroulées, le logicien constate que la folie, la superstition et la cruauté s’épanouissent sur Terre sans trop de résistance ; en effet, le commun des mortels se laisse berner par moult bonimenteurs dont les discours sont truffés d’arguments captieux. Dès « L’Âge de la Foi », l’irrationalité parcourt absolument tous les pans de l’existence humaine : dans l’imaginaire collectif, les démons corrompent les esprits pieux, les miracles remettent les estropiés d’équerre, les sorcières sont dangereuses pour l’ordre public, et les nécromanciens pratiquent la divination par leur contact putatif avec les défunts. A maints égards, la connaissance des sciences naturelles restait sommaire : Au Moyen-Âge, lorsqu’une personne éternue, on lui dit « Dieu vous bénisse » dans la mesure où l’âme est censée expulser les démons qu’elle contient ; assez étonnamment, la coutume est restée en vigueur.

Au fur et à mesure des siècles, les découvertes en géologie, en astronomie, en biologie, et en sociologie ont mené à une situation délicate pour le clergé ; en effet, certains dogmes imposés par le christianisme ne tenaient plus debout à l’instar de l’âge supposé de la Terre édicté par l’archevêque Usher (4000 ans au lieu de 4,5 milliards d’années). A chaque découverte les autorités ecclésiales se sont ravisées quant à leurs anciennes croyances afin de masquer l’obscurantisme qui subsistait encore dans leur enseignement. Au XVIIIème siècle, la foudre est considérée comme le signe par excellence du courroux divin. Lorsque l’inventeur du paratonnerre Benjamin Franklin met en avant sa création, il provoque l’ire du clergé britannique et du souverain George III : rien ne saurait contrecarrer les desseins de la providence. Sans surprise, les scientifiques n’ont constaté à ce moment-là aucune recrudescence des séismes aux Etats-Unis en dépit de la prolifération des paratonnerres. Nous le savons, corrélation n’est pas causalité. Russell pointe aussi l’étrange succès de l’astrologie malgré les découvertes astronomiques de Copernic : selon une certaine δόξα, le bal des astres se déroulerait tout particulièrement pour une espèce de primates parmi d’autres, la nôtre, et leur alignement aurait une incidence capitale sur nos amours, notre chance, nos déconvenues, ou notre travail. Reste donc la croyance inébranlable en une théodicée, une justice divine qui irait jusqu’à sanctionner notre impudicité dans notre salle de bain. Tout cela est évidemment risible pour le logicien.

En outre, qu’est-ce que réellement un péché aux yeux de Dieu ? La définition peine à être circonscrite, presque toujours arbitraire. Si la maladie et la souffrance résultent du péché originel, cela est cruel, les descendants d’Adam doivent payer les pots cassés, endurer les pires tourments, et ils ne peuvent pas non plus choisir de manière autonome le terme de leur vie. Également, le Pape reste étrangement silencieux face à des sujets épineux qui pourraient concerner le péché, notamment l’asservissement des animaux en raison de notre supériorité supposée, préjugé éminemment théologique. Idem pour les mœurs, la sexualité récréative, c’est-à-dire non reproductive, la crémation, ou encore la résurrection : en dépit de l’approfondissement considérable du monde naturel par les sciences, de nombreux humains confient leurs choix à des groupes religieux dont la crédibilité réside dans le pouvoir sacrosaint de textes non étayés et rédigés par des tribus incultes. Nous pouvons légitiment nous questionner : comment expliquer une telle cécité intellectuelle ?

 

Orgueil et préjugés

Si la méthode scientifique cherche des preuves tangibles et réfutables, le dogmatisme religieux se fonde sur des principes indiscutables et invérifiables. La foi religieuse est d’après le polémiste britannique feu Christopher Hitchens une « croyance sans preuve » (Faith is belief without evidence). Or, en principe du rasoir d’Hitchens, « ce qui est admis sans preuve peut être réfuté sans preuve » : le sommeil de la raison nous pousse dans les bras de la première secte venue, et nous obéissons sans aucun recul critique à des articles de foi parfaitement arbitraires. Les canons religieux sont interprétés avec beaucoup de fantaisie, et les textes s’apparentent à un self-service où chacun érige une vérité qui l’arrange à sa mesure : ainsi, tout ce qui flatte notre vanité, notre orgueil, notre sentiment d’importance sera adopté comme croyance inébranlable, et cela, au détriment de l’esprit scientifique. Le narcissisme des petites différences y trouve son compte, ce que montre de façon éclatante cette religion increvable qu’est le patriotisme exacerbé : l’anglais chauvin se targue d’appartenir à la nation de Milton et de Newton, le français cocardier se pousse du col pour sa gastronomie succulente, et le monégasque se pique d’avoir près de chez lui les meilleurs casinos. Bref, nous en sommes au même point que les mythologies développées par les hommes encore ignorants de la cosmologie moderne : d’après certains théologiens, le Soleil brille pour nous, la queue blanche des lapins sert à être repéré par les chasseurs, et la Lune éclaire la nuit pour le bien de notre espèce. Deux siècles plus tôt, Fontenelle soulignait déjà que nous, Hommes, sommes semblables à ce marin athénien infatué de lui-même qui pense, à tort, que la totalité du port du Pirée existe pour lui seul (Entretien sur la pluralité des mondes) : cela revient à oublier, involontairement ou à dessein, les milliards d’années d’ères géologiques passées sans nous, les météorites, les kyrielles d’espèces ayant vécues puis ayant été décimées par des phénomènes naturels (trilobites, dinosaures..), les fougères géantes, les fleurs sauvages.. La liste serait trop longue à établir.

De plus, l’Homme est admirable, certes, mais n’allons pas trop vite en besogne : Homo Sapiens Sapiens, apparu vers -250 000 av. J-C, n’est pas l’acmé de l’évolution, la Terre continuera d’exister longtemps après sa disparition. Également, Descartes, Pascal et Bach ne doivent pas nous faire oublier pour autant Hitler, Néron et Pol Pot. Russell s’applique à égrener un ensemble de faits scientifiques visant à mettre notre orgueil en sourdine : les prédictions scientifiques concernant le système solaire affirment que les planètes reviendront à l’état gazeux, l’univers court vers la mort thermique ; nos vies ne sont donc qu’une parenthèse de courte durée dans un processus physique qui va finir dans le noir, celui du silence des espaces infinis.

Plusieurs motifs expliquent notre orgueil inexpugnable en dépit de ces données étayées. Il existe chez nous un goût du merveilleux, qui en dépit de ses bienfaits, nous pousse aux délires de l’imagination. La superstition, tendance irrationnelle qui consiste à substituer à une cause naturelle une explication loufoque pour rendre compte d’un phénomène observable, procède aussi de l’imagination, faculté ambivalente qui reste d’après la célèbre formule de Malebranche « la folle du logis ». Cette propension à l’erreur s’origine aussi dans la distorsion que nous opérons dans la façon dont nous relatons maladroitement les faits dont nous parlons, ce dont rend compte l’expérience malheureuse du téléphone arabe : l’erreur mute au cours de la conversation, ce qui mène in fine à une mauvaise retranscription des faits au détriment de la vérité effective des choses. Enfin, il ne faudrait pas occulter un goût assez répandu pour la malveillance : un ragot est propagé sur la place publique et mille mensonges deviennent une vérité. En somme, tout ce qui conforte nos préjugés est bon à prendre ; nous préférerons toujours mille fois, en majorité, une supercherie douillette à une vérité irrespirable. Les répercussions les plus malheureuses de ce genre de travers sont légion : les persécutions fondées sur des fariboles, la création inutile de boucs-émissaires à occire, ou encore le refus voire le mépris de la science au profit de préjugés obscurantistes y compris au détriment de la santé de certains malades. Bref, les Lumières sont loin d’être visibles au bout du tunnel semé d’embûches qu’est l’histoire de notre espèce. Comment sortir de cette nuit qui semble s’éterniser ?

 

Eduquer à la probité intellectuelle

S’en tenir au pessimisme est aisé, il est préférable de prendre des résolutions afin de propager les lumières de la raison. Russell, en philosophe aguerri, ne se résigne pas au désespoir. Il suffit pour cela de faire confiance à cette faculté qui, en dépit de ses limites, sépare le bon grain de l’ivraie : la raison. D’après la définition qu’en donne Philip K. Dick, le réel est « ce qui subsiste une fois qu’on a cessé d’y croire », la vérité rationnelle est donc l’adéquation entre notre esprit et ce qui est. Prenant le préjugé selon lequel il existerait une nature humaine invariable, Russell se lance dans une entreprise de déconstruction de cet argument qu’il juge bancal. Passons donc cet énoncé à l’épreuve de l’Histoire humaine, quels sont les faits relatés à ce sujet par l’anthropologie la plus rigoureuse ? Si l’on sort de nos conceptions étroites limitées à une zone géographique, les femmes tibétaines peuvent avoir plusieurs maris, les femmes britanniques, non. Certaines cultures pratiquent la mutilation génitale, d’autres non. Certaines tribus refusent la propriété privée, les Occidentaux, non. Certains peuples pratiquent l’infanticide, le christianisme le prohibe. Ainsi, c’est bien l’éducation qui façonne les individus ; « à force de diète et d’exercices, un homme peut être rendu féroce ou doux, dominateur ou esclave, à la guise de l’éducateur » écrit l’auteur (p.59). Sous la férule de l’impérialisme chrétien, les colonisés ont adopté sans renâcler les principes établis par leurs dominateurs : il est donc raisonnable de placer son espoir dans l’éducation de nos têtes blondes à l’aide de la rationalité scientifique. En lieu et place d’une fatalité pernicieuse qui voudrait que la guerre soit éternelle, les États feraient mieux d’après l’auteur d’éduquer à la mise en contexte de chaque notion afin d’orienter ses ouailles vers la paix et la réflexion minutieuse. Au moment où il écrit, Bertrand Russell constate, dépité, que les Etats travaillent à plein régime en faveur du mensonge le plus éhonté, ébruité par une propagande tapageuse. Sous prétexte d’un confort futur promis à ses obligés, l’appareil étatique est en mesure de leur faire croire en des sornettes aussi énormes que la centralité de la Terre dans l’univers. Enseigner le non-sens aux masses revient à les galvaniser ; en proie à un enthousiasme guerrier, elles peuvent s’adonner à un fanatisme meurtrier pouvant servir les desseins étatiques les plus vils. A contrario, Le philosophe voit dans l’arithmétique le meilleur remède à l’ignorance qui mène aux pires vilénies, les mathématiques et les sciences dures en général ne s’embarrassent pas de la sagesse des nations, de la tranquillité bovine du dogmatisme, des préjugés à l’emporte-pièce. Contre la peur qui alimente la servilité, il faut s’efforcer de suivre le conseil indépassable formulé par Marie Curie : « rien n’est à craindre, tout est à comprendre », y compris si cela revient à ébranler nos certitudes les plus ancrées.

 

Vif et plein d’esprit, l’essai polémique de Bertrand Russell vilipende les propagateurs de la fumisterie intellectuelle dont les mauvaises intentions plongent les peuples dans l’asservissement et l’illettrisme scientifique. En dépit des caprices de chacun, la science reste le meilleur conducteur de vérité quant à notre condition humaine, ce dont témoigne l’astrophysicien Neil de Grasse : « science is true, whether you like it or not » (« la science est vraie, que cela te plaise ou non »). Au moment où la société de la post-vérité nous rend indifférent à cette dernière, (re)lire cet essai est capital.


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