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Thomas Ligotti : Un pauvre jouet prêt à s’effondrer

Thomas Ligotti : Un pauvre jouet prêt à s’effondrer

Par  

Illustration : (Edvard Munch, Anxiété, 1894)

 

Thomas Ligotti est un auteur américain. Figure majeure de la galaxie littéraire de l’horreur, ce dernier inscrit son œuvre dans le sillage de son prédécesseur, H. P. Lovecraft. Peu traduit en français, l’écrivain du Michigan s’est aussi fait connaître pour son pessimisme radical, qu’il développe dans Le Complot contre la race humaine (Penguin Books, 2010) : condamnés à lutter dans un monde indifférent en raison d’un faux pas évolutif, les humains sont d’étranges créatures qui pallient leur insignifiance cosmique par maints procédés fastidieux visant à conjurer leur gouffre existentiel. Âmes sensibles s’abstenir.

 

D’emblée, Ligotti commence son propos avec ce qu’il appelle « le cauchemar d’exister » : un rêve désagréable marqué par l’angoisse. Celui-ci nous montre un danger contre lequel il est difficile de construire une réponse claire. Dès la petite enfance, notre prise de conscience est en partie pénible : nous sommes forcés de vivre puis de disparaître sur une petite planète du système solaire sans savoir pourquoi. Généralement aidés par des repères symboliques, les enfants grandissent et s’adaptent au monde grâce à ce que Ligotti appelle « la réduction volontaire du surplus de conscience » : naître, souffrir puis disparaître à jamais sur une planète quelconque est une situation qui pourrait paralyser beaucoup de personnes.

Pour survivre sans trop de difficultés, les êtres humains ignorent volontairement les réflexions métaphysiques qui pourraient les rendre fous. Animaux tragiques, nous sommes partagés entre nos besoins de survie immédiats et notre conscience du caractère dérisoire de nos actions à l’échelle du cosmos. Puisqu’il faut vivre avec cette réalité, nous développons quatre mécanismes d’adaptation (coping mechanisms), décrits par l’essayiste norvégien Peter Wessel Zapffe dans son ouvrage Le Dernier Messie (1933). Par « l’isolement », nous repoussons hors de notre esprit les questions dérangeantes ; par « l’ancrage », nous faisons semblant de ne pas être seuls en appartenant à une famille, une religion ou une autre institution capable de donner un sens à notre existence ; par « le divertissement », nous cherchons à oublier notre condition grâce à des distractions et des futilités largement offertes par la société de consommation ; enfin, par « la sublimation », nous transformons une pulsion jugée mauvaise en une activité considérée comme noble, comme le travail ou la création artistique. Selon le principe de Pollyanna, notre cerveau serait programmé par l’évolution pour adopter une vision optimiste du monde : tout ira mieux demain et le verre est toujours à moitié plein, n’est-ce pas ?

Cependant, le pessimiste Ligotti rejette ce discours qui cherche à nous rassurer avec une illusion de sens. En s’appuyant sur Blaise Pascal, il crée le mot « kénophobie » pour désigner la peur provoquée par cet univers immense qui nous engloutit en un instant, sans que nous sachions vraiment qui nous sommes ni où nous allons après la mort. Lecteur attentif du philosophe David Benatar, Ligotti adhère aussi au « principe d’asymétrie » développé dans Mieux vaut ne jamais avoir existé. Selon cette idée, les souffrances sont bien plus nombreuses que les plaisirs dans une vie humaine, même dans la plus heureuse des existences. Une personne peut certes connaître le plaisir, mais une personne qui ne naît pas ne souffrira jamais. D’un point de vue utilitariste, il vaut donc mieux ne pas prendre le risque de faire naître un être sensible qui pourrait passer sa vie à souffrir et à affronter de nombreuses catastrophes.

Ainsi, nous en savons trop et nous faisons semblant de participer à un jeu prétendument conçu pour nous. Mais ce sentiment profond d’avoir un moi stable et unifié n’est-il pas, lui aussi, une illusion à remettre en question ?

 

Qui va là ?

La philosophie commence par un questionnement sur l’existence. Certains y voient un miracle, mais Ligotti pressent plutôt que quelque chose ne va pas dans le monde, une chose étrange qui nous met mal à l’aise (uncanny). Dans une formule digne des récits d’horreur, l’écrivain de Detroit explique qu’il existe « quelque chose de mauvais caché dans l’ombre qui transforme l’existence en cauchemar ». Plus encore que l’absence de réponse claire à la question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », le plus surprenant est que la majorité des êtres humains se comportent comme si tout était normal. Le fait d’être en vie semble aller de soi, donc tout va bien, comme dans l’expression « Tout va très bien, Madame la Marquise » (« Being alive is all right »). En effet, nous vivons le plus souvent à travers des illusions utiles, tout en étant persuadés d’avoir un libre arbitre et les responsabilités qui vont avec. Nous nous imaginons ainsi aux commandes de notre propre vie. Comme le dit l’enquêteur Rust Cohle dans la série True Detective : « chacun pense qu’il est quelqu’un alors qu’en réalité il n’est personne ».

Cependant, l’idée d’un moi stable est remise en question dès le XVIIIe siècle par David Hume. Selon lui, seules existent des sensations dispersées — le chaud, le froid, le mou, le dur — que nous regroupons arbitrairement sous un mot pratique : le « Moi » (Traité de la nature humaine). Parmi toutes les croyances humaines, la certitude d’avoir un « soi » paraît sans doute la plus solide, plus encore que les systèmes politiques ou les dieux inventés par l’esprit humain. Cette illusion est avant tout émotionnelle, ce qui la rend difficile à combattre par de simples arguments rationnels.

Pourtant, les critiques du moi ne manquent pas. Selon le philosophe allemand Thomas Metzinger, notre sentiment d’exister comme individu vient d’une activité du cerveau qui se produit après des processus neurologiques inconscients (N’être personne, 2004). Notre cerveau crée donc l’impression d’un moi unifié qui n’existe pas réellement. L’essayiste James Trafford parle ainsi de «l’illusion du sentiment de soi » (the illusion of selfhood). Les neurosciences montrent qu’aucune substance stable et permanente ne se cache en nous. Cette vision tragique du moi rejoint aussi certaines idées du bouddhisme : personne ne meurt vraiment, car personne n’est jamais réellement né comme être fixe et immuable.

Nous vivons alors dans une sorte de rêve éveillé, semblables à des marionnettes prises dans une nature immense et dans des processus biologiques que nous contrôlons très peu, des « robots réplicateurs de gènes dans un univers froid et vide » selon Ligotti. Dans la lignée de L'Appel de Cthulhu, Ligotti affirme que l’accumulation des découvertes scientifiques modernes pourrait soit nous rendre fous, soit nous pousser à inventer de nouvelles balivernes rassurantes afin de continuer à vivre normalement. Dépressif et pessimiste, l’auteur du Michigan rappelle que rien n’est beau ni horrible en soi, puisque la nature suit des lois indifférentes à nos jugements. Seule la machine biologique que nous sommes donne une valeur à ce qui n’est finalement qu’« une aventure vide dotée d’un prestige chimique ».

En somme, sans les illusions produites par nos mécanismes d’adaptation, « il n’y aurait rien à faire, nulle part où aller et personne à connaître ». Il ne nous resterait alors que la compassion face à la tragédie de la conscience humaine, vue comme une erreur de l’évolution. Proche des idées antinatalistes, Ligotti considère la procréation comme un acte qui prolonge inutilement la souffrance humaine ; c’est pourquoi il défend la nulliparité.

A présent, étudions les idoles qui visent à masquer la supercherie nataliste que Ligotti s’emploie à déboulonner.

 

Les fous-furieux du salut

Tout d’abord, l’écrivain souhaite démonter les raisonnements trompeurs des « idolâtres hystériques de l’existence » (life-affirming hysterics). Friedrich Nietzsche est le premier à subir les critiques de Ligotti. Si le philosophe allemand a eu l’intelligence de comprendre l’enfoncement de l’humanité dans le nihilisme, provoqué par la perte des repères religieux après la révolution copernicienne, il cherche malgré tout à remplacer Dieu par une nouvelle façon de penser les valeurs et condamne toute forme de rejet de la vie. Avec humour, Thomas Ligotti rappelle que le petit point bleu pâle sur lequel nous vivons s’est très bien passé de l’humanité pendant des millions d’années. Il ne comprend donc pas cette volonté humaine de donner un sens à ce qui est, selon lui, « parfaitement inutile » (malignantly useless). Voyant dans le vitalisme de Nietzsche une forme de pessimisme étrange, l’auteur s’étonne de cet attachement sans fin à une existence douloureuse et condamnée à la mort. Par son vitalisme teinté de mysticisme, Nietzsche cherche à repousser la catastrophe nihiliste, alors que celle-ci serait, pour Ligotti, la conséquence logique d’une lucidité poussée jusqu’au bout. Au XXe siècle, Emil Cioran se moque lui aussi des grandes déclarations du philosophe allemand et s’étonne, dans ses Carnets, qu’un esprit aussi subtil puisse défendre avec autant d’enthousiasme l’idée du Surhomme.                                                                                                                         Ces défenseurs passionnés de la condition humaine se retrouvent également dans les discours bruyants du transhumanisme. Puisqu’il faudrait absolument donner un sens à l’évolution de l’humanité, malgré les constats parfois inquiétants de la réalité, l’être humain chercherait à repousser sa fin grâce à la technologie. Celle-ci pourrait lui permettre de réaliser ses rêves les plus fous : rester jeune plus longtemps, réduire sa fragilité physique grâce aux prothèses ou même vaincre la mort. Alors que la religion chrétienne perd de son influence, certains acteurs de la Silicon Valley tentent de proposer une sorte de remplacement moderne à l’idée de résurrection, au moment même où les rapports scientifiques rappellent régulièrement que notre planète n’est pas une source infinie de ressources. Nous sommes alors très loin de la sagesse bouddhiste, selon laquelle il faudrait atteindre le Nirvana, c’est-à-dire la fin définitive des cycles d’existence marqués par le désir, la frustration, la souffrance et la mort. Mais comment expliquer un tel refus d’accepter cette réalité, malgré toutes les évidences ?                                                                                                  Le journaliste Ernest Becker apporte quelques réponses dans son ouvrage Le Déni de la mort (1973). Selon lui, les êtres humains passent leur vie à essayer d’oublier leur mortalité et leur insignifiance grâce à différents artifices : les systèmes symboliques, les jeux sociaux, les distractions ou encore la recherche d’héroïsme. En effet, Homo Sapiens Sapiens est sans doute le seul animal qui refuse d’accepter pleinement sa propre nature. Il veut absolument laisser une trace de son passage sur Terre, comme le montre sa culture, capable de laisser des marques jusque sur la Lune. L’être humain refuse son animalité, mais son parcours reste malgré tout circulaire : « Peut-être toute l’humanité n’est-elle qu’une phase de l’évolution d’une espèce déterminée d’animaux à durée limitée : en sorte que, venu du singe, l’homme doit redevenir singe, cependant qu’il n’y a personne pour prendre quelque intérêt à ce merveilleux dénouement de comédie » (Humain, trop humain, paragraphe 247). Ainsi, nous restons profondément irrationnels, et toutes les objections risquent de rester sans effet face à notre désir obstiné de trouver une forme de salut.

Lucide et perturbant, l’ouvrage de Ligotti exprime, dans un style élégant, un profond pessimisme face à l’existence humaine. Prisonniers d’une erreur de l’évolution, les êtres humains construisent sans cesse des illusions pour lutter contre leur vide intérieur et leur insignifiance au sein de «l’ample sein de la nature » (Pascal). Loin d’apprendre de nos erreurs, qui nous conduisent droit dans le mur, nous continuons à nous réfugier dans nos fictions alors que nous pourrions choisir la compassion et le refus de la souffrance. À une époque où la vie semble plus menacée que jamais, (re)lire Thomas Ligotti apparaît comme une expérience salutaire.


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