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Bertrand Betsch, la nuit nous appartient

Bertrand Betsch, la nuit nous appartient

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Bertrand Betsch a commencé à chanter en 1997. Au travers d’une carrière discrète et d’un projet ambitieux, l’écorché vif a mouillé son rock d‘une grâce de funambule, et voilé l’électricité des guitares d’un blues amoureux. Son neuvième album est double et s’intitule « La nuit nous appartient » , il sort le 18 novembre. Cet opus est le meilleur moyen de plonger dans l’univers, la personnalité et la poésie du chanteur. Bertrand Betsch a accepté de répondre aux questions de Mauvaise Nouvelle.

MN : Bertrand Betsch, avec votre nouvel album « la nuit nous appartient », on a l’impression d’une amplification de toutes les caractéristiques qui font votre style. On ressent que la totalité de votre être a été investie sans aucune économie. Cela se traduit bien sûr par cette générosité de nous livrer pas moins de 25 chansons, mais pas uniquement, il me semble que jamais votre mélancolie n’a été aussi énergique et lucide à la fois. Ce qui peut paraître comme un paradoxe pour certains. Il y a dans cette mélancolie pleine d’énergie la manifestation du mystère de l’agir artistique et créatif malgré le monde. Qu’est-ce qui vous donne cette énergie très particulière ? D’où vient-elle ? Qu’est-ce qui vous pousse à être cet artiste de la chanson ?
BB : Cet album est l’aboutissement de 20 années de songwriting. D’ailleurs il est composé à la fois de morceaux récents mais aussi de choses plus anciennes que je traîne avec moi depuis parfois fort longtemps. Une chanson comme « Le moulin de la mémoire » a été écrite et composée en 1993. Elle a donc vingt ans. « La vue noire » est également une chanson antérieure à mon premier album. D’autres sont très récentes comme « Et la nuit est là », « Je ne fais que passer », « Parce que », « Encore un jour sur la terre », « Au fond du cœur », etc. J’ai initié le projet en 2009. Je vivais alors à Bruxelles. Je me suis enfermé dans mon studio pendant six mois et j’ai ainsi commencé à développer le projet. Cet album peut sembler plus généreux parce que c’est un double-album. Mais il faut savoir qu’au départ tous mes albums sont des doubles-albums. C’est vraiment le format qui me convient le mieux. J’ai toujours eu le sentiment d’être trop à l’étroit dans le cadre d’un simple. Malheureusement, les différentes maisons de disques dans lesquelles j’ai évolué ne l’ont jamais entendu de cette oreille. C’est seulement maintenant que je peux relever le défi pour la bonne et simple raison que 03H50 est un label dont je suis co-actionnaire.
Je porte ce projet donc depuis quatre ans et j’ai fait en sorte de donner le meilleur de moi-même. C’est ce qui donne cette densité à l’album.
Je ne voulais pas sortir un album de plus. Il y a de l’ambition, voire de la prétention, dans ce projet. C’est particulièrement prégnant sur la fin du deuxième CD qui enchaîne « Parce que », « Vous marchez la nuit » et « Voyage au bout de la nuit ». Il y a quelque chose de très solennel là-dedans. Quelque chose de très vaniteux du style « après ça l’herbe ne repousse pas ».
Cet album est une gageure que je me suis imposée. Je me suis dit « fais cet album comme si c’était le dernier ». « Tu n’es pas sûr d’en faire un autre alors donne tout ce que tu as dans le ventre ». J’ai pris sciemment le risque de bloquer mon inspiration. Et pourtant, depuis la finalisation de l’album en décembre 2012, je me suis remis à écrire et à enregistrer des morceaux.
Je me demande parfois si un jour cela va s’arrêter. Mais force est de constater que fabriquer des chansons est pour moi avant tout un mode de vie, une façon d’être au monde. Si je perds cela, je perds toute raison de vivre et d’espérer. C’est un mode de fonctionnement. Ma vie n’a de sens que si je peux en faire des chansons. C’est ce qui me donne la force d’avancer, de continuer malgré l’adversité.
Quand je finis un chapitre, j’en ouvre un autre. C’est un livre sans fin. Un perpétuel work in progress. Une œuvre au long cours, un parcours, une traversée. Un chemin aux ramifications infinies. Un rhizome.
Créer -de la matière sonore ou autre- insuffle de l’énergie là où elle fait parfois défaut. J’ai naturellement une énergie basse. Mais quand j’écris, quand je chante, quand je joue d’un instrument… tout ce qui est encore vivant en moi se mobilise afin de cristalliser les émotions qui me traversent. Je chante donc je suis vivant. Je chante donc je suis. Je suis, je chante. Je suis. Créer une œuvre d’art c’est prendre acte de tout ce qui fait défaut dans le monde et tenter de sublimer l’impuissance, la rage, la tristesse qui en découle.
Deleuze raconte qu’à l’origine de toute œuvre d’art et de toute vocation artistique il y a le fait d’avoir un jour éprouvé la honte d’être un homme. Cette honte-là je la connais, elle m’habite depuis toujours. Depuis toujours je suis confronté à la folie et à la bêtise des hommes… et je garderai rancune…
Être un artiste c’est porter sur ses épaules une partie du monde tel qu’il va, c’est-à-dire toujours aussi mal.
Effectivement l’artiste a un devoir de lucidité. Il a un rôle de témoin. Il lui incombe de traverser la douleur du monde.
Quant à l’énergie que vous me prêtez, elle s’apparente parfois à l’énergie du désespoir. Et puis il y a le regard de l’autre, des autres, toutes ces personnes qui régulièrement me portent de l’attention et en qui je fais écho, qui me donnent le sentiment d’être reconnu et compris. C’est là une de mes principales (res)sources d’énergie.
Pour en revenir à l’album, il s’agit d’un travail collectif. J’ai confié les enregistrements à Marc Denis, mon guitariste qui est également ingénieur du son, arrangeur et producteur. D’un commun accord, nous avons décidé d’inoculer de la puissance à toute cette mélancolie que je charrie. Une attention particulière a été donnée aux éléments rythmiques ce qui confère aux morceaux leur caractère vivace, voire entraînant pour certains.
MN : Vos chansons, vos mélodies et votre façon de chanter ont une simplicité apparente qui ne trompe pas, nous sentons malgré tout que vous créez en prenant appui sur une faille. Avec l’humilité d'une pop qui ne s'impose pas, mais exige qu'on la cueille, des berceuses qui fonctionnent en fait un peu comme des pièges, on dirait que vous faites danser vos angoisses et que vous nous faites danser avec aussi. Souhaitez-vous nous faire épouser l’angoisse pour opérer un réveil quelconque chez nous ? Ce minimalisme exprimé par votre pop est-il pour vous le moyen d’être certain de parvenir à tout dire, à ne pas être coupé avant d’avoir livré la vérité : « souvenez-vous, il ne restera rien de vous ». Est-ce aussi une façon d’illustrer cette vérité au sens où l’empreinte que l’on laisse est minimale puisque l’on n’est que de passage ?
BB : Oui bien sûr, il y a une faille qui me traverse de part en part. De la même façon, la majorité des gens qui m’entourent, que je croise et qui se reconnaissent dans mon travail portent tous au flanc une blessure béante. Je n’attire que les éclopés de la vie. Ils se reconnaissent en moi. Je suis des leurs.
On m’a récemment demandé d’enregistrer une reprise du chanteur Renaud. J’ai choisi le titre « J’ai la vie qui me pique les yeux » dans lequel il dit : « Sûr qu’à l’école de l’angoisse / Je suis toujours le premier de la classe ». Cette phrase résonne en moi de façon incroyable. Je porte en moi une angoisse quasi métaphysique liée sans doute à la douleur d’être au monde.
Lorsque l’on est confronté comme moi à une angoisse chronique, soit on se tire une balle dans la tête, soit on attrape la balle au bond et l’on essaye de faire danser ses démons intimes. D’une certaine façon (malgré leur caractère mélancolique) mes albums sont tous des manuels de survie.

Derrière l’angoisse de la vie, il y a aussi l’angoisse de la mort. Un long questionnement sur le pourquoi de notre passage sur terre. Qu’est-ce qu’une vie ? Comment donner du sens à ce qui n’en a pas , tout en sachant, comme le dit si bien Manset, qu’ « Avec le temps les gestes meurent », que « Rien ne reste, rien ne demeure » ? Aimer, être aimé, créer, se recréer, écouter les autres dans ce qu’ils ont de fort à vous livrer, danser, danser sur la corde raide de l’existence avec toujours le risque de tomber.

MN : Votre voix voilée nous fait penser au blues : cela swingue et ça appelle au secours en même temps. Sur quelques titres, une voix féminine très claire vient comme percer le voile. C’est là que l’on comprend que votre prononciation est essentiellement amoureuse. De la même façon, on a l’impression au fil des chansons d’alterner des plaintes prises au piège d’une saturation organisée de guitares, avec une pureté de conversation de chambre. Est-ce dans ces mariages et ces distinctions que votre son peut refléter la palette de votre âme ?
BB : En fait de voix féminines il y en a trois. Clarika sur « À la verticale », Nathalie Guilmot sur « J’aimerais que tu me dises », « Sous la peau » et « Attendre » et Audrey Betsch sur « Encore un jour sur la terre », « Et la nuit est là », « Je ne fais que passer » et « Amour ». Convoquer des voix féminines me permet d’élargir la palette des émotions et de faire rentrer de l’air frais dans un album relativement long.
La fraîcheur de ces voix féminines me permet d’enrayer l’impression de lourdeur que l’enchaînement de titres mélancoliques pourrait faire éprouver à l’auditeur.

Par ailleurs on peut, il est vrai, entendre ces duos comme des conversations amoureuses. Il n’en reste pas moins que lorsque l’on écrit une chanson, on est à peu près seul au monde.

Une fois posé ce bémol, il paraît évident que l’amour tient une place importante dans mes chansons et dans mon existence, « Parce que sans amour il n’y a rien / Et que ma peau s’en souvient / Sans amour il n’y a rien / Que des mouchoirs à chagrin » (« Amour »). Parce que si l’on n’est pas aimé alors beaucoup de choses perdent de leur saveur et de leur importance.
L’amour est un partage, tout comme l’amitié. Et si l’on n’a plus personne avec qui partager alors plus rien ne sert de parler ni même de vivre.
La solitude est une des plus grandes souffrances qui soient. La solitude c’est du silence, c’est de l’absence, c’est son propre reflet dans la glace : railleur, terne, torve, éteint, aveugle et sourd et forcément incomplet.
Quand on perd un amour c’est un membre qu’on perd. C’est une partie de soi qui meurt. C’est une partie de soi qui brûle en enfer.

Oui, les chansons sont parfois des appels au secours, des appels d’air, parce que parfois on n’en peut plus de porter autant de choses sur ses épaules. Et pourtant il faut que ça danse, que ça swingue, cela afin de contrer la paralysie des émotions et des sentiments générée par certains effondrements intérieurs.

MN : Dans cet album, « La nuit nous appartient » , et notamment dans le titre éponyme ou encore dans « le moulin de la mémoire », vous exprimez une très grande lucidité sur l’existence humaine. L’écorché vif est-il finalement aussi le plus sage d’entre tous ? Êtes-vous devenu plus sage ou plus écorché depuis « La Soupe à la grimace »  ?
BB : Écorché vif toujours j’ai été, je le suis resté. Quant à la sagesse, il est admis qu’on ne l’accorde pas aux fous. La lucidité en revanche est l’apanage du fou. Un paranoïaque, un délirant, un schizo a toujours raison contre tous. Il dit toujours la vérité car il n’a pas la conscience de ce qu’il dit et ne peut donc dévier de l’axe d’une sincérité irréfragable. Du temps a passé depuis « La Soupe à la grimace » . Je n’avais pas d’illusions, donc je n’en ai pas perdues en chemin. J’avais de la colère, de la force, de la faiblesse, de la fragilité. Tout cela je l’ai gardé.

MN : Vous égrainez dans certaines chansons comme dans « le passage à niveau » tout un tas de constats sur l’existence pour déboucher sur des questionnements qui se démultiplient. L’évidence point de façon inéluctable, vous dites ainsi sans arrêt la banalité du mal. Est-ce parce que face au mal, on n'a pas le droit de faire les étonnés ? Avons-nous de ce fait un devoir de le dire quand même ? Quelle est la meilleure façon d’annoncer la mauvaise nouvelle ?
BB : Il faut chanter toujours. Même si les nouvelles sont mauvaises. Face à la symphonie du chagrin, de la douleur, des cris que nous arrache le sentiment de notre finitude, face à la plainte d’un monde qui court à sa perte, face au silence des dieux, à la déréliction de nos sociétés décadentes, il faut faire péter les décibels. De quelque façon que ce soit il faut couvrir le fracas du tracas d’une humanité qui tombe en poussière. Chanter à gorge déployée, nous que la bienséance voudrait faire taire.
MN : Je me souviens la première fois où je vous ai entendu, avec le premier titre de la Soupe à la grimace en 1997, « à l’ouverture des miroirs », j’ai ressenti un véritable frisson me parcourir. J’étais comme face à un funambule magnifique, ressentant dans ma chair la peur de le voir tomber. Les années ont passé et le frisson est resté. Par votre voix fragile, aigue et voilée, les vérités nues que vous distribuez, les berceuses saturées ou épurées, on se demande parfois comment on peut risquer à ce point d’exister. Êtes-vous conscient de cette prise de risque et de la sincérité qui en découle ? Est-ce en risquant le « ridicule » d’exprimer tout son être que l’on atteint la grâce ?
BB : Avoir peur de sombrer dans le ridicule vous interdit formellement de faire acte de création. L’art ne souffre aucune pudeur. Malgré ma timidité maladive, je ne me suis jamais posé la question de savoir si je prenais un risque en livrant mes émotions sur disque ou sur scène. La pudeur est un frein et n’a donc pas voix au chapitre.
Créer c’est risqué. Il faut se jeter à corps perdu ou alors ne rien tenter.
La grâce ne vous est donnée qu’à la condition que vous acceptiez de vous déloquer.
D’une manière plus générale, exister c’est risqué. C’est risquer de mourir. C’est mourir à coup sûr.
À partir de là, tout est permis et qu’importe le qu’en dira-t-on. L’essentiel est d’essayer de faire entendre sa voix.
À mon propre compte je n’ai donc pas tellement le sentiment de prendre plus de risques que quiconque. Le risque d’exister étant la chose au monde la mieux partagée.

MN : Enfin j’ose terminer par le thème du lien très présent dans votre dernier album, plus exactement le désir de nous relier à la fois les uns aux autres et à l’invisible et aux autres en passant par l’invisible. Pour ne prendre que quelques exemples de cris que vous psalmodiez : À la verticale ; Amour où es-tu, je te cherche dans les nues ; Je suis cette voix que l’on n’entend pas, Dieu seul me voit ; désir irréfragable ; la mort n’est pas souhaitable ; la vie est belle mais on n’a pas toujours l’échelle pour atteindre le bleu des cieux… Certaines saturations en fin de chanson semblent être là aussi pour attirer l’attention. Ce désir de se relier à ce qui ne se voit pas, ce désir d’éternité plus fort que celui de se prolonger, cette faille métaphysique sur laquelle vous prenez appui, représentent-ils le mystère de l’homme ? Dans vos chansons, il y a la dénonciation du scandale de la mort tout autant que l’expression d’une espérance, comment conciliez-vous les deux ?
BB : La mort n’est pas en soi plus scandaleuse que la vie. Je parle de la vie que mène le commun des mortels (dont je fais bien sûr partie). Tout ce gâchis, ces rendez-vous manqués, cette absence de communication, cette impossibilité à se dire, ces liens qui nous attachent et qui finiront par lâcher, etc. Toutes ces pertes et si peu de profit.
Pourtant l’espérance demeure : celle d’être entendu, compris. L’espérance de par ce seul filet de voix légèrement voilée, légèrement fendillée, de faire vibrer une autre âme et ainsi de partager quelque chose avec quelqu’un d’autre et cela même à travers la distance qui nous sépare. C’est le miracle de la chanson : une chanson est une bouteille lancée à la mer et que peut-être un jour, une heure, une nuit particulièrement généreuse, quelqu’un recueillera avec bienveillance, compassion ou empathie, quelque chose qui lui parlera au creux de l’oreille, dans la ligne brisée de la solitude universelle.
Sur ce je vous quitte, j’ai une chanson sur le feu…

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