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Romain Guérin domestique son cri primitif

Romain Guérin domestique son cri primitif

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Mauvaise Nouvelle : Roman, poésie, chanson… Tout à tout ? Ou simplement en phase de domestication du verbe qui semble déborder de votre chair… C’est le trop plein qui vous fait créer, ou un sentiment d’urgence de tout dire tant qu’il est encore temps, que l’on est vivant ?

Romain Guérin : Adolescent, mes parents ont déménagé à la campagne. J’ai découvert un sentiment que le petit citadin que j’étais jusqu’alors ne connaissait pas encore vraiment : l’ennui. C’est l’ennui qui m’a donné envie de faire de la guitare. Pour moi, l’instrument était un bout de bois magique d’où pouvait sortir pleins de paysages, pleins de sentiments, pleins d’aventures. Trouver une mélodie à la guitare et au chant est un plaisir indicible. Ensuite, c’est le plaisir physique et psychologique de chanter qui n’est rien de moins que la domestication humaine du cri primitif. Et Dieu sait si de nos jours, le besoin de hurler est quotidien.

MN : Mettre en musique des poèmes, c’était trop simple ? Quelle est la différence entre une chanson et un poème ? On sent quelque chose de très charnel dans vos chansons, est-ce là la volonté de s’incarner pour ne pas rester seul avec ses pages d’écrits 

RG : Mettre en musique des poèmes (de surcroît des classiques) est ce qu’il y a de plus difficile. Il ne s’agit pas seulement de les déclamer avec des instruments en fond comme certains l’on déjà fait, ce qui pour moi n’a pas vraiment de sens. Je ne citerai pas de nom pour ne pas déchaîner les passions. Déjà, il faut trouver une mélodie ce qui n’est pas une mince affaire si j’en juge par la plupart des productions actuelles qui en sont absolument dépourvu. Cette mélodie doit épouser l’ambiance du poème.

La différence entre un poème et une chanson n’est pas simple à définir dans la forme. Elle réside beaucoup plus dans l’intention. Une chanson raconte de façon légère des petites histoires, elle coule, se déroule horizontalement, c’est un petit conte. La poésie, elle, creuse la matière, sonde les âmes. Elle a une épaisseur, elle se déguste à l’horizontal, mais aussi à la verticale, c’est pourquoi on la relit plusieurs fois, on la rumine même.

Un bon musicien peut tout à fait être un piètre écrivain. Mais je ne crois pas qu’un bon écrivain ne soit pas en même temps un peu musicien. Il y a déjà de la mélodie dans une belle langue, une composition toute personnelle avec les sonorités des mots, et un tempo avec le maniement du silence qu’en littérature on appelle ponctuation.

MN : Il y a dans votre album comme une sorte d’invitation non pas au voyage mais à l’exil, on a envie d’écouter votre musique en voiture. Une houle parcourt les titres de votre « road album », un rythme de galérien semble se dissimuler en arrière-plan même des ballades. Quand tu aimes, il faut partir… disait Blaise Cendrars.

RG : Oui c’est bien ce que le titre de l’album suggère, la fuite, le départ et même l’évasion au sens carcéral du terme. Les français devront s’ils veulent survivre, s’évader du carcan idéologique qu’ils ont dans le cerveau. Mon album est une première invitation à cette libération nécessaire et ma prose et mes vers, eux, sont une carte et boussole.

MN : Il y a quelque chose de saturé dans votre voix, à l’imitation des guitares électriques et des coups de cymbales. C’est ainsi que vous voulez frapper les esprits ? N’est-ce d’ailleurs pas votre objectif, frapper les esprits, les réveiller de leur torpeur ?

RG : Tout à fait. Alors que j’avais mis depuis plusieurs années ma guitare un peu de côté, mes mains étant déjà prises par le labeur aliénant et par le travail de la plume, j’ai décidé de faire cet album dans une logique de « softpower » comme disent les américains, spécialistes s’il en est de la colonisation culturelle. Les deux plus grands vecteurs de propagande à destination des masses sont aujourd’hui la musique et le cinéma. On commence par écouter Fugues et on finit par lire Le journal d’Anne-France.

MN : Amour et politique se mêlent dans votre album, comme d’ailleurs dans votre poésie. On a l’impression que votre véritable lieu est celui de l’amour et que vous en voulez à la politique de vous obliger à sortir de ce lieu de prédilection. La politique étant votre trouble-fête, vous vous vengez et lui faites la peau… C’est la gueule de bois d’avoir trop joui de dézinguer l’idiocratie qui vous fait revenir à vos « premiers amours » ?

RG : Oui et non. J’ai passé un master de philosophie politique et morale. Les questions de l’organisation de la cité et celles du bien et du mal m’ont toujours passionnées. Un artiste qui baigne dans les eaux tièdes et odorantes du seul amour n’a pas beaucoup d’envergure. Ce que m’a fait la politique comme vous l’appelez est bien plus grave que de me sortir de mes considérations romantiques. Comme des millions de jeunes gens, par l’immigration de masse, la soumission à l’union européenne, une fiscalité démentielle et la destruction du patrimoine et la nouvelle architecture, elle a détruit ma vie.

MN : Vos références en chansons et rock français ? Noir désir, Thiéphaine ?

RG : La liste est longue, voici ceux qui me viennent les premiers à l’esprit : Noir Désir, Tri Yann, Brel, Balavoine, Renaud, Polnareff, Reggiani, Marie Laforêt et pourquoi pas tiens, Dalida, Claude François et Joe Dassin.

MN : Vous mettez en musique un poème de Victor Hugo, Demain dès l’aube, que nous connaissons tous. Et c’est une véritable joie de reconnaître au hasard de l’écoute de l’album les vers que l’on connait depuis l’enfance, et j’ai presque envie de dire, depuis l’enfance de la France… Pourquoi ce choix ?

RG : J’ai constamment des mélodies en tête, elles sont là, en réserve. Parfois, quand je lis un poème, je pense à l’une d’entre elle et je sais intimement avant même d’avoir essayé avec ma guitare que ça va marcher. Ce fut le cas avec Demain dès l’aube et avec quelques autres. C’est aussi une volonté de remettre en avant les classiques français.

MN : Fugues est un titre entièrement musical. Il n’y a donc pas que le verbe qui déborde de vous… Vous avez des airs dans la tête qui vous habitent ou vous vouliez signifier que votre propre silence était possible. Vous écoutez de la musique quand vous écrivez ? Est-ce en musique que vous parvenez enfin à vous sentir seul 

RG : J’ai frénétiquement écouté beaucoup de musique pendant des années, principalement de la chanson française, du rock, du hard rock, du jazz et de la musique classique. Aujourd’hui, j’en écoute pratiquement plus, à l’exception de chants traditionnels, de Chopin et des chants grégoriens.

Pour aller plus loin : https://romain-guerin.com/


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