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MN prend la marge et revient en septembre


Des prisons à l’image de la France

Des prisons à l’image de la France

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On savait que la France organisait le désordre sur son territoire avec ces cars de CRS inutiles à Paris, les gendarmes champêtres qui s’empêtrent en brousse, ces zones de non-droits en marge des agglomérations, la cité phocéenne transformée en Far-West et la Corse où l’État lui-même est une cible. On sait désormais que la France aime aussi à maintenir le désordre le plus sauvage au sein de ses prisons. Moins de deux mois avant la fin de son mandat, Jean-Marie Delarue, le premier et actuel Contrôleur Général des lieux de Privation de Liberté (CGPL), a pour la quatrième fois saisi en urgence les autorités sur les conditions de détention en France. Après Nouméa, où la sur-occupation dépassait alors les 200 %, les insalubres Baumettes, et les centres éducatifs fermés (CEF) d'Hendaye et de Pionsat, c’est au tour de la maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone dans l’Hérault d’être l’objet de la colère de Jean-Marie Delarue. La raison de sa colère est la violence faite aux mineurs. En France au 1er avril 2014, on comptait 778 mineurs parmi les 68 569 détenus.

 

La loi de la jungle pour les hors-la-loi

L’article 9 de la loi du 30 octobre 2007 permet au Contrôleur Général des lieux de Privation de Liberté, lorsqu’il constate une violation grave des droits fondamentaux des personnes privées de liberté, de saisir sans délai les autorités compétentes en leur demandant de répondre à ses observations. Qu’a-t-il constaté cette fois-ci en 24 points ? Tout ce que les fictions de cinéma américain nous livrent régulièrement. Les détenus sont agressés hors de leur cellule. La cour qui conserve quelques angles morts bien connus est un lieu idéal pour refaire la mâchoire à coups de poings et pieds en quelques minutes du dernier venu à la gueule qui ne revient pas ou en conflit sur tel ou tel trafic. Le constat est que ces violences ne font l’objet d’aucun traitement, ni de la part de l’administration en terme de punition, ni de la part des médecins en terme d’alertes, ni de la part des gardiens désemparés, ni de la part des victimes et de leur famille qui renoncent par crainte de représailles à porter plainte. En 13 mois d’observation, un seul mineur a porté plainte pour des faits de violence à la maison d'arrêt de Villeneuve-Lès-Maguelone. Dans son rapport, Jean-Marie Delarue demande une identification et une prise en charge plus efficace des victimes, et une plus grande implication des médecins. Surtout, il demande l'instauration de poursuites judiciaires pour les agresseurs. Quand elles existent, les procédures disciplinaires sont lentes et, compte-tenu de la durée moyenne de détention des enfants, n’aboutissent pas à une punition.

La prison établit donc la loi de la jungle pour structurer les rapports entre individus. L’État de droit s’arrête aux portes de la prison, cet État de droit que tous les pensionnaires des établissements pénitenciers ont au moins violé une fois. Et pour leur apprendre à respecter cet État de droit à l’avenir, on les met dans une cage où les lois de la jungle sont de mise devant des gardiens de prison devenus gardiens aveugles d’une réserve sauvage. Paradoxalement, la prison qui est l’expression du pouvoir de punir d’un État, est de fait devenue le lieu de l’impunité par excellence ! Voudrait-on pratiquer la preuve par le contre-exemple pour les hors-la-loi, les convaincre ainsi de l’intérêt de la loi pour mieux « vivre ensemble » ? C’est risqué. Et surtout, il est essentiel que le contre-exemple cesse rapidement pour que la leçon puisse être édictée. Or il ne s’agit pas d’un exercice mais d’un lieu où la République ne sait pas faire autrement que de laisser faire. Elle prouve ainsi sa faiblesse, véritable identité de cette structure étatique usurpatrice du peuple comme de la patrie. La prison et sa jungle semblent préfigurer ce qui pourrait s’étendre de zones en zones à une partie du territoire.

 

La République de l’humiliation

Plus d'un tiers des violences sur mineurs observées à la prison de Villeneuve-Lès-Maguelone,  « impliquent des enfants arrivés la veille ou l'avant-veille » précise le rapport. La violence est donc vécue comme un « rite de passage », nécessaire à l’intégration, et surtout nécessaire aux plus anciens pour se venger de leur propre « bizutage », pour tenir à leur tour le rang de mâles dominants.

Curieusement, cette mode de la prison fourre-tout, où on se fout de ce qui s’y fait, résulte d’une préférence pour le fait de « protéger la société » vis-à-vis de celui de punir. Aujourd’hui, protéger la société prime sur le fait de punir. Comme marque de notre incapacité à organiser une vie commune sereine, on enferme les fauteurs de troubles tout le temps possible tout en nourrissant une certaine culpabilité qui nous conduira à les relâcher à coup de remises de peines. C’est la solution de facilité. Sans aborder pleinement et en profondeur le sujet de la hiérarchie des peines, il convient tout de même de souligner qu’il devrait y avoir différentes façons de punir, différentes façons de priver de liberté aussi, différentes façons d’obtenir la modification d’un comportement de tel ou tel individu. Seulement la République préfère la prison pour tous précédant la remise en liberté pour tous avant la récidive pour tous.

Le but de la prison n’est pas d’obtenir réparation pour les victimes, qui ont le droit civil pour cela, nous ne sommes pas dans une république de la vengeance… Le but de la prison n’est pas non plus de protéger la société contre des méchantes bêtes sauvages, ce ne serait qu’un effet collatéral souhaitable. Le but de la prison est avant tout de punir un individu pour le mal qu’il a fait à la société, la dérégulation commise dans une société par un acte hors la loi. Pourquoi dès lors associer punition et humiliation ? Le but d’une punition est bien d’infliger une frustration proportionnée au mal effectué afin de conduire le coupable à une sorte de repentir « laïc », et les individus formant la société impactée à recevoir une leçon par la vertu de l’exemple. La prison est censée rendre crédible les valeurs et les lois d’un pays. Jean-Marie Delarue explique que la prise en charge éducative des enfants emprisonnés devrait comprendre une éducation au règlement des différends, au respect mutuel, à la dénonciation des mythologies (notamment sur de supposées distinctions dues à l’origine géographique). Bref passer d’une prison qui crée les conditions matérielles et relationnelles de l’humiliation permanente, à une prison qui a charge éducative… Vaste programme toujours absent des débats électoraux.

Jean-Marie Delarue dénonce également « les difficultés importantes » rencontrées pour obtenir « les informations nécessaires à l'établissement des faits » à l’origine de son rapport. Administrations kafkaïennes et lentes, et loi du silence chez les victimes, les bourreaux, et les familles des uns et des autres. Ce pays qui a des prisons où règnent la loi de la jungle et l’humiliation, ce pays dont les violences policières dans le cadre des manifestations de rue sont dénoncées par le Conseil de l’Europe, ce pays qui n’est classé que 39ème par Reporters sans frontière sur sa capacité à protéger la liberté de la presse, ce pays incapable de reconnaître les génocides de son histoire, ce nombril à l’origine de l’idéologie droit-de-l’hommiste, la France, n’a plus droit au chapitre, n’a plus droit à donner des leçons au monde mais a désormais plus que jamais le devoir d’en recevoir.


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