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Les bûchers de la liberté

Les bûchers de la liberté

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Anastasia Colosimo nous offre une réflexion approfondie sur le blasphème dans son ouvrage Les bûchers de la liberté. Ce thème, cœur de son mémoire de doctorat, est redevenu capital tant la fin de l’histoire n’a pas eu lieu et tant le fait religieux occupe toute la conversation publique.

« De Salman Rushdie à Charlie Hebdo, le blasphème est devenu l’enjeu d’une crise planétaire. Dans le monde musulman, son interdiction est un outil redoutable de répression des minorités au niveau national et d’accélération du choc des civilisations au niveau international. A ce défi, l’Europe prétend répondre par la liberté d’expression – bien que la majorité des pays occidentaux continue à condamner le blasphème, lu non comme une offense à Dieu mais aux croyants. »

Le livre pose de nombreuses questions clés, de celles qui sont souvent éludées voire ostracisées par la bien-pensance : la démocratie est-elle le vecteur d’un devenir irrésistible parce que découlant du sens de l’Histoire ? Les droits de l’homme sont-ils universels ? A ces deux questions, les droits de l’hommistes universalistes répondent « oui ». Les système symboliques, nécessairement héritiers et porteurs de particularismes, peuvent-ils intégrer la mondialisation ? Est-il possible de garantir l’existence des minorités à l’heure du village planétaire ? Comment aménager la coexistence au sein de la nation, de la cité, du quartier avec des flux migratoires sans précédent ? Anastasia Colosimo parle de « profusion idéologique » pour expliquer l’inextricable complexité de ces questions. Le multiculturalisme, « nouvelle religion politique » (Bock-Côté) des élites, est porteur du principe d’émulsion frénétique, ce mouvement perpétuel que le philosophe grec Héraclite n’aurait pas renié. Multiculturalisme donc, et progressisme sont deux dynamiques de rupture qui font table rase du passé, de l’identité, de l’histoire et créent les conditions d’un séisme permanent. Ce dernier ébranle sans distinction l’intra-nation et l’inter-nations. La sécularisation est en marche, irrépressiblement.

C’est là que le blasphème, ou plutôt sa déclinaison controversée, « l’interdiction du blasphème », devient une sorte de symbole, d’outil de résistance d’un monde qui ne veut pas disparaître, qui croit encore en son Dieu, le monde de l’Islam. La « question d’Orient », pour parler comme au XIXème siècle et comme notre auteur, se joue sur cet enjeu : pouvoir blasphémer -ou critiquer, ou remettre en cause, ou avoir une liberté d’expression s’exerçant à l’encontre, soit autant de désinences possibles-, ou ne pas pouvoir blasphémer. Si le monde musulman décidait de suivre la tradition d’exégèse dite mutazilite (et non l’ascharite fondée sur la lecture littéraliste du Coran), il accepterait ce que les autres religions ont concédé de longue date : rentrer dans les rangs de la laïcité. Il perdrait dès lors sa force cohésive prévue pour conquérir le monde. En ne cédant au contraire rien à la modernité, et en criminalisant le blasphème, il se sait plus fort, moins soluble dans le libéralisme occidental et capable de freiner l’irréversible sécularisation : « En prenant le blasphème, comme terrain de confrontation avec la modernité, l’islamisme hybride son propre héritage : comment mieux défendre son identité qu’en se battant sur le front de ce que la charia englobe sous le crime plus général d’apostasie, c’est-à-dire de la renonciation à son être le plus intime mais aussi à se constituer ou se reconstituer en sujet historique ? »

C’est avec la loi du 29 juillet 1881, dite loi sur la liberté de la presse, que la France devient le premier pays européen à renoncer explicitement à toute condamnation du blasphème ou de tout propos et discours portant atteinte au dogme, qu’il soit religieux ou politique. Le 1er juillet 1972, la loi Pleven apporte à celle de 1881 des dispositions qui appliquent des limitations à la liberté d’expression en introduisant des peines plus lourdes pour les offenses à caractère raciste. Ces dispositions sous le chef desquelles les propos dégradants peuvent être poursuivis sont au nombre de cinq : provocation à la discrimination, provocation à la haine, provocation à la violence, diffamation et enfin injure. Notre auteur pointe les incohérences de la loi Pleven : « En tant que telle, la haine, pas plus que l’amour, de même que l’attraction ou l’aversion, la sympathie ou l’antipathie, n’est condamnée en droit français. Elle paraît d’autant plus difficilement pouvoir l’être que la « provoquer » ne renvoie à aucun mouvement qui serait parfaitement identifiable a priori et quantifiable a posteriori. Aussi, constituer de la sorte en délit la provocation à un sentiment semble une régression que ne dépareillerait pas la réintroduction pure et simple du délit d’opinion. » Cette loi votée en 1972 marque une rupture fondamentale dans l’appréhension des limites de la liberté d’expression. Elle représente une erreur impardonnable car, en autorisant les associations à porter plainte au nom d’un groupe ou d’une communauté, elle a consacré le règne de l’amalgame. Elle marque en outre le point de départ d’une kyrielle de lois dites mémorielles qui s’ensuivront et n’auront de cesse de revisiter l’histoire au bénéfice de minorités se prétendant offensées.

La concurrence des mémoires est devenue une pure folie moderne qui se traduit par des haines manichéennes fragilisant toujours plus la faible cohésion des sociétés occidentales.  Le déboulonnage de statues jugées coupables de pérenniser le souvenir de personnages infréquentables est le plus fort symbole de cette concurrence mortifère. Tout ceci ne conduit malheureusement qu’à la violence et au chaos. La détestation de soi n’est jamais une option de construction d’un avenir meilleur.

Notre auteur remarque lucidement que « l’ethnicisation du fait religieux signale la crise qui frappe la compréhension de la laïcité, à l’exacte mesure du malaise que traverse la société française. La métamorphose du délit de blasphème en délit raciste en est un signe éminent. »

Anastasia Colosimo ose les vraies questions :

« Nous faudrait-il décider d’abandonner les orientations prises depuis la loi Pleven ? Mais qui sera celui qui portera au Parlement le projet de loi visant à abolir la loi sur la provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence en raison de l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse ? Celui qui portera au Parlement le projet de loi visant à abolir le révisionnisme ? Le projet de loi visant à abolir les lois mémorielles ou les lois protégeant les homosexuels, les transsexuels et les handicapés d’offenses verbales ? Quel serait d’ailleurs le message politique qu’enverrait à la nation un tel Parlement, prêt à abolir tant de lois ? Quelle serait d’ailleurs la réception qu’en ferait le peuple et y verrait-il non pas un permis de donner libre cours aux discours les plus haineux, mais un pari pour retisser des liens oubliés entre des citoyens bien réels et non plus des communautés imaginaires ? Ces lois-là, personne ne pourra les défaire. Le piège est déjà refermé. »

Salauds au secours de la liberté : Touche pas à ma pute !
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