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MN prend la marge et revient en septembre


Mauvaise NouvelleActe IV

Mauvaise Nouvelle
Acte IV

Par  

L'homme de l'avenir sera hybride. Les races et les classes d'aujourd'hui disparaîtront progressivement en raison de la disparition de l'espace, du temps et des préjugés. La race eurasienne-négroïde du futur, similaire dans son apparence aux Anciens Égyptiens, remplacera la diversité des peuples par la diversité des individus

RICHARD NIKOLAUS VON COUDENHOVE-KALERGI¹, Praktischer idealismus

 

Acte IV


Chacune des opérations était préparée par la cellule de renseignement du Blaste : les données nous étaient transmises via un réseau piraté, nous n'avions en général plus qu'à régler quelques détails contextuels, visualiser les différents déplacements en réalité virtuelle et à réduire au maximum les probabilités d'un imprévu. Pour cette mission de nettoyage, comme très souvent, je m'étais adjoint les services de Yann Ker Pevar : sa connaissance de la Zone me serait toujours précieuse et, même si, au début, j'avais été décontenancé par ses manières à la limite du détachement, nous avions fini, au fil des missions communes, par former une paire minimale efficace. Nos vies différaient en tout, mais notre engagement respectif au sein de MN nous liait de manière plus ténue qu'aucun autre point commun. Nous devions nous retrouver ce soir, aux abords Est de la Grande Rocade : à l'endroit prévu, un véhicule de mission nous attendrait.

Comme à chaque fois, comme un rituel, j'avais dû assurer Jeanne de ma prudence la plus extrême,  elle savait les risques que comportaient certaines missions. Elle savait aussi de manière certaine que l'opération de type nettoyage que j'allais moi-même m'infliger à l'issue de l'opération influerait durant quelque temps sur ma thymie et qu'il lui faudrait sans doute une nouvelle fois en affronter le contrecoup. Puisqu'elle n'avait, pour sa protection, accès à aucune information concernant les actions menées, chacun de mes départs revêtait l'intensité d'adieux sobres et baignés d'espérance.

 

Ce soir, vers vingt-deux heures, j'ai laissé ma voiture chez un contact, une des planques habituelles de la zone Est. Il ne me reste maintenant que quelques centaines de mètres à parcourir à pieds. Dans mes vêtements sombres, je traverse un dernier terrain vague, là où la campagne meurt pour ne pas encore devenir tout-à-fait la ville, mais cette zone tampon, semi-industrielle et grise, baignée de lumière froide. Un hélicoptère survole la zone à moyenne altitude et je m'immobilise un instant, levant les yeux vers un ciel d'encre, à peine étoilé ; à mesure qu'il progresse vers un but inconnu, le volume sonore de la motorisation de l'engin augmente et je distingue les marques phosphorescentes dessinant sa silhouette passant non loin de moi, un peu plus à l'ouest. Lorsque j'arrive sur le parking-relais de l'Aéro-Tub, me revient mentalement le numéro de la place à laquelle je dois trouver la voiture. Je circule entre les véhicules stationnés, m'orientant grâce aux peintures lumineuses du sol et me retrouve devant une petite citadine aux lignes conventionnelles. Après un bref regard circulaire, je scrute à travers le pare-brise et devine la silhouette de Yann, déjà installé à la place du conducteur.

Nous n'échangeons qu'un regard appuyé tandis que je m'installe, vérifie à mon poignet les données d'intégrité de la Mini Hydrogen au confort appréciable, puis cette dernière se dégage lentement et silencieusement de sa gangue d'immobilité. L'habitacle dénote, comme souvent, une automobile de seconde main nettoyée avec minutie ; me retournant, je jette un coup d’œil sur le siège arrière : la forme familière, sombre, compacte et oblongue de la petite mallette Erazer se dessine sur le tissu synthétique. La conduite de Yann est rapide et précise, nous arrivons bientôt sur le grand axe Est-Ouest qui nous amènera à vitesse automatiquement régulée aux abords de la Zone en vingt minutes. Nous ne parlons guère : après avoir échangé une suite de mots brefs, essentiels, je déclenche la lecture aléatoire de quelques morceaux de musique populaire vieux de plus d'un siècle et que j'affectionne particulièrement.

Les larges constructions géométriques qui dessinent sur le fusain du ciel un relief électrique de basse intensité nous signalent notre lieu de destination : la Zone se dresse devant nous, de la hauteur de son exosquelette de béton, de métal, de plastique et de graphène. Alors que nous bifurquons pour prendre la sortie et que la légère saccade de l'accélération me confirme que Yann reprend la conduite manuelle, l'impression d'empilement fortuit de ces larges masses qui nous environnent s'accentue et je sens un léger fourmillement parcourir ma nuque, sur laquelle je passe machinalement une main gantée qui me semble étrangère. La musique s'arrête. Les rues dans lesquelles la voiture se faufile me sont familières, comme si je revenais sur les lieux d'un passé lointain, amputé de souvenirs perdus mais dont l'absence a laissé quelques traces, un écho, un creux stérile, signes enfouis de bribes de mon histoire. Que faisons-nous lorsque nous agissons sans pouvoir conserver intact le souvenir de nos actions ? Quelles sont ces forces auxquelles nous soumettons aveuglément nos vies ? Mon regard se perd dans le défilé latéral des entrées d'immeubles comme autant de bouches béantes et cariées, et l'incongruité déroutante de la juxtaposition de berlines de luxe et de voitures rafistolées, dont on pourrait se demander si elles peuvent encore rouler ou bien si elles figurent un mouvement d'art nouveau et dérisoire, provoque une manière de sursaut mental me rappelant instantanément l'hostilité des lieux : à cette heure, les silhouettes humaines qui se mêlent aux éléments d'architecture urbaine ont toutes en commun, dans leur grande  diversité, de susciter chez l'observateur un réflexe primitif de vigilance et d'alerte. Malgré les vitres teintées, je peux à présent percevoir la menace d'une violence sourde se poser sur nous. Ou peut-être n'est-ce qu'une indifférence sauvage, laquelle pourrait à tout moment se muer en barbarie. Les êtres humains qui vivent là et dont la nuit est le linceul qui les maintient en vie ont développé des codes et des us à la fois complexes et d'une bestialité effrayante. Seuls les forts et les soumis survivent : il faut être l'un ou l'autre.

Avant d'arriver au point Alpha, où nous laisserons la voiture afin de terminer à pieds vers la cible, j'enclenche une dernière vérification centralisée pour Yann et moi : retransmission image depuis mes lentilles oculaires / vision nocturne, brouillage du réseau, biomaps individuelles, connexions inter-sujets / Erazer, armes blanches de survie dissimulées. Les capteurs sont opérationnels et tout est en place. Il me reste à glisser l'Erazer dans mon sac à dos : la légèreté de l'objet ne me surprend plus depuis longtemps mais je la constate à nouveau, comme cette qualité, chez l'être aimé, dont on aime noter la permanence. Comme pour une chorégraphie maintes fois répétée, sitôt le verrouillage des données effectué, nous arrivons devant le parking souterrain, plongeant à angle doux sous un des larges bâtiments d'habitation du secteur, l'un des moins délabrés. La porte de métaplast s'abaisse et disparaît dans le sol tandis que nous en approchons puis se referme, dans un chuintement pneumatique dont l'écho semble nous poursuivre, aussitôt l'entrée franchie. Le Rec-badge dupliqué a parfaitement fonctionné. Comme prévu, Yann se gare sur la place n° 237, un peu plus loin sur la droite. Les cibles habitent le bloc d'à côté. Je me repasse mentalement, en accéléré, le trajet que nous avons déjà parcouru une demi-douzaine de fois en Virtua-3D et que nous allons devoir maintenant effectuer en réel. Le moteur de la Mini Hydrogen se coupe et laisse place au silence gris de la vaste cavité souterraine.

Nos masques sombres dissimulant nos visages, nous jaillissons de la voiture et en repoussons les portières qui se ferment dans un bruit étouffé de succion. D'un pas vif et synchrone, nous nous dirigeons vers l'extrémité du parking, afin de gagner le rez-de-chaussée : nous franchissons rondement la volée de marches qui nous en sépare et marquons un temps d'arrêt une fois arrivés dans le hall sans lumière. Odeurs de nourriture grasse, de corps en manque d'hygiène et de tabac froid. Le lent martèlement, distant et mat, d'une grosse caisse est, à intervalles irréguliers, criblé de bruits et de cris sourds évoquant de vives disputes ou bien des agapes nocturnes agitées : aucun signal audio-visuel inquiétant, tous les capteurs sont au vert. Il nous faut à présent nous exposer durant un cours laps de temps : la communication avec le bloc de la cible ne peut se faire que par l'extérieur, et l'espace à franchir, quoique limité, peut receler des dangers potentiels. Après avoir inspecté rapidement la vue donnant sur l'avenue, Ker Pevar et moi progressons lentement vers la porte vitrée, à l'autre bout du hall, dont la transparence nous laisse deviner l'esquisse d'une esplanade intérieure. Subitement, une porte s'ouvre avec fracas à quelques mètres de nous, sur la droite : un des appartements du rez-de-chaussée jette son halo de lumière et ses miasmes sur le palier, au beau milieu du large corridor. Des cris de femme en dialecte arabe, mêlés de sanglots résonnent. Yann et moi sommes sommes déjà adossés au mur, côte à côte, entre l'appartement et la porte vitrée extérieure.

- J'vais t'niquer, wallah ! Reste là !

La voix d'homme avait hurlé, rauque, et quasi simultanément, la porte s'était refermée plus violemment encore qu'elle ne s'était ouverte. Les bruits de la dispute continuent, étouffés : nous attendons ainsi sans bouger durant de longues secondes.

 

  1. « Le comte Richard Nikolaus von Coudenhove-Kalergi, né le 16 novembre 1894 à Tōkyō au Japon et mort le 27 juillet 1972 à Schruns en Autriche, est un homme politique autrichien — naturalisé tchécoslovaque en 1919, puis français en 1939 —, essayiste, historien et philosophe d'origine autrichienne par son père et japonaise par sa mère. C'est l'un des premiers à avoir proposé un projet moderne d'Europe unie. Il peut être considéré, au sens large, comme l'un des pères de l'Europe. » (Plus d'infos…)

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