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Boutang ? Boutang !

Boutang ? Boutang !

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"Je suis plus théologien que philosophe. J'ai passé finalement beaucoup plus de temps dans saint Thomas que dans le reste". Pierre Boutang, l'inclassable, est ce "pèlerin de l'absolu", ce royaliste, ce métaphysicien du désir, dont les dernières années furent bloyiennes au sens d'un attachement viscéral à la pauvreté et d'un violent rejet du "monde cru moderne". Tout à la fois philosophe, traducteur, critique, journaliste politique, philologue, poète, professeur. Cette personnalité hors normes a fait corps avec les événements de son temps. Maurrassien ou gaulliste ? Antisémite ou judéophile ? Résistant, lui l'engagé au 1er régiment de Spahis à Rabat qui travaille à l'intervention américaine ? De droite ou de gauche ? Catholique, cet homme prisonnier de ses débordements d'Eros ? Quelle improbable quadrature d'esprit pour, en une seule vie, être giraudiste, comprendre l'autodétermination algérienne, rester fidèle à Maurras, admirer de Gaulle, exécrer Giscard, croire en Mitterrand en 1981 !

Stéphane Giocanti, ami du philosophe, réussit là par son érudition fine et sa sensibilité, une magistrale biographie, et le tour de force de nous aider à cerner la personnalité de ce génie, à la célérité d'esprit hors du commun, qui demeure l'un des plus grands intellectuels du XXème siècle. En nous offrant des clés de compréhension, notre auteur permet aux plus téméraires d'entre nous d'être désormais outillés pour se plonger dans une œuvre difficile d'accès.

L'homme engagé et révolté

Fils de Pierre Boutang qui fut camelot du Roi et participa à la grande guerre, Boutang aura toute sa vie une adulation pour ce père qui ressemble à une sorte de chouan forézien rebelle à la modernité. Il est élevé dans l'idée de la supériorité du principe monarchique. Son sentiment royaliste se forge sous les assertions du père : "19 siècles de fidélité à l'Evangile ont précédé le douteux avènement de la démocratie".

D'une fidélité indéfectible à Charles Maurras, il infléchit néanmoins, au sein de l'Action Française, certaines des vues idéologiques du maître. La lecture de "Kiel et Tanger" le conforte dans la certitude de la supériorité de la monarchie sur la république. Mieux, le "symbole royal" exerce pour lui un pouvoir salutaire de résistance face à la transformation moderne de l'homme en objet indifférencié. Cet anticapitaliste et anarchiste de droite affirme dans un accent bernanosien que les technocraties ruinent l'équilibre et menacent la structure des idées. Il s'interroge sur l'avenir devenu depuis notre présent : "au détour des luttes monstrueuses, à l'aube d'un jour de paix où les carcasses géantes des robots seront peut-être en train de rouiller sur les bas-côtés de l'histoire, n'y aura-t-il pas besoin de ces noms, des patries anciennes, de ces forces qui restaient à la mesure des hommes, de ces Etats nationaux qui n'avaient pas perdu tout contact, malgré les erreurs jacobines et révolutionnaires, avec les réalités de la famille, de la naissance et de la mort ? Mais pendant le choc même, s'il doit se produire, ceux qui veulent nous priver des ressources même du courage, qui nous demanderont de mourir pour autre chose que la patrie, qui dévaluent les raisons immémoriales de se battre, ceux-là sont des criminels et des fous". Dans la Nation Française, journal royaliste qu'il dirige, il "lutte contre la dissolution de la personne humaine qui semble caractériser le monde moderne".

Profondément ancré dans le pays réel, celui des peuples et des traditions, il déteste le pays légal, celui des institutions officielles, parlement et gouvernement. Il récuse à la fois les tyrannies et les démocraties dominées par l'argent. Il se veut solidaire des travailleurs manuels, artisans et ouvriers et définit le peuple comme "une restauration de la franchise première, le goût des valeurs réelles et immédiates, l'humanité évidente et pure" empruntant là les accents de Péguy. D'abord acquis à un "antisémitisme d'Etat" qu'il considère comme politique et non raciste, il prouve pendant la guerre, par ses amitiés juives et ses actions de résistance, qu'il n'est en rien antisémite. Il débarrasse l'Action Française dont il est devenu l'éminent leader depuis la mort de son maître en 1952, de toute trace d'antisémitisme. Pour Giocanti, "entre 1955 et 1985, Boutang extirpe du royalisme le poison antisémite que son maître et toute une génération antidreyfusarde lui avaient inoculé". Sa pensée politique christocentrique est à l'opposée de celle de son maître résolument athée. Par ailleurs, son nationalisme ne s'accompagne pas d'un refus de toute forme d'immigration. Boutang précède Hanna Arendt dans l'enquête sur la banalité du mal. Son catholicisme le guide pour mettre l'homme au centre de sa pensée, de ses engagements et de son œuvre.

Le poète du désir et de la transcendance

Boutang interroge son époque : "Est-ce que nous avons perdu le désir, la supplication de la pensée qui sauve, celle des profondeurs ?", "Ne sommes-nous pas faits pour rejoindre les mystères sacrés ?".

Les thèmes essentiels de Boutang trouvent souvent leur source dans sa jeunesse : l'ivresse paternelle, la faute, le pardon, le poids de la responsabilité entre les membres de la famille, la quête du salut, lui qui fut un être de souffrance expérimentant sa vie durant la "morsure du réel", notion qu'il doit à son ami Gabriel Marcel. Parmi ses sujets clés, il y a encore : la vie et la mort dans le sommeil, la veille, l'oubli et la mémoire, la France, l'honneur, la foi chrétienne (et même catholique romaine), la liberté intérieure, le roi, l'exigence de la plus haute culture.

Adulé par ses étudiants qu'il élève, transforme, Boutang peut révéler son immense humanité après avoir été réintégré à l'université et affirmer à ces jeunes esprits : "le libre-arbitre, notre ange gardien". Ce pédagogue de la liberté intérieure donne à ses étudiants "l'occasion de rompre avec le conformisme marxiste et freudien ambiants". Chez lui, politique et haute culture sont intrinsèquement imbriquées. Ce normalien, agrégé de philosophie, a toujours avec lui des volumes de saint Augustin, saint Thomas et Pascal, chez qui il trouve l'atmosphère théologique de sa réflexion. Il est animé d'une passion absolue pour les Ecritures et les classiques, pour la métaphysique et la poésie sorte de "voie vers l'immortalité". Il lit Platon et les Evangiles dans le texte grec dont il traduit des passages chaque matin. Il n'a besoin que de 5 heures de sommeil par nuit, il est un forçat de travail, un moine de l'étude. Cet amoureux du langage et des langues étrangères connaît parfaitement le latin, le grec, l'anglais. Son œuvre est protéiforme : carnets, cahiers, romans, et bien sûr sa thèse Ontologie du secret qu'il définit comme une "longue enquête sur l'être tel qu'il se cache et se montre dans le secret". Giocanti définit ainsi ses ouvrages de référence :

A la fin d'Ontologie du secret, il relie le mythe du "couloir oblique" (résultat essentiel de sa réflexion) et la Trinité ; dans Apocalypse du désir, le final conduit à l'Agneau pascal ; la fin du Secret de René Dorlinde se mue en poèmes qui témoignent pour l'être inscrit dans le temps, à la manière d'une revanche métaphysique sur la prétendue fin de l'histoire. Quant au Purgatoire, ce récit est une vaste enquête sur l'âme en attente du Jugement, et qui, au "seuil du jardin", aboutit aux onze poèmes qui composent "La main sèche". Toute œuvre de Boutang est une élévation au sens de Bossuet.

Soulié salue Boutang !
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