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Le Clézio : décrépitude au soleil

Le Clézio : décrépitude au soleil

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D'une façon générale, je prête peu d'attention à ce qu'écrit JMG Le Clézio, dont je sais le titre de quelques livres parmi de nombreux autres et dont l'ensemble lui valut un prix Nobel il y a de cela quelques années. Je le savais par ailleurs signataire de la pétition initiée par Annie Ernaux contre Richard Millet et son "pamphlet fasciste" - "Éloge littéraire d'Anders Breivik" -, et auteur dans la foulée d'une tribune au Nouvel Obs dirigée contre le même Millet où sont égrenées un certain nombres de platitudes relatives à un métissage prétendument antédiluvien et exclusivement civilisateur, et sur le retour de "l'idéologie nauséabonde des années 30" où "l'islamophobie" tiendrait la place qu'y tenait l'antisémitisme, analogie des plus douteuses depuis prolongée par force sociologues et journalistes. Y est également envoyée une attaque contre Samuel Huntington, qui est sans doute un des auteurs américains que l'on cite le plus en France, pour évidemment dire tout le mal qu'il faut en penser, sans l'avoir compris, sans chercher à le comprendre et souvent sans l'avoir lu, et son "Choc des civilisations", en dépit des nombreuses propositions et axiomes discutables qu'il contient, n'est pas ce qu'on en dit. J'y reviendrai peut-être.

L’anti-Céline

D'autre part, Le Clézio y pointe un "syndrome célinien" dans la littérature française, le syndrome du provocateur, en quelque sorte, mais enfin, de quel Céline parle-t-il ? Le "Voyage au bout de la nuit" est évidemment une bombe stylistique et morale jetée par un inconnu dans les antichambres du classicisme bourgeois, avec une puissance que tous les surréalistes réunis ne parvinrent jamais à surpasser et qui ne pouvait que susciter le dégoût des uns et l'admiration des autres, en cela une sorte de provocation, mais il va bien au-delà, sans quoi on ne le lirait plus. Est-ce le Céline qui réitère effrontément son attentat au bon goût quatre ans plus tard avec "Mort à crédit" ? Celui des pamphlets ? Ils firent à l'époque à peu près consensus : l'opportuniste "Les beaux draps" se vendit très bien, et "l'Ecole des cadavres", dont les premières pages méritent d'être sauvées de celles qui suivent, connut une belle réédition en 1942, photos sur papier glacé à l'appui. Ces pamphlets qui, s'il ne les a certes jamais reniés, ne sont pas réédités uniquement parce que sa veuve Lucete, toujours en vie, continue de tenir la promesse qu'elle lui fit de ne jamais l'autoriser. Ce n'est pas là l'attitude d'un provocateur. Si Le Clézio parle tout simplement de l'homme Céline, alors je l'approuve, même si je ne sache pas que Céline se revendiquât et se conçût tel. Une ou deux vérités néanmoins se font jour dans ce texte. Je note celle-ci, qui certes est un truisme tout à fait colossal, que l'on pardonnera toutefois à son auteur : " Le scandale, le scepticisme et le goût d'amertume sont des éléments inséparables de la bonne littérature". Et une autre, plus surprenante, venant de lui s'entend : "Le multiculturel […] fabrique des ghettos, isole les cultures et favorise le durcissement de leurs radicalismes". Mais cela uniquement en raison de ce que le multiculturalisme n'est pas assez loin poussé. L'honneur est donc sauf.

Le Clézio et le comité de vigilance

Il y incriminait de même "une certaine corruption de la pensée contemporaine" et "la responsabilité des écrivains dans la propagation du racisme et de la xénophobie". Le fait que la pétition dont il était un des signataires fut ratifiée par 119 autres écrivains, et non des moindres, au moins en termes de renommée sinon de talent - Amélie Nothomb, Tahar ben Jelloun, entre autres. - eût pourtant dû le rassurer quant à la vigilance antiraciste de ses pairs. Suivant la même logique de résistance, Angot fit une tribune pour défendre Christiane Taubira, se précipitant aux pieds du pouvoir, face aux attaques racistes dont elle fit l'objet, notamment la sordide affaire de la banane, cette "histoire de banane" qui "nous tue", y écrivait-elle avec lyrisme - le texte entier est un véritable morceau de bravoure dont elle seule est capable, "La société française face au racisme est démunie comme toute société murée dans le déni, la moitié pleurant devant sa télé, l’autre moitié agitant des bananes sur les trottoirs en insultant une ministre noire. Quelle honte!", ce qui sous-entend que l'on était raciste si l'on ne pleurait pas, or je n'ai pas pleuré, mais le racisme m'est aussi étranger qu'à elle, sinon plus, qui s'écria à cette occasion sur le plateau du Grand Journal, avec la grimace névrotique qui lui tient lieu de sourire! "Tout le monde est raciste! Je suis raciste! Je suis raciste!" - , lorsqu'en effet une gamine d'une dizaine d'années avait agité une banane lors du passage du Garde des Sceaux je ne sais où, ce qui dénotait en effet une éducation que je me permets de juger douteuse, et que je ne souhaite à aucun enfant, mais toutefois l'on fut impitoyable, et l'on n'invoqua pas "l'enfance malheureuse" comme il est de coutume lorsque de jeunes français d'origine nord-africaine ou subsaharienne, qui commencent leur carrière de plus en plus tôt, et commettent eux de véritables larcins, avec victimes physiques à la clé, voire des crimes, auxquels le racisme et l'antisémitisme ne sont point étrangers, si ce n'en sont les seuls motifs. Sollers plus récemment a dit tout l'amour qu'il portait au Ministre de la Justice sur le plateau du bien nommé Petit Journal. Que Le Clézio se rassure donc : la littérature française actuelle est un implicite comité de vigilance d'intellectuels antifascistes. Certes, cela, c'était avant le phénomène Zemmour, et je suis tout à fait disposé à croire avec Aymeric Caron, en dépit de la nullité d'ordre quasi-cosmique du personnage, qu'est en train de monter une contre-idéologie "réactionnaire" - dans la plupart des cas un simple retour au jacobinisme, assorti de quelques vérités de bon sens, qui passe pour être de droite tellement le spectre politique s'est déplacé sur la gauche - qui a déjà ses poncifs et ses opportunistes, je pense entre autres à Tilinac, dont la publication du "Bonheur d'être réac", aurait pu paraître courageuse il y a dix ans, en dépit de son peu d'intérêt, mais qui désormais relève du calcul mercantile et de l'enfoncement confortable de portes grandes ouvertes. En d'autres termes, veillons à ne pas remplacer les lieux communs qui nous étouffèrent si longtemps par d'autres, et à ne pas croire énoncer une vérité lorsqu'on se contente de prendre le contrepied d'un mensonge, mais c'est un autre sujet.

Le bon Gustave

Le sujet est celui, je le répète, du bon Gustave Le Clézio qui s'est récemment illustré par ses propos donnés lors d'une interview au magazine argentin Revista M, repris par Le Figaro et BFM, interview dans laquelle il déclare ne pas comprendre les Français, en raison du crédit qu'accorde une partie grandissante d'entre eux à Marine Le Pen et aux thèses du Front National, ajoutant que si ce dernier parvenait au pouvoir il rendrait son passeport français pour ne plus conserver que ses papiers de mauricien. À quoi je réponds que cela m'est égal, et qu'en effet il ne peut comprendre les Français, car il ne vit pas en France. Ce qui est confirmé à la lecture d'une lettre ouverte à sa fille sur la manifestation du Onze Janvier, nouvelle fête nationale, publiée par Le Monde quelques jours plus tard, manifestation à laquelle il n'a pas participé, car il se juge trop vieux pour ça, et qu'il "était loin". Oui, Monsieur Le Clézio, vous étiez loin, vous êtes loin, très loin de la France, et c'est pourquoi vous n'y entendez rien. C'est ainsi que vous pouvez écrire à propos de cette manifestation, sans souci aucun du ridicule et de la vérité : "Pendant cet instant miraculeux, les barrières des classes et des origines, les différences des croyances, les murs séparant les êtres n’existaient plus. Il n’y avait qu’un seul peuple de France, multiple et unique, divers et battant d’un même cœur". Je n'étais pas à la manifestation parisienne, puisque c'est celle dont il s'agit, car je suis un provincial. Je n'étais pas plus à celle de Bordeaux, plus proche, à laquelle je voulais me rendre par curiosité, avec l'intuition au cœur de n'y point rencontrer l'unanimité multicolore que vous voulez croire avoir vu, mais j'y arrivais trop tard, trouvant la place des Quinconces presque déserte, après avoir croisé quelques Charlie, et quelques jeunes qui avaient improvisé un concert à côté du Grand Théâtre et chantaient du Bob Marley. Tout comme vous, j'en fus donc réduit à me contenter des images télévisées, et nous n'avons manifestement pas vu les mêmes. J'y vis pour ma part un nombre impressionnant de drapeaux tricolores, ce qui n'est pas pour me déplaire. Je n'y ai pas vu cette unité dans la diversité que vous dites, mais bien au contraire une manifestation d'une homogénéité ethnique qui ne pouvait être surprenante qu'aux yeux des médias déboussolés, les mêmes qui s'étonnèrent des flambées de violence que suscita dans le monde musulman la parution le mercredi suivant du fameux numéro d'après-guerre de Charlie Hebdo. Pour le dire crûment, ces manifestations furent, de facto, blanches. Marseille, seconde ville de France en terme de population et "première ville arabe traversée par le Paris-Dakar", selon une blague que j'ai souvent entendue, de la bouche d'Arabes comme d'antiracistes et de non-antiracistes, et qui les faisait tous rire à égalité, et moi avec eux, ne fut pas vraiment "Charlie". On ne dénombra que 60 000 marcheurs, et Jean-Paul Lilienfeld, réalisateur du film "La journée de la jupe", rapporte dans une interview à Causeur qu'un Beur s'exclama, le jour de la manifestation, "n'avoir jamais vu aussi peu de frères sur le Vieux-Port !".

Le Clézio et les jeunes

Autre exemple de votre cécité, que je veux croire volontaire, et si ce n'est le cas, c'est alors que vous êtes l'objet d'une sévère cataracte qui doit être soignée dans les plus brefs délais : "Je pense que cette journée aura fait reculer le spectre de la discorde qui menace notre société plurielle". Or c'est précisément le contraire qu'il s'est passé. Plus loin, vous dites reconnaître qu'il s'agit d'une guerre, mais selon vous "une guerre contre l’injustice, contre l’abandon de certains jeunes, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population (en France, mais aussi dans le monde), en ne partageant pas avec elle les bienfaits de la culture et les chances de la réussite sociale". Ces bienfaits de la culture, de la culture française et européenne du moins, ne sont pas refusés aux jeunes en question, mais ce sont eux qui les refusent, amenés dans les écoles à "trier le savoir proposé comme le contenu de leur assiette, selon les catégories du hallal et du haram", comme il était observé dans le rapport Obin, publié en 2004 et auquel les récents évènements auront au moins eu le mérite de conférer une légère attention médiatique et politique. Mais je note par ailleurs que le rappeur La Fouine, qui vante la consommation de champagne et les relations sexuelles extra maritales à l'arrière des berlines allemandes lui n'est pas pour cela haram.

Une guerre civile ethnique se met petit à petit en place, et vous parlez de cette "discorde" comme un "spectre". Je vous fais une proposition : rendez vous donc en Seine Saint-Denis et y distribuez vos livres gratuitement afin de faire profiter à ces jeunes des bienfaits de la culture. Devant leur scepticisme, arguez du montant de la somme qui vous échut à l'obtention de votre Prix, et des chiffres de vos ventes. Peut-être susciterez-vous ainsi quelques vocations d'écrivain, tant ces jeunes, comme vous dites, se foutent absolument de la culture mais sont sensibles à l'argent que les gens gagnent, et en gagner beaucoup vous vaudra sans doute leur respect et vous permettra de rentrer chez vous à peu près indemne. Car "la réussite sociale" leur paraît tout à fait possible : elle peut se faire par le football, le rap et le trafic de drogue. Elle pourrait se faire autrement, mais cela nécessiterait de l'effort et du travail, pour une rentabilité bien moindre. Ces jeunes n'ont pas été "mis en échec à l'école", comme vous dites, ils ont mis l'école en échec par leur mépris pour tout ce qui n'est pas eux, souvent traduit par une violence verbale et physique insoutenable. Ces "quartiers difficiles" sont inondés de privilèges et de crédits pour un résultat nul : les jeunes qui en sont issus ont pu bénéficier de politiques discriminatoires pour l'accès aux grandes écoles, et ils peuvent se rendre à Paris en quelques dizaines de minutes pour une modique somme. Et lorsqu'ils y vont, ce n'est pas, comme vous le voudriez croire, pour s'initier aux trésors de la civilisation française, mais pour dépenser la maille qu'ils ont acquise on ne sait trop comment dans des boutiques de luxe. Alors oui, en ce sens, ils aiment la culture française, car il y a une tradition de l'élégance et du luxe français, et c'est heureux, mais ce n'est pas même ce qu'ils recherchent : ils aiment l'argent sale et les clinquants accessoires Louis Vuitton que cet argent leur permet d'acquérir, et à peu près rien d'autre. Pire, Le Clézio, ils ne vous lisent pas, et il se pourrait même qu'ils ignorent jusqu'à votre existence. Vous rendriez-vous au pied d'une tour de n'importe quel "quartier sensible" de France que, passée une certaine heure, vous y seriez rossé et détroussé comme le gouère que vous êtes, en dépit de vos "identités multiples". D'ailleurs, si cela vous peut consoler, vous n'êtes pas le seul à n'être point lu d'eux, car ils ne lisent rien, pas même leur Saint Coran, que je prétends, moi simple mécréant, mieux connaître qu'eux. Il est vrai : tous ne sont pas délinquants, et certains sont sans doute récupérables, mais cessons de les appeler des victimes. C'est là le pire service qu'on leur peut rendre.

En conclusion, je vous dis, Le Clézio, malgré le respect que je vous dois, car vous êtes à n'en pas douter un grand écrivain, et je vous lirai un jour pour en avoir le cœur net, que vous vivez dans une photographie de carte postale, et vous percevez toute la réalité ainsi : léchée, idéale, paradisiaque. Je vous invite donc à rendre dès maintenant vos papiers de citoyen français et à poursuivre votre paisible décrépitude sous le soleil de votre île sans plus vous mêler jamais des affaires de ce pays que vous ne comprenez plus.


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