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La Mesure

La Mesure

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« Le Dogme certes, et la Loi, / Mais Charité qui ne commence / Ni ne finit, énorme, immense… » Verlaine dessine ainsi le caractère de Léon Bloy1. Mais on peut, un instant, faire abstraction de ce dernier pour considérer ces vers comme l’expression d’un idéal de sainteté que le chrétien le plus médiocre ne peut sans doute entendre sans se dire : Oui, c’est cela ; c’est bien cela au fond qu’un chrétien. Peut-être même se dira-t-il : J’en ai déjà perçu, j’en ai déjà vécu quelque chose. Conjoindre l’Amour et la Loi semble impossible. De même que les paradoxes de Zénon restent insolubles tant qu’on en reste à l’abstraction ; de même qu’Achille et la tortue franchissent la ligne d’arrivée dans la réalité sans jamais y parvenir dans la représentation mathématique de l’Eléate ; de même, les saints sont les Achille et les tortues de cette aporie chrétienne : ils surpassent tous les modèles dans lesquels on voudrait bien les enfermer. Représenter la sainteté, finalement c’est la manquer.

Une certaine complaisance – est-elle d’aujourd’hui ? – voudrait que soient séparés l’amour et la loi, et, eu égard au christianisme, que soient séparés du même coup la Charité de la Loi, mais cela sans voir que, sans la Loi, la Charité dégringole, pour devenir une sorte d’éros, sans rectitude, ni surtout sans participation divine. Si Charité ne passe pas2, c’est pourtant bien dans la mesure où, rectifié par la Loi, aidé par la grâce, notre « pauvre amour de chèvre » (Verlaine encore3) atteint, fût-ce un instant dans nos vies, l’éternité même ! Comme toute loi sans doute, mais plus encore celle-ci puisqu’elle est éternelle, la Loi est dure. Eternelle, elle précède et dépasse nos synodes, nos parlements, nos lobbies. L’opinion se scandalisera toujours de son inflexible dureté, ou du moins tant qu’elle ne prendra pas l’éternité pour sa mesure. L’opinion se prend plus volontiers pour la mesure de l’éternité qu’elle ne prend l’éternité pour sa mesure. Or, s’écrie Kierkegaard, « quel accent infini Dieu ne donne-t-il au moi en devenant sa mesure ! »4 Les croyants qui mesurent Dieu au lieu de n’être que mesurés par lui sont-ils des croyants ? Autothéisme, disait Péguy5. La conversion est un changement de mesure : je ne mesure plus, je suis mesuré. Le fini ne juge plus l’infini ; il est jugé par lui. « Ah ! Seigneur, qu’ai-je ?… votre voix me fait comme du bien et du mal à la fois… » (Verlaine toujours6). Car la Loi se plante dans le cœur du chrétien – scandale de l’irruption de l’éternité dans sa chair. C’est au point qu’il ne peut plus pécher sans savoir aussitôt qu’il pèche alors contre lui-même. Le voilà captif de son Amour, et de la Loi de cet Amour.

« Je pense qu’un chrétien est un homme écartelé entre la loi et l’amour, et qu’il faut accepter cela sans céder de l’épaisseur d’un ongle ni d’un côté ni de l’autre », écrivait Jacques Maritain7. Ces deux principes distincts ne sont pas séparés dans le cœur du chrétien le plus misérable ; car l’Amour contient la Loi comme son principe recteur, et car la Loi sans cet Amour est insoutenable et vaine. Mais l’Evangile dit que la Loi nous paraît dure à cause de notre dureté8. Lorsqu’on invoque la compassion, est-ce autre chose qu’un cri d’amour-propre ? Est-ce autre chose que le cri de celui qui veut être mesure de toutes choses et du bon Dieu lui-même ? Si Dieu donne au moi un accent infini, ce n’est pas sans l’anéantir. Personne au monde n’y consent ; personne au monde hormis les saints. N’est-ce pas quelque chose d’éprouver la tristesse de n’en faire pas partie ?

  1. Dédicaces.
  2. 1Co ; XIII, 8.
  3. Sagesse, II, IV.
  4. Traité du désespoir, IV.
  5. Un poète l’a dit : « Ce siècle qui se dit athée ne l’est point, il est autothée. (…) Et sur ce point il a une croyance ferme. »
  6. Sagesse; id.
  7. Lettre à Jean Cocteau du 6 juillet 1927.
  8. Mt. XIX, 8.

L’alternative (Non-réponse à Badiou).
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