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L’apostolat dans le monde du travail, pas si difficile

L’apostolat dans le monde du travail, pas si difficile

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Vas-y toi ! Fais le chrétien ! On vient de me pousser à faire de l’apostolat. Ok, mais le théâtre trop peu pour moi, je ferai de l’apostolat comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Faire de l’apostolat dans le monde du travail, ce n’est pas si difficile, pas plus qu’ailleurs, tout autant qu’ailleurs, aussi difficile qu’exister…

Aucun doute possible

Commencer d’abord par faire en sorte qu’il n’y ait aucun doute possible sur le fait que l’on soit chrétien. Il serait absurde qu’on le découvre le jour de mon enterrement. Comment le faire savoir ? En envoyant un mail à tous en copie cachée ? En ponctuant mes phrases de la fameuse sentence « en temps que catholique, je… » ? Non. Sûrement pas. Les autres ne sont pas abrutis, ils savent lire entre les lignes comme nous. Il suffit juste de ne rien dissimuler. Qu’as-tu fait dimanche ? Que font tes enfants cet été ? Je ne vais tout de même pas dire que j’ai fait du jogging et que j’ai envoyé mes enfants en colonies CCAS ! Il est tout de même plus naturel de dire la vérité que de la dissimuler. Jésus m’apprends à être rusé mais ne me commande pas de dissimuler ! Etre chrétien fait partie de ma vie, il ne s’agit pas d’une activité dissociable du reste. Et c’est tellement agréable d’opposer sa personne face aux systèmes, de pouvoir encore être incarné dans le monde virtuel des pousseurs de mails et suiveurs de processus. Il est donc tout naturel de glisser de temps à autres des informations évoquant ma pratique religieuse. « Tiens l’autre jour en allant à la messe, etc. » Tout naturellement comme nous le faisons entre catholiques ! Pourquoi y aurait-il des discussions que je réserverais à ma communauté et dont je priverais mes collègues ? Maintenant que cela se sait, que c’est un secret pour personne, l’apostolat vient de commencer. On saura venir me trouver. Il y a des moments existentiels dans la vie, un proche qui se suicide, la mort brutale de l’innocent. Au pire : Tiens, toi qui es catholique, qu’est-ce qu’il dit ton Dieu, il est d’accord ? Au mieux : toi qui es catholique, prie !

Je deviens exotique, original, la déchristianisation a transformé l’animosité en intérêt curieux. On peut me charrier là-dessus aussi sans souci. Je suis la minorité tolérée ! On apporte les crêpes faites la veille pour partager entre collègues, on me demande une explication sur mon refus tout à fait non habituel de participer à ce moment convivial, et j’explique que c’est le mercredi des cendres, tu es poussière et tu redeviendras poussière, etc. Je monte m’isoler dans mon bureau et là, je reçois un SMS d’un collègue : « Tu veux des cendres ? ». Je ne suis pas descendu mais j’ai bien rigolé.

Voilà que je parle avec autorité

Il faut croire à l’efficacité des sacrements pour nous même avant d’aller en faire la promotion. Je pense notamment à l’efficacité du sacrement de confirmation. Je crois donc que nous pouvons parler avec autorité. La dialectique doit savoir disparaître au profit de la parole de vérité dont on est dépositaire. Et cela fait tellement de bien dans une entreprise rongée par les processus que de parler avec autorité. Le sacrement agit plus efficacement encore qu’une délégation de pouvoir ! C’est terrible de prétendre détenir la vérité ! Je ne cherche pas à convaincre les gens d’adhérer à l’Eglise catholique, je ne cherche pas non plus à convaincre de l’existence de Dieu, tout ceci serait absurde. Je dis les vérités que j’ai reçues et je souligne leur cohérence, leur accessibilité à la raison. Mais je refuse de rentrer dans des débats sans fin qui me feraient quitter la sphère religieuse. Je sais entrer en débat politique et moral plus souvent qu’à mon tour et aligner les arguments, mais dans l’apostolat, il ne s’agit pas de débattre, mais de dire les vérités de la foi catholique quand on nous les demande. La foi n’est pas une opinion. Il me parait capital de rappeler que le surnaturel se passe de la suffisance de nos raisonnements. L’enjeu est seulement de réveiller ce désir de nous relier à l’invisible, ce sentiment religieux qui précède tout mysticisme. Mes méthodes peuvent parfois être particulières pour réveiller ce désir religieux puisque je me fais l’apôtre de la mauvaise nouvelle. Mes coreligionnaires, qui s’effraient relativement facilement, prennent leur distance… l’idée est simple. Puisque nous connaissons la bonne nouvelle, il me parait plus urgent d’annoncer la mauvaise à mon collègue postmoderne que les rites consuméristes suffisent à combler afin de le rétablir dans sa verticalité, les deux pieds dans sa crise métaphysique. Cette crise qui seule peut faire renouer avec le désir de se relier à la transcendance, ce désir d’éternité. La mauvaise nouvelle ? Tu vas mourir, ton mari, ta femme va mourir, tes parents vont mourir… dans le meilleur des cas. Tout ceci n’empêche pas de rire, je vous rassure, et surtout rire de nous même, de nous prêter à la moquerie des autres, de jouer avec leurs blasphèmes pour mieux manifester que l’ironie est aussi un trait de Dieu.

J’ai des amis au travail

Voilà le point essentiel si je veux faire de l’apostolat comme monsieur Jourdain faisait de la prose. Je ne vais pas dire à la cantonade à des gens dont je me fous comme de ma première vérole : « Amen, Jésus t’aime », ils seraient en droit de me répondre, « et toi, m’aimes-tu ? ». Je parlerai de Jésus à tous ceux que j’aime, cela fait déjà pas mal. Il serait étrange qu’arrivant au ciel, ils me disent : et pourquoi tu ne m’en as jamais parlé. Je dois bien sûr à mes amis de leur parler de ce qui est le plus important pour moi.

Et puis, il y a cette douce sensation d’être hors-la-loi, de mélanger des genres. Lorsqu’un de mes chargés d’affaires arrivait pour exposer un souci : assieds-toi, d’abord lecture d’évangile ! Et le chargé d’affaires de souffler tout en acceptant la lecture. Mais c’est interdit de faire du prosélytisme sur le lieu du travail, qui plus est au sein d’une relation hiérarchique. Je m’en fiche, mon vrai patron n’est pas celui que vous croyez ! Une chose en entraînant une autre, une discussion faisant émerger un peu d’appétence religieuse chez tel ou tel ami du travail, on décide un rituel, une fois par semaine, on se fait lecture d’évangile et pâté, pain, pinard. Sur le lieu du travail, il va sans dire. Ça a tenu quelques mois quand même ! On a après déporté la chose le soir dans un bar autour de la lecture commune du catéchisme catholique. Pourquoi tu veux que je participe à ça ? me dit un de mes collègues, parce que tu vas te marier, il faut que tu saches, parce que ta femme est enceinte, il faudra transmettre quelque chose à ton enfant, etc.

J’aurais du commencer par me convertir…

Si seulement, j’avais été sûr de ma foi, on aurait pu faire de belles choses. Un groupe, une communauté, des RDV de prières le lundi soir à l’Eglise de Montjoyeux… Si seulement j’étais réconcilié avec Dieu, j’aurais sans doute davantage de fruits… Si seulement j’étais saint, mon apostolat serait sans doute plus performant. Tant pis, j’aurais le tiercé dans le désordre, ça gagne moins mais ça gagne quand même. Et comme je ne suis comptable que des moyens et non des résultats, pour une fois au travail, ça soulage. Je parle de Jésus à mes amis, les autres savent que je pourrais leur en parler et Jésus fait le reste.

Donc pas si difficile… Si seulement j’étais moi-même plus sûr de ma foi, de Jésus, si moi-même je n’étais pas en conflit permanent avec le créateur et les conditions de vie dans lesquelles il nous met. Je me console en devenant l’apôtre de la mauvaise nouvelle pour les uns et passeur pour les autres.


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