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Le bureau idéal passe par l’unité de la personne humaine

Le bureau idéal passe par l’unité de la personne humaine

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Qu’est-ce que le bureau idéal ? Une planche et deux tréteaux ? Un mix entre l’atelier et l’espace détente ? Un laboratoire où le salarié est l’objet d’expérience hygiéniste en vue d’améliorer ses performances ? Tout est possible, ou presque… Ce qui est impossible, c’est d’oublier pour qui l’on conçoit ce bureau idéal. On le conçoit pour une personne humaine. Evidence ? Pas si sûr. Rien n’est moins évident qu’une personne humaine, rien n’est moins évident que sa prise en compte dans le monde du travail. Pour celui qui cherche le bureau idéal, la question sera comment approprier un lieu, comment faire en sorte que l’homme se l’approprie.

La personne humaine au cœur de la réflexion

L’évidence qui n’en est pas une est donc que le bureau idéal est celui qui mettra la personne humaine au cœur. Si nous commençons par ce lieu commun, cette porte ouverte, c’est pourtant bien que cela ne vas tout le temps de soi. Mettre la personne humaine au cœur, signifie que l’on va s’intéresser à tout ce qui fait une personne humaine, c’est dire si nous allons bien au-delà de la simple fonction occupée par cette personne dans une entreprise, bien au-delà de la case d’organigramme qui est censée la contenir. Une fonction ce n’est rien d’autre qu’un titre dans un rectangle relié à d’autres rectangles pour former une sorte d’arbre généalogique appelé organigramme. Cet ensemble n’est que la part légale, prescrite du travail. La part réelle effraye les faiseurs d’organisations et de structures, elle est en 3D, elle est incarnée, et faite de multiples relations. L’être humain ne peut pas être qu’une simple fonction, comme ce citoyen qui était chair à canon et qui est devenu bon consommateur. Il ne peut pas être réduit à sa fonctionnalité.

Pour bénéficier de tout son génie, nous devons prendre en compte tout ce qui fait de lui une personne. Son corps tout d’abord, car il est parfois utile de rappeler que nous sommes et restons incarnés, même à l’ère du tout numérique, des mails, des web-conf, … l’être humain ne se résume pas à une série de données, il a un corps, il prend de la place. Il convient donc toujours de lui prévoir une place. Evidence aussi ? Prudence de le rappeler.

Pour bénéficier de tout le génie humain, il faut aussi s’intéresser au travail. Bien sûr le geste professionnel, mais au-delà de ce geste, l’organisation réelle de travail, toutes les interactions noués pour la performance, tous les processus de contournement, de détournement, toute la pro-activité, les bidouilles, les systèmes D, pour garantir une performance minimum malgré une organisation de travail prescrite parfois inepte.

Il convient ensuite de prendre en compte les caractéristiques de l’humain en question, son caractère, ses désirs, son intimité même, ses qualités, ses défauts, ses manilles… Nous ne pouvons pas envisager que l’on vienne dans un lieu de travail en s’amputant d’une partie de soi, la santé mentale passe par la réalité de ce que l’on est, elle passe par l’unité de vie de chacun. Penser le lieu de travail comme une scène de théâtre où chacun jouerait le rôle induit par sa fonction, intègre le stress comme une dimension nécessaire, le jeu comme une attitude incontournable pour ne pas être soi, le mensonge en vers soi comme un gage de performance… ce que l’entreprise attend du clone idéal pour tenir la fonction. Le bureau idéal n’est donc pour moi pas fait pour le clone idéal. A contre courant de ces mouvements idéologiques qui aimeraient parfois pouvoir se passer de la personne humaine, les fonctions d’environnement de travail ont la chance d’avoir les deux pieds dans le réel. Nous croyons à l’incarnation, car c’est notre raison d’être, tant mieux.

Pour finir avec le génie de notre humain pour lequel nous cherchons à concevoir le bureau idéal, il nous faudra nous intéresser à ses relations sociales dans le cadre du travail, celles immédiatement nécessaires pour l’exercice de son activité, et aussi celles nécessaires pour qu’il se sente tout simplement humain.

Pour construire ce bureau idéal, le bureau qui place donc la personne humaine au cœur du système, qui favorise son unité de vie, nous devons :

  • Nous intéresser au travail de la personne, à l’organisation de travail dans laquelle cette personne évolue
  • Nous intéresser à ce qui permet à la personne d’être ce qu’elle est, c'est-à-dire à son identité (individuelle, collective, …)
  • Et enfin prendre conscience que la personne humaine n’est pleinement elle-même que par les relations sociales qu’elles tissent et que ces dernières sont faites d’habitudes

Ergonomie, B A BA occulté

S’intéresser au travail consiste non seulement à observer les gestes professionnels requis, mais surtout les interactions nécessaires tout au long d’une journée. Un lieu, un mobilier, etc. n’est pas et ne peut pas être ergonomique en soi. Et ceux qui le disent sont des menteurs qui méprisent l’humain en oubliant ce que ce dernier fait. Un lieu, un objet sont ergonomiques sen fonction d’un usage, et la plupart du temps, il ne le devient qu’une fois un compromis réalisé. C'est-à-dire qu’une partie de confort sera détruite au profit d’une adaptation à un usage. Le bureau idéal n’existe donc peut-être pas… A titre d’exemple, on fera le compromis de renoncer à avoir le bureau perpendiculaire à la lumière parce que l’on souhaitera voir le visiteur qui entre dans son bureau. Avoir un visiteur dans le dos est au moins aussi désagréable que d’avoir des reflets dans son écran. Il faut donc choisir, choisir avec l’intéressé en fonction de l’observation d’une journée de travail. Les cuisinistes ont tous observé les ménagères !

Au de là de la personne et de ses usages, les organisations de travail on un rôle essentiel. Avec qui je travaille ? Avec quels autres services, personnes, entreprises, … cette question suppose une urbanisation des sites en fonction des organisations de travail. Comme on dessine une ville idéale avec son bourg, ses quartiers, en évitant les périphéries, les rue « sans joie » et autres no-man’s land… Il s’agira des identités au croisement entre la structure managériale et le bâtiment, de créer des lieux communs hiérarchisés : place de quartier, place de village, place centrale.

Une question se pose également par l’approche ergonomique autour du style de management souhaité, le style d’animation. C’est alors que l’on va choisir des aménagements d’espaces dans l’objectif d’être volontairement manipulés par eux. Il s’agit alors de recueillir les usages managériaux futurs souhaités, de les partager avec le collectif et de construire le bureau qui idéalement forcera le collectif à adapter ses usages. Cette manipulation de l’environnement de travail, parce que volontaire, est un point essentiel du respect de la personne humaine, en la rendant collaboratrice de son avenir, en évitant qu’elle subisse.

Enfin, cette observation du travail réel, cette découverte et analyse des organisations réelles doit amener à une adaptation de la stratégie immobilière en fonction des interactions identifiées, des déplacements nécessaires, etc. Le choix des quartiers d’affaires s’établira aussi sur la base de l’ergonomie des situations de travail.

« Le bureau idéal est donc ce lieu adapté au travail réalisé, dans un ensemble urbanisé où je peux rencontrer ceux avec qui j’ai besoin de travailler, avec des aménagements complices de ma volonté de changement, dans un site où mes besoins d’interactions externes ont été facilités. »

L’identité individuelle, collective et la reconnaissance sociale

Je voudrais commencer par citer une chanson de pseudo rap français, il s’agit de Fauve et de leur titre voyou : « Tu dors bien sur tes deux oreilles / t'es un bon petit français / t'es beau / t'es bien
Comme un magazine de déco / comme une maison témoin » Pourquoi citer cette chanson ? tout simplement pour dire que nous ne pouvons pas accepter que l’humain prenne sa place dans un lieu, sans que ce lieu ne soit transformé, détourné, et même, enlaidi. Le bureau idéal, normalement, ne devrait pas pouvoir être pris en photo pour illustrer les magazines des équipementiers de mobilier. Le bureau idéal n’est ni éligible à être dans un magazine de déco, ni un bureau témoin.

Toutes ces déformations ne sont rien d’autre qu’une projection de la personne sur son environnement. Cette projection est indispensable pour qu’elle ait le sentiment d’exister. Cela procède de l’identité. Et l’identité fonctionne un peu comme des poupées russes dans les cas les plus cohérents, ou comme une collection de timbres dans les cas les plus complexes. L’identité la plus lointaine étant souvent la plus virtuelle. Une image de marque peut fonctionner mais également agir comme un repoussoir en véhiculant sous le vocable de « corporate » tout le système qui broie la personne au quotidien. Au poste de travail nous n’avons pas besoin du logo de la boîte, des couleurs de la boîte, des slogans de la boite sur les murs, des photos des produits de la boite, etc. Non, en revanche on peut avoir la photo de la dernière sortie de service par exemple, cela ressemble davantage à chacun et rapproche plus de l’entreprise que toute communication institutionnelle.

Ce que l’on perd en quant à soit avec les espaces partagés doit être regagné et renforcé par l’identité collective. Pour moi le bureau idéal est l’endroit où je me sens chez moi d’une façon générale, sans être nécessairement chez moi. L’open space, le bureau collectif, le flex office doit avoir des contours cohérents et lisibles. Ces contours doivent épouser ceux d’une organisation, il faut qu’il y ait du sens : une équipe, un projet, etc. Cela permet d’ailleurs à l’organisation de travail de s’incarner d’un coup sur le territoire. Cela permet au salarié de ne pas nier ce qu’il est en soulignant ce à quoi il appartient, ce dans quoi il se reconnait. Un métier véhicule une identité, parfois même depuis les études suivies dans la jeunesse…

Le lieu collectif doit par ailleurs permettre que s’exprime l’individu. Sil faudra néanmoins ne pas aller jusqu’à la fameuse « touche personnelle » des bronzés font du ski, car n’oublions pas que tous les mauvais goûts sont dans la nature… La beauté du lieu a priori, au moment où on y rentre, agit par la fierté d’appartenance. La beauté est flatteuse et donc exigeante pour chacun. Et il convient de la maintenir. En revanche, il faut que le quant à soit puisse être retrouvé même en flex office. Cela peut se faire via le fond d’écran bien sûr, qui agit de façon intime et aussi sociale au moment d’un travail en commun ou d’une projection. Je montre un peu de moi-même, de mon identité : une telle aime les  chats, untel une moto, un autre sa maison en Bretagne, etc. Au de là de cette excroissance de personnalité sur l’ordinateur personnel, on peut imaginer aussi qu’il y ait un affichage libre pour les salariés sur leur lieu de travail, un lieu où mettre une citation chaque jour, une photo pendant une semaine, etc. l’apport volontaire de plantes par les salariés par exemple doit aussi être possible.

Prendre en compte la personne suppose également de prendre en compte son besoin d’intimité. Là aussi, on retrouve l’unité de vie comme gage de santé mentale. Le bureau idéal doit pouvoir permettre l’isolement volontaire. Justement parce nous ne sommes pas au théâtre, il doit être possible de changer de lieu. Obliger le salarié au tout collectif tout au long de la journée, revient à l’obliger à se tenir comme « sur scène », revient à se priver de la part de sa personne qui échappe à la logique collaborative, cette part faite de concentration, d’intimité, voire –osons être profond- de vie intérieure.

« Le bureau idéal est donc le contraire d’un bureau témoin, c’est ce lieu où traine partout le « moi » de chacun. »

Les habitudes

Pourquoi parler subitement d’habitudes plutôt simplement qu’évoquer les liens sociaux. C’est que la mode est au nomadisme, au co-working… Ces nouveaux modes de travail qui permettent un meilleur équilibre vie professionnelle et vie privée, qui permettent d’épouser la logique d’organisation fluctuante, in progress, induit aussi des cassures possibles dans les liens sociaux. Il peut être appréciable de changer, mais changer tous les jours, ce n’est pas changer, c’est simplement ne pas exister. La révolution permanente ne permet pas de planter sa tente. Si le bureau de demain consiste à tomber dans l’anonymat, alors il ne sera pas idéal mais produira RPS sur RPS. L’anonymat est sans doute un des pires dangers qui guettent le salarié aujourd’hui. Le co-working, tout comme le télétravail, ne peut être qu’un élément du travail, il ne peut être tout le travail, eu égard à ce que nous avons dit sur les ergonomies des situations de travail, nous ne travaillons jamais seul…, et eu égard également à ce que nous avons dit sur l’identité, laquelle passe par le collectif de travail.

Une fois cette mesure établie, il est également important de noter que la personne humaine est reconnue comme tel via les relations sociales qu’elle tisse. En quelque sorte, ces relations dessinent les contours réels de cette personne bien au-delà de sa fonction et même de son corps, il s’agit là de son corps social. Ces relations ne peuvent exister que s’il y a une routine qui se crée. En allant tous les jours chez le même boulanger je vais commencer par échanger des sourires de reconnaissance, puis quelques paroles, etc. il en est de même avec ceux qui deviendront mes collègues de co-working. J’aurais ainsi des amis de co-workings, des amis du boulot, et ben sûr des amis d’ailleurs.  Mais pour ce faire, il faut créer des habitudes. Il faut pouvoir se dire avant de partir « A mercredi prochain », plutôt qu'« à un de ces jours… » Les habitudes ne sont que la possibilité de rites sociaux, d’épanouir mon corps social.

« Le bureau idéal est composé des lieux où j’ai des collègues de travail. »

Et donc, en conclusion, ce bureau idéal, c’est quoi ? – C’est toi !

Pour savoir ce qu’est un bureau idéal, il convient en premier lieu de savoir pour qui il est idéal. Je me mets bien sûr à la place du salarié tout d’abord. Et je décide de considérer ce salarié dans toutes les dimensions qui font de lui une personne humaine et non pas un simple organe de l’entreprise occupant une fonction.

  • Prendre en compte la personne humaine pour imaginer le bureau idéal m’amène en premier lieu à m’intéresser à son travail réel, à l’organisation dans laquelle il évolue au quotidien en vue de mettre l’ergonomie des situations de travail comme moyen d’adapter le lieu aux usages.
  • Prendre en compte la personne humaine, c’est ensuite et surtout prendre en compte tout ce qu’elle est, faire en sorte qu’elle puisse reconnaître dans le lieu l’identité de son équipe, la sienne, celle de son métier, de son groupe d’appartenance…
  • Prendre en compte la personne humaine, c’est enfin permettre qu’elle développe ses relations sociales. Cela ne peut se faire que par les habitudes. Le bureau idéal, s’il intègre une part de nomadisme pour les nécessités de vie personnelle, doit pouvoir être le lieu de rites sociaux. Il n’y a pas de bureau idéal de travail sans collègue de travail.

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