Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.

MN prend la marge et revient en septembre


Une entreprise est un camp

Une entreprise est un camp

Par  

Qu’est-ce qui fait que l’idée de voir mes enfants entrer dans le monde du travail éveille en moi une nausée et une tristesse infinie ? Je ne le leur souhaite pas. Déjà l’entrée dans le système scolaire m’avait provoqué quelques frissons d’horreur. En prison si jeune… En rééducation dès l’origine… Mais l’idée de voir mes enfants entrer dans le monde du travail, entrer dans une entreprise, y avoir sa place, y défendre sa case, me fait horreur. La dernière chose à leur souhaiter ! Pourquoi ? Le monde du travail est sans doute une des armes les plus aiguisées pour détruire la personne humaine. Non pas sa dignité, non, mais son identité, ce qui fait de la personne un monde indépassable, unique… Ce sont les entreprises qui sont les plus efficaces aujourd’hui pour achever le boulot de rééducation, le boulot de transformation de la personne en fractale de la masse consommatrice, le boulot de transformation de la personne en individu, ce citoyen up-daté garantissant la paix sociale, la prolifération et l’extension des systèmes. Le monde du travail est l’autre pan de la société de consommation, un des moyens les plus efficaces pour acheter la personne humaine. Pour ne pas donner dans les demi-mesures, osons dire qu’entrer dans le monde du travail peut aller jusqu’à vendre son âme aux systèmes. Vous exagérez, belle mademoiselle ! Faut-il toujours pendant vos loisirs abuser de la gnose et débusquer le diable dans nos quotidiens ? Ne peut-on pas se contenter de vivre ? Quand on connaît la mauvaise nouvelle, on ne peut plus se contenter de vivre. Il nous faut encore être libre…

 

Guerre juste / travail juste ?

Y aurait-il un travail juste comme il y a une guerre juste ? Question étrangement, habilement posée pour montrer que le travail juste est désormais une exception. Nous connaissons les nombreux écrits catéchétiques sur la sanctification par le travail. J’y vois là une dialectique dangereuse. En effet, elle contient par avance la soumission de la personne humaine aux process. Dire que tout travail est juste, dans l’effort qu’il me demande, n’est plus suffisant aujourd’hui, et évoque une certaine lâcheté dissimulant une soumission au monde et à ses systèmes. Il y a quelque chose qui suggère dans cette idée que l’homme est seul responsable de sa sanctification, et de fait, qu’il est inutile de vouloir changer le monde (du travail). Il s’agit bien sûr là de l’anti-pensée marxiste par excellence. Et il est vrai que je peux me sanctifier au cœur même de l’action de casser des cailloux au bagne, ou même à travailler à l’extermination de mon peuple dans un camp. Et on voit tout de suite le risque d’épouser les raisonnements révélés au procès d’Eichman sur la responsabilité individuelle dans un système qui la morcèle. « Je n’ai pas tué des Juifs, je me suis contenté d’obéir aux ordres de livraison des bouteilles de gaz. »

 

Mais la question n’est pas celle uniquement de subir, mais de choisir un travail. Choisir un travail comme on choisit son camp dans une guerre. Rapprocher guerre et travail aujourd’hui permet a priori de considérer le monde du travail comme un mal, et de le rendre nécessaire et juste exceptionnellement sous certaines conditions. C’est en détaillant ces conditions que nous allons nous rendre compte que le travail juste est rare aujourd’hui.

Il ne l’est pas parfois du simple fait de la finalité. Cet aspect est assez simple à déceler quand il s’agit de travailler pour une officine commerciale dont le but est d’arnaquer le plus faible sur Internet ou ailleurs. C’est simple à déceler quand l’objet est simplement immoral.

Ça l’est moins quand il s’agit de travailler dans ce que j’appelle ces entreprises ayant fait métier de l’usurpation. Nous sommes déjà beaucoup plus nombreux à être concernés quand il s’agit de vendre du vent, de faire valoir notre capacité à rendre indispensable les intermédiaires sans valeur ajoutée. Nombreux sont ceux qui finissent même par être leur propre employeur en la matière…

Le travail n’est pas juste parfois du fait de la stratégie prise par la société. Admettons que l’objet ait une véritable utilité pour la société, pour réponde aux besoins des hommes et à leur soif d’aventure et de progrès, il n’est pas rare que l’obsession du gain à court terme, depuis la financiarisation de l’économie, n’amène ces entreprises fortes utiles à ne raisonner que comme un simple golden boy organisant ses paniers d’actions et planifiant ses coups. Une entreprise comme EDF rapporte quasiment comme un livret A, et un peu moins quand les cours du pétrole sont à la baisse comme actuellement. Pourquoi s’embêter avec un tel machin, pourquoi s’embêter avec 140 000 salariés, alors que l'on pourrait avoir un livret A ? On aurait de l’argent mais plus d’électricité au passage… Comment qualifier juste un travail dans une entreprise dont l’objet est ordinaire mais dont la stratégie se résume par des coups financiers, dont la stratégie n’est plus que de court terme ?

 Le travail, enfin, est de moins en moins juste si on s’intéresse au geste professionnel. Qu’as-tu fait aujourd’hui Papa ? J’ai poussé du mail, rempli des cases de tableaux de reporting et assisté à des réunions de bourrage de mou. La virtualisation et la bulle inflationniste du tertiaire dans les entreprises font de moi un organe du système travaillant à sa carrière au sein du machin. Nous l’avions dit dans un autre article, mais ces situations de travail où nous devons mettre une intelligence de survie et de conquête dans le système ne fait que développer des formes de perversions, sans plus jamais être relié à la création de valeurs de l’entreprise.

Donc pour que le travail soit juste, il me reste l’artisanat… Il me reste aussi le bas de l’échelle, plus je serai proche de la chose réelle, plus j’ai des chances de pouvoir me sanctifier par le travail.

 

La personne humaine : ennemi public numéro 1 dans les entreprises

Notons que s’il nous devient difficile de développer des qualités humaines au travail, c’est également du fait d’une idéologie de défiance vis-à-vis de l’humain répandue dans les modes managériales qui envahissent les groupes. La personne humaine dans l’entreprisse ne cesse de subir les assauts de chaque mode managériale. Les systèmes qualité ont tenté de supprimer le facteur humain en décrivant avec précision les processus de travail. L’attaque Iso 9002 fut tellement violente que l’on tenta de rendre humains les qualiticiens avec des normes managériales. Et les systèmes de management intégré qui matérialisèrent le morcellement des responsabilités, son émiettement, paracheva la disparition de l’humain en tant que décideur dans les entreprises.

Les politiques d’externalisation au nom du recentrage sur le sacro-saint cœur de métier, procèdent de la même idéologie de vouloir se débarrasser de l’humain. Jamais la preuve d’une économie véritable ne fut apportée aux syndicats malgré les promesses. Et pour cause, l’approche en coûts complets est rigoureusement prohibée en entreprise de peur que le réel contredise l’idéologie en marche. Jamais le coût des interfaces ne sera évalué, jamais on ne comparera les mêmes niveaux de service. Les externalisations furent telles dans certains cas, que l’on finit par se demander ce qu’est le cœur de métier… Resteront dans les grands groupes les financiers et les tableaux Excel, et nous aurons parachever de nous faire gouverner par des banques. Et pendant ce temps, ceux qui avaient simplement leur métier à cœur n’auront plus qu’à se uberiser pour offrir leur compétence à 1 € symbolique à ces entreprises fantômes, ces nouvelles banques. L’uberisation est aujourd’hui une actualisation dans le monde du travail de la fin des maisons closes au profit de la prostitution de rue… Le trottoir pour tous ! A méditer…

Outils, méthodes, technostructures, externalisation, délocalisation, verticalisation, pilotage intégré, reporting, … Voici les armes utilisées pour se débarrasser du facteur humain en entreprise.

A côté de ces attaques, il y a bien évidemment des contre-courants, des résistances. On parle de qualité de vie au travail, d’environnement de travail, de collectif, de « sérendipité », d’innovation, de créativité, de groupes transverses, de brain storming, de travail sur les ressorts de la motivation, de management participatif, de management visuel, … Autant de choses qui semblent placer l’humain au cœur du dispositif. Et c’est le cas. En intention. Ce qui apparait comme une véritable résistance interne pour tenter de faire les choses avec un peu d’intelligence est en fait un bon moyen pour l’idéologie de continuer de prospérer. Pour deux raisons :

-              Tout d’abord, à l’insu de cette idéologie, car elle permet de maintenir une performance minimum par l’investissement de tous les salariés que leur conscience professionnelle conduit à utiliser des processus de contournement pour atteindre les objectifs,

-              Ensuite, de façon plus machiavélique, parce que ces contre-courants sont une façon d’endormir façon Kaa, le serpent du Livre de la Jungle, le peuple des travailleurs. Il s’agit ni plus ni moins de donner de l’enthousiasme à ceux qui vont au four, ou de façon moins outrancière, d’envoyer des infirmiers sur le théâtre d’opération.

 

Que faire ? Opposer systématiquement sa personne au système et chercher à débusquer les personnes encore vivantes dans le système ? C’est la logique de résistance et de dissimulation qu’il faut adopter, et non une logique réformiste. Et ne pas hésiter à précipiter la chute du système si l’occasion se présente. Cette économie qui veut faire l’économie de l’humain doit avoir une fin.

 


L’encapsulage du génie humain en entreprise
L’encapsulage du génie humain en entreprise
La souffrance au travail : une opportunité ?
La souffrance au travail : une opportunité ?
L’eugénisme au travail…
L’eugénisme au travail…

Commentaires


Pseudo :
Mail :
Commentaire :