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Et les footballeuses jouèrent le rôle de bon sauvage

Et les footballeuses jouèrent le rôle de bon sauvage

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Le Tour de France cycliste – inutile de préciser « masculin » - a succédé à la Coupe du Monde de foot féminin et les derniers appels à soutenir les Bleues ont disparu des supermarchés. Le jaune est devenu plus vendeur.

Avouons que cela aurait tout pour nous réjouir. Un pays où chacun se sent tenu de se passionner pour un spectacle sportif pour l’unique raison qu’il est pratiqué par des femmes n’est pas un pays à son meilleur niveau. Dans son féroce « A mort le foot » de 1986, Desproges fustigeait les joueurs de l’équipe de France. Vous ne m’avez fait vibrer qu’une fois, leur disait-il, le jour où j’ai appris que vous aviez attrapé la chiasse mexicaine en suçant des frites aztèques ! Cela s’appelle de l’humour et je ne crois pas qu’il y ait eu de ligues outragées pour monter au créneau à l’époque. En nos temps d’obligation policière de feindre l’enthousiasme sur tout et n’importe quoi, nul comique n’a été assez suicidaire pour proposer la version féminisée d’un tel pamphlet. Il en fallait certes beaucoup moins pour être vu comme un provocateur trash. Dire « Ce n’est pas très féminin » ou même « Elles jouent moins bien que les hommes » suffisait à vous donner l’impression d’être un nouveau Desproges. De là à être soupçonné de croire que le Bleu est réservé aux garçons, tandis que les filles sont faites pour le rose, il n’y avait qu’un pas.

Les indécourageables partisans de la moralisation du sport regrettent sans doute que la page de cette Coupe du Monde ait été si vite tournée. On serait presque tenté de les suivre, s’ils n’avaient pas fait jouer aux footballeuses le rôle que le bon sauvage avait dans la littérature du XVIIIème : celui d’un modèle plus proche des origines, moins perverti par l’Histoire, apte à régénérer une société corrompue à force d’artifices. La femme devenait l’avenir du foot, parce qu’elle en était le passé mythifié. Le Tahitien fut en son temps brandi de la même façon. Les historiens des dernières décennies ont signalé cette grosse ficelle de « civilisé », qui ne s’intéressait jamais au « sauvage » en lui-même, mais le réduisait à un instrument polémique pratique pour arbitrer ses propres querelles. Les philosophes des Lumières se seraient bien gardés de remettre en cause la supériorité européenne qui servait de caution au capitalisme naissant. Il va de soi que Voltaire se fichait des Hurons réels en écrivant L’Ingénu. Son personnage avait pour intérêt principal de discréditer les coutumes de l’Église, en les comparant ironiquement à des sources évangéliques supposées plus pures. Ainsi le foot féminin ne serait-il mis en avant que comme contre-modèle du foot masculin : les hommes devraient prendre exemple sur ces joueuses qui font moins de chiqué et jouent avec plus de courtoisie et de fair-play.

Débarrassé de sa possible ambiguïté, le recours au modèle féminin n’est pas sans intérêt, mais il n’a malheureusement pas été mené à son terme. La raison en est que deux grilles de lecture ont été maladroitement mêlées dans le grand bain féministe : une grille morale et une grille économique. Les mêmes qui rêvaient que les hommes prennent modèle sur les femmes dénonçaient une stupéfiante inégalité de salaires entre joueurs et joueuses. Ils appelaient de leur vœu une augmentation significative de celui des footballeuses. Autrement dit, il aurait fallu que les hommes jouent comme les femmes, mais que les femmes soient payées comme les hommes.

Or, s’il s’agit de lutter non seulement contre les inégalités hommes/femmes, mais aussi contre l’injustice sociale, la meilleure réforme se ferait à l’évidence en sens inverse : non pas que les femmes gagnent autant que les hommes, mais que les hommes gagnent autant que les femmes. Nul doute que la doctrine sociale de l’Église trouverait mieux son compte dans un Neymar à trois mille euros par mois que dans une M’Bappette et une Griezwoman à dix millions par an. Il n’est pas fondamentalement injuste qu’une sportive de haut niveau gagne à peu près autant qu’un ou une universitaire. Les salaires des footballeurs masculins sont en revanche toujours aussi obscènes, indépendamment du salaire des femmes.

Il y a quelques années, suite à un énième scandale sportif, Charlie Hebdo trouva comme titre une formule joliment inversée : « Le sport pourrit l’argent. » Le football masculin fut sans doute l’un des fers de lance de ce mouvement. Qu’on nous permette de penser qu’il n’y aura guère de progrès le jour où les femmes y viendront à leur tour, que leur maillot soit bleu, rose ou jaune.


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