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Nicolas de Staël, un prince en silence…

Nicolas de Staël, un prince en silence…

Par  

« Peignez-moi pensif… », Napoléon.

« Je n'oppose pas la peinture abstraite à la peinture figurative. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d'un espace. », Nicolas de Staël en 1952.

Assurées, mais pas forcément rassurantes, embusquées ou rusées, saisissables ou floues, il existe d’étranges lueurs, de curieuses lumières, d’étonnantes et de très farouches expressions – et elles sont parfois solaires, parfois nocturnes, et qui sortent dans la vie, qui ponctuent la rue et l’intime de la maison, qui peuplent la solitude et qui déchirent l’être mis face à la foule. Et le voilà d’un coup, un pied sur la scène et déjà brûlé d’avoir été invité à la peur, malgré lui ou par une conviction sévère et qui fait pâlir son destin. Et naît de là une panique trop forte, toute brusque du personnage vivant, violent, cabré et pourtant songeur et noyé d’espoir, à se voir au final mal retenu par des formes et des filets perfides ou impossibles à suivre et poursuivre, des relais et des soutiens douteux, qui s’unissent, mais qui cèdent aussi, après une progression et une projection zélées, qui se peignent et se teintent : par une série de touches floues ou trop précises, et qui cernent la peau humaine ; celle-ci devenue esclave imprévue et comme tatouée, voit ses muscles figés, coincés, elle est frémissante et remue, comme frappée et pas seulement frôlée, elle est fouettée rudement, soudain, par de plus sombres notes la marquant dans le soir blanc : entre musiques et pigments conjugués.

L’Homme (ici : le jumeau-peintre et le jumeau-public, emmêlés et divisés dans leur lutte avec ce qui forme leur Ange à partager) est ainsi menacé directement, malgré le lien de bon secours de la clarté et de la lumière, ces sœurs fidèles (elles si présentes en conjuration éperdue), par tout un jeu de marionnettiste mystérieux, insituable exactement, et des ruses d’agent ou fébrile ou glacé, et par des conjonctions, communes et essentielles, atomisées en miettes souples, pour animer ou séduire et forcer à l’exercice l’ensemble des douleurs et des passions, le lot noir ou rose des pressions humaines: ces mélanges des tendresses et de nos chagrins en modes majeurs. Ceux-là savent presque toujours surprendre l’Homme. Ils agissent pour tenter de l’abattre, de le soûler et le faire chuter jusqu’au renoncement fatal ; et ce sont eux qui, trop souvent, l’effacent, ce personnage d’Homme, parlant à tous dans sa solitude, dans sa dimension singulière et dans sa présence universelle. Et qui le font fuir du décor. Ou l’obligent à se dissoudre comme une poudre trop fine et trop précieuse, et trop sensible aux vents, dans l’incertitude des nuits rompues. Comme une fleur de passage. Au parfum réfuté.

Douleurs et éclaboussures de couleurs, rigueur des règles anciennes – de la mosaïque antique portée à son extrême perfectionnement de Ravenne, ou dans l’écho et l’éclat lui aussi réglé de l’extase iconique, slave et orientale, ou méditerranéenne, à la fois considérées en union, ou renversées comme en affranchissement inachevé, impossible avec la totalité lucide et acide des principes variés de la Renaissance de la lente vague européenne – et pas seulement de la sphère italienne (il faudrait d’ailleurs dire : des Renaissances). Et cela si, même, cette dernière quintessence de l’Italianité d’art a, incomparablement pu et su le former et le forcer et l’inspirer, notre personnage crucifié entre Byzance et Provence, ensuite : Nicolas de Staël.

Pour ce qui touche et effleure, mais, surtout pour ce qui creuse en profondeur et en intensité, Nicolas de Staël et son œuvre, véritablement, cette Italie est signe, enchantement, révélation, épiphanie et sceau profonds. Et c’est, au premier temps, dans la naissance du peintre, dans son éclat autodidacte, un signe des moyens consentis et accueillis par lui.

D’abord, dans la douceur. Puis au soleil dur des épreuves, et dans la nuée froide et totalement sacrifiée de son essor écartelé, de son effort surhumain et évaporé, même donc si l’Italie de précision et d’incandescence picturale et construite a, sans qu’il s’agisse d’un secret garanti définitivement, réussi à nourrir et faire fleurir son regard, émerveillé puis refermé et durci, finalement jusqu’à la pierre. Mais ce souffle italien fut un baiser et une eau, un halo, baignant longtemps, mais pas jusqu’au terme, hélas, le visage angélique, archaïque et pathétique, finalement, du peintre, visage brisé volontairement, après la course dans un jour recherché et rejeté dans une nuit mal évadée.

C’est un envol et non pas une chute qu’il se proposait.

Qu’un peintre comme Nicolas de Staël soit marquant et essentiel pour comprendre l’horreur qui règne dans notre manque d’élan contemporain après lui, c’est une évidence pour moi. Je voudrais, en quelques mots plus simples, essayer de dire au plus juste quelles sont les raisons de cette croyance, de cette certitude, de cette clarté de conviction.

Étrangement, on pourrait se limiter à chanter, dans les cadres, couleurs, dans les éclats, dans la sévérité lumineuse de Nicolas de Staël, l’équivalent d’une pavane. Mais je voudrais convaincre ici qu’entre ses ciels, ses navires et bateaux, ses espaces aux multiples renversements, ses orchestres et ses échos d’écarlates, ses verts, ses bleus et ses noirs étonnés et intenses, aussi violents que s'ils étaient refusés par lui par instinct (bien qu'ils le poursuivent et le tiennent entre Piranèse et l'éclat des orages variés de son œuvre), entre ses nuances jaunies et éblouies ou étouffées, ses blanchissantes éclaboussures de chaux et de fraîcheurs contradictoires dévoilées sur le monde, c’est un envol et non pas une chute qu’il se proposait. Le doute, certes, l’a saisi et happé : pour l’aimanter et dissoudre hors de nous, mais la tension, la richesse colorée, la clarté voulue et la philosophie grecque et pure de son œuvre ne peuvent pas nous tromper dans le sens de son effort, de sa démarche, sinon de sa réalisation. Sa révolte était concrète au moins autant que sa quête était morale et spirituelle. D’où division et dissolution.

L’accomplissement ne pouvait pas venir, et le succès fut un soleil trompeur, poussant à bout l’homme offusqué au sourire et soupir incompris qui fut Nicolas de Staël. Il se méfiait du noir, du néfaste, mais sa mélancolie lumineuse essayait de réduire au silence la mauvaise noirceur de la nuit. C’est une école de lumière, remplie de poésie, charriant les vents et les parfums de la mer, qu’il voulait ouvrir, c’était une poésie de la mer et des chants marins qu’il voulait porter jusqu’au cœur vidé et dans le chœur mal corrigé et absurde et mouvementé de la nuit moderne : de la glaciation contemporaine, pour la briser, avec une ardeur de cavalier cosaque ou suédois.

Son coup d'éclat et d’État contre la palette, dans son ardeur de composition (un coup aussi déchirant que l'archet de Christian Ferras pour moi!) n’est pas manqué en entier, et me semble-t-il, en tous les cas, sa volonté n’a pas été trahie. Elle est restée inachevée, chutée depuis le soleil jaune et nu. Mais son envol disloqué, fondu et effondré dans la nuit a privé, soudainement, notre monde dénué de mots: de joies, de gamineries espiègles de quelque chose de vif. De mesuré et coulé comme une vague. De quoi d’autre ? De la danse des anges, des croyants et des disciples; il cherchait le don de la sagesse étonnée des apôtres, le don des langues et des couleurs pour notre monde.

Nicolas de Staël le funambule des orages et l'otage de la terre, vraiment s’est sacrifié, sans doute. Se sacrifiant en se jetant hors de l’uniformité, dans une enquête perdue d’avance sur les sources de la splendeur et pour tenter de maintenir énergiquement une forme accomplie et extrême, radicale et racinée de loin, pourtant, de ce que je suis tenté de qualifier comme l’éloquence libre des langues picturales et rupestres, rempart contre le choc attristant et exténuant de notre temporalité molle, flasque. Celle qui règne dans un faux bel aujourd’hui, en chassant la splendeur des flammes sacrées coiffant les hommes et les femmes. Et nous voilà tous abandonnés, mis hors du beau jeu et démonétisés, exclus probablement de la chance de saisir le bel évangile supplémentaire du peintre : celui des illustrations et des stations de sa vie et de son travail.

Nicolas de Staël reste pour moi un visage d’unité, concrète, fervente et poétique; à la philosophie volontaire, peut-être l’était-elle trop ? C’est le visage d’un être embarqué et nageant mal à la fois, dans un temps renversé. Il restera le jeune prince superbe, réduit au silence, ensommeillé et éloigné. Mais je veux croire en le contemplant, dans ses lettres et ses peintures, qu’il n’a pas manqué à Dieu. S’il manque aux hommes d’aujourd’hui, et à l’Homme permanent, c’est que le Diviseur, le Diable qui agit et surgit dans l’Ombre l’a volé et flambé dans la Nuit, et l’a muré, blessé d’incertitude et encadré de larmes, hors de nous, hors de toutes couleurs et ardeurs souples du dessin, l’emmenant captif et désolé dans la raideur la plus laide, la plus brutale, la plus présente dans notre monde. Celle du béton. Celle qui prive de lumière, de joie et d’élan sacré tout vivant sensible.

Notre temps ne danse plus, il n’illumine plus guère. S’il offre cierges et bougies, c’est trop souvent pour se lamenter devant la mort, pour y pleurer dans l'inaction, la résignation, pour faire banalement face au vide: sans passer outre, sans espérer, sans puiser de forces ailleurs, vers un ailleurs de la supériorité céleste. Parce que le monde de Nicolas de Staël s’est enfermé, sans lui, dans la muraille bétonnée de l’universel tombeau moderne, nous sommes tous très seuls, comme lui. Cèderons-nous aux flammes du jour ou bien aux froidures nocturnes ? Aux faiblesses nocturnes, sans aucune forme de musique et de charité ? Souhaitons que non. Taillée dans la platitude et cernée dans la grisaille, muette, affreuse et sans la grâce musicale ou fervente des gestes peints et charitables, notre époque confirme la tristesse finale de Nicolas de Staël. C’est tout.

Comme la mort ultime, symbolique d'un temps nouveau, dépourvu d’icônes et livré au malheur sans ex-voto aucun, qui file sans respect et qui se délie de tout et se délite sans affection ni fidélité, comme l'abandon cynique donc de la dépouille naturalisée du chien Bendicò, le doux compagnon fidèle mais révolu des Salina, au corps défenestré et rendu à la poussière de la rue et du vent mauvais et sec, dans Le Guépard, sous sa forme romanesque et d'épilogue admirable et terrible, signifiait la fermeture définitive du Jardin (qui s’ouvrait certes déjà dans la découverte entêtante de parfums mortels) et la fin du temps des Princes aux belles certitudes, la mort de Nicolas de Staël a ouvert la voie certaine, la piste calculée de la fin d’une Beauté et l’ouverture actuelle et durable du Néant. Est-ce une condamnation définitive ? Sa mort à lui fut celle de l’Archange terrestre, l’un des plus incompris ; et, de l’archange condamné, sacrifié, quoi dire de plus ? Elle nous répond d'avance, nous incarne, nous incruste et nous prévient. Dans le silence.

Peut-être va-t-il, en stoïque tenté par l’amertume ou trop engagé philosophiquement, jusqu’à la situation du naufragé, échoué, mais privé de secours ; mais sa figure et son œuvre nous parlent, ou devraient nous parler. Mais peut-être, aussi ou encore, Nicolas de Staël était-il condamné à cet échec ? Inévitablement ? C’est probable. Oui, puisqu’il cherchait jusqu’à l’épuisement et jusqu’à la brûlure extrême, jusqu’à la douleur finale, aux yeux ouverts dans la mort volontaire, des questions et des réponses partout, pour tout et en tout. Son interrogation a été par la force du monde visible interrompue dans son parcours. Empêchant sa gaieté. Ainsi fut fermée, cassée ou gâtée sa consolation douce. Par une piqûre d’ironie mortelle. Mais sa conscience brûlée, ébranlée et fracassée, demeure une pièce d’un véritable château intérieur. Les stades de son âme ont pu manquer la rencontre possible avec la ferveur poétique et totale de Thérèse d’Avila. Mais, par et pour ce qu'il provoque encore d'émotions, cet unique Nicolas de Staël, je crois que sa part d’âme demeure, étincelante ou épuisée, jusque dans ses images et ses imaginaires, jusque dans son visible et ses nuances plus closes et étouffées.

Cette âme affirmée, dessinée et peinte jusqu'à la pointe limite, c'est bien la source, pour qui regarde, d’une immense émotion. Et l’émotion nous déchire parce que lui, dans sa quête et son obsession, s’est déchiré en vain. Pas sans grandeur ni sans beauté. Une Beauté qu’il a réduite, presque figée dans un dernier terme d’abstraction radicale. Dans un minimalisme qui annonçait sa fin personnelle. Et son silence volontaire. Il a voulu peindre une grammaire de vie, extrême, traditionnelle d'abord puis de combat, toujours : philosophique, et finalement éclatée. Peut-être aurait-il survécu, lui, le grammairien subtil des couleurs et des cadres effarés, s’il s’était jeté dans le silence attentif, attendri et consolé, et non pas dans la faille douteuse de l'épreuve la plus tragique, dans ce divertissement funèbre, ce glissement d’entre monde et mort ; ce silence, c’était celui d’un Rimbaud. Mais Nicolas de Staël a cru au ciel, a vu la mer, et s’est épuisé, sans fuite terrestre ni échappée muette ou rassurante.

Sa voix, comme la couleur de ses gestes, sa présence au sourire étonnant mais finalement voilé, voilà ce qui nous manque. Une épiphanie très belle est signée par lui, mais sa substance a été condamnée par la croissance et l’accélération du monde. 1955 marque une rupture, philosophique, picturale et vitale. Cet ange étonné, et finalement éteint, toujours et malgré tout, nous parle, il peint la parole de René Char, jusqu’à la lucidité flambée dans l’effort et la torture du chevalet, dans la confiance perdue dans la palette. Nicolas de Staël est né sous Nicolas II, mais ce prince tendre et dostoïevskien enfoncé dans l’art jusqu’au cou coupé, s’est heurté à la France fatiguée de la quatrième forme de notre République, aux limites elles-aussi alors abstraites et étroites, aux empires effondrés, à la poésie morte. L’intransigeance de la révolution poétique et pigmentée de Nicolas de Staël est peut-être morte aussi, mais décidément : « Vive le Prince! »…

Staël ? C’était Mychkine entré en collision avec Icare, ou fusionné avec lui – dans une quête platonicienne de fraternité et d’humanité ou de pureté inaccessible, dans les folles séries des corps filés en valses d'un Passé éperdu. C'est la danse des âmes recousues, réparées, mais peut-être finalement, maladroitement réparées et associées. Mais la chirurgie grise de notre époque, qui ne porte que des amputations et pas de tentatives de renouveau corporel et moral, a laissé de Staël seul et étendu, arrivé sur la froide réalité d’un trottoir, dans une rue sudiste, sans doute moins colorée que les images des nuits provençales de Van Gogh, cet autre absolutiste de l’art, à même fin de vie, succès en moins. Conduit à la même fin, mais animé et enroué à l'usure, et comme enrôlé et enragé par une même ferveur, Nicolas vaut Vincent.

Il faut vraiment, résolument, regarder Nicolas de Staël en face. Sans baisser les yeux, en espérant lui donner enfin, en partage et en communion, un sourire et un signal d’amitié. Ou de complicité, au-delà des distances. Au-delà ou à rebours de son temps. C’est le frère dégrafé que notre univers corseté a illusionné du succès, mais qui, mort ou envolé, survivra encore longtemps. Sa peinture reste, en dépit de ses limites et d’un certain refus final devant l’obstacle, un écho. Elle vibre, vit. Et nous interroge, sous une forme violente mais sacrée, tour-à-tour lumineuse et salée, remplie d’air et marquée par le ciel, avant de se taire et de chasser la toile, d’ôter la main et le pinceau, après d’ultimes notes d’un fragment de leçons de Ténèbres contemporaines, sorties d'une Russie enfuie et d'une lumière à la française aussi, corrigées par Poulenc et tentées par Mozart. Le silence qui succède à Nicolas de Staël reste, décidément, encore bien de lui.


La dernière lettre de Nicolas de Staël
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Lionel Borla, artiste peintre
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Les détournements de Lionel Borla
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