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Henri Michaux, un oiseau-poète

Henri Michaux, un oiseau-poète

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Né à la publication poétique et à une forme de vie libre, acquise et volontaire, comme arrachée à vingt-trois ans, en 1922, et repéré d’abord par Franz Hellens dans sa Belgique natale puis envolé courageusement et d’un trait jusqu’à Paris, Henri Michaux reste pour moi un fabuleux animal à tête de poète ; j’ai toujours été tenté de voir en lui l’image d’un des multiples dieux égyptiens. Son style de fauve aux griffes somptueuses avait, dès l’origine, dès l’envol ou la première étape quelque chose d’étrange, de hiéroglyphique ou de démotique, en apparence. Quelque chose d’écorché mais tenant d’une prière farouche et du travail du peintre : contenant les mystères d’un scribe, soit, mais d’un être qui n’aurait jamais eu rien « d’assis », d’officiel ou d’assagi.

Il y a eu chez Michaux un art lent et cependant impatient, qui s’est affirmé et tenu ou déployé pendant plus de soixante années. Pour son enveloppe humaine, né à Namur, élevé à Bruxelles, ce magicien francophone s’est voulu écarquillé d’étonnement jusqu’en Asie. Lui sera un maître de la curiosité, de l’étonnement, porteur d’un regard absolu ou de détail sur le monde. Et aussi : un sondeur des êtres comme de sa propre intériorité, elle : voyageuse et profane.

« Quelle anthologie que les hommes ! », écrivait-il, fixant aussi son étonnement matériel : « Comme les arbres sont proches des hommes ». Cela en dit long sur l’ambition du poète, de l’oiseau attentif et contemplatif. Il y a chez Michaux l’ambition d’une langue, une récusation de la musique, enfin : une volonté de dispersion totale de la forme fixe. Cette ambition de la langue, cette constante tentation de l’égarement maîtrisé, en scientifique, en observateur (par l’usage médicalisé de drogues diverses), cette fuite orchestrée du barbare en Asie, cette vie sans ancre de l’ancien matelot désarmé et mis à terre, voilà un Tout, qui fait du bonhomme Michaux un héros à la Melville ou à la Segalen, comme Rimbaud après tout s’est voulu aussi un voyageur total et un héros à la Jules Verne. Sauvagerie précieuse et précise de l’éloquence de Michaux, celle d’un successeur de celui qu’on a appelé « un mystique à l’état sauvage » ? Si Michaux a eu des passerelles avec le surréalisme, il y a eu aussi un au-delà du surréalisme pour lui, ce franchissement le rendant également : non récupérable ou irrécupérable, à l’image-même de Rimbaud. Le personnage de Plume est un refuge pour Michaux : un refuge et un réfugié intérieur quittant et retrouvant pourtant aussi l’enfant amer et splendidement triste. Un enfant triste, bouleversé : qui n’est pas sans rappeler ce cri rimbaldien, celui inaugural des ‘Poètes de sept ans’. Deux enfances presque égales lient Rimbaud et Michaux. Il y a chez Plume-Michaux un étonnement qu’on devrait se garder de croire seulement surréaliste, celui qu’il exprime ainsi : « Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur. Tiens, pensa-t-il, les fourmis l’auront mangé… Et il se rendormit. » Si le monde de l’enfant Plume-Michaux apparaît bancal et banal, comme le destin des Hommes, le poète bientôt y met en opposition une capacité de résistance et un refus qui lui viennent bien de cette enfance, violacée, froide et étroite, mise au pensionnat, d’une enfance au malaise lourd. Laquelle s’acheva par une brève évasion maritime puis par une longue fuite parisienne. Michaux ne cessera guère de voyager, afin de mieux recueillir dans son œil d’oiseau des Ailleurs, qu’il fixera pendant soixante ans par le stylo ou le pinceau. Ce qui, pour lui, relève peu ou prou de la même activité. L’homme poétique, le peintre à l’œil d’oiseau, l’échassier mélancolique et le marcheur ou l’envolé, tout cela était un homme effrité ou en bloc, qui le savait, mais : en fait, nouveau ou né à nouveau. Michaux ? J’aime certains de ses orages de pensée, vraie poésie sauvage et tenace, féconde et rageuse élémentaire mais belle d’exigence, dont témoigne pleinement ‘Contre’ :

« […] Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard
Et du son de peau de tambour,
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquelles votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussière de sable sans raison.
[…]
Oh monde, monde étranglé, ventre froid !
Même pas symbole, mais néant, je contre, je contre, […]
Le venin du serpent est son fidèle compagnon,
Fidèle, et il l’estime à sa juste valeur.
Frères, mes frères damnés, suivez-moi avec confiance.
Les dents du loup ne lâchent pas le loup.
C’est la chair du mouton qui lâche.
Dans le noir nous verrons clair, mes frères.
Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite.
Carcasse, où est ta place ici, gêneuse, pisseuse, pot cassé?
Poulie gémissante, comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t’écarteler! »

Comme Rimbaud, et ayant parfois le même absolu sentiment d’échec face à ses livres à formes libres, Michaux cherchait la nouveauté d’une langue. Celle-ci était taillée en rugosités et prétendait échapper à la musique. Mais elle s’orchestrait en mots-images, avec une précision de scribe ancien ou une quête de Dieu et des Hommes, ce qui séduisait notamment Jacques Ellul. Chez Ellul comme chez Michaux, du reste, les mondes d’Apocalypses écrits ou imagés sont des architectures en mouvement. Au fond, poétiquement, magistralement, en secret, échouant ou non, échoué comme un marin abandonné ou pas, Michaux est libre, hors de portée pour beaucoup : mais fascinant. Pour moi, Michaux reste un enfant-oiseau, un poète constamment envolé ou frôlant la terre comme en rêvant. Donc : un poète de la ténacité et de volonté, ayant dû subir puis su refuser : la faim courte ou mesquine. Vibrant et comme animé d’une curieuse et furieuse modestie enfantine devant tous les obstacles affrontés.


Pierre Gardeil, Lectoure, Henri Michaux et moi
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Du renoncement à l’espèce humaine comme la plus parfaite condition d’un suicide collectif
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Henri Michaux, professeur d’éducation métaphysique
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