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Nicolas Poussin

Nicolas Poussin

Par  

« En finir avec l’ombre, ou le prestige naturel et partagé de Nicolas Poussin et de Michel Déon… »

« Maintenant il faudra lire en songe dans une bibliothèque imaginaire les livres qui n'ont pas été…»
Kléber Haedens

Quand je songe à Poussin, il me vient l’envie de l’appeler Nicolas le Grand, comme s’il s’agissait de présenter, naïvement, la splendeur stricte et étonnante, la fulguration absolue mais qui saisit tout être qui la contemple, d’un prince explorateur, d’un guerrier découvreur de rites et de peuples, d'un poète insulaire égaré et voyageur des vents, et d’un brillant et étrange découpeur de forêts ou de jungles, d’un soudain révélateur : de mondes avant lui inconnus (et après lui retombés dans le mystère, le secret farouche et l’incompréhension, splendides, vifs et perdus) ; comme s’il fallait aussi fixer la gloire de prière ou d’œuvre d’un Pape ou comme s’il était encore question de saluer la trajectoire ou la mémoire, la renommée juste et exacte, d’un saint véritable. Ce spirituel aux jardins fabuleux, ce paysagiste de la ferveur, ce solitaire qui rend le monde vivant, ce sourcier du pigment et du vernis, a une autorité naturelle, qui se réfugie dans un Passé profond, dans une mythologie et une logique limpides où, sans cesse, la clarté et la lumière en finissent avec l’ombre.

Poussin pourrait ne faire croire qu’à une sévérité et à une austérité totales, communes à d’autres maîtres ou inspirés de son temps pictural, mais pourtant, chez lui si frappantes mais si distinctes, de bien d’autres passants de la peinture avant lui comme après ou hors de lui, et il inviterait, croit-on, à des lectures également froides, à un-je-ne-sais-quoi qui se renfermerait inévitablement dans sa personne comme dans son œuvre et qui glacerait cette dernière par une sorte d’évidence, avec l’intransigeance séchée par le temps d’une déesse casquée ou figée, et cela serait bien vrai (vérité d’apparence pourtant : donc mensonge, peut-être involontaire), encore, par les autoportraits que ses traits ont fixés ou arrêtés. Mais ce qui me frappe, en lui, dans tout ce qu’il a érigé comme suite de principes, dans tout son art d’exécution, dans la pleine réalité de son œuvre, c’est la vérité féconde et la vie attentive et complète, c’est la source de lumière au mouvement d’eau tendre que je distingue et devine partout ; car Poussin, le maître sérieux, le classique et l’immense Poussin, le personnage courroucé, le mal réveillé de certain autoportrait, le boudeur ou le froncé, reste plus que tout un révélateur de vie. De couleurs, de lumières, de Jardins et d’êtres vivants ou rêvés, d’un idéal moral, mais qui cherchait à être vécu, transmis et partagé. Et qui dépasse de loin le seul idéal cicéronien d’une solitude heureuse vécue entre une bibliothèque et un jardin. Que Poussin soit un plongeur des grandes profondeurs, voilà qui n’empêche jamais de le visiter ou de le contempler en plongeur souriant. Soyons dignes du sourire étrusque pour comprendre et aimer Poussin.

Ce qui m’émeut et me le révèle, et me le fait révérer avec franchise, en adorateur profane, sans doute – ce qui pourrait surprendre, je l’admets, s’agissant de ce Solitaire exemplaire, de ce moraliste, de cet apôtre de la Connaissance et de l’Espérance, de ce maître grave et charitable, et : de cet agent de la foi perpétuelle, de cet engagé sincère et de ce passager radieux ou inquiété du Grand Siècle, et de ce révélateur des amorces de ce siècle-là (comme : de ses prolongements en fusées serpentines qui signalaient un Colbert embusqué, selon Paul Morand offusqué, contre Fouquet), c’est son évidente et permanente touche, sa constante et touchante illumination. Qui transcende et perce l’inquiétude de son regard, qui trouble son sommeil, mais qui revient bien vive et altière ou adoucie dans ses toiles.

Tout pourrait ne faire que m’impressionner – comme il le fait sans doute pour tant d’autres, chez Poussin. Mais s’il m’impressionne, en fait, c’est qu’il me pénètre et me marque, qu’il m’imprègne, comme un suaire mystérieux. Il y a dans tout ce qui concerne et l’œuvre et l’homme Poussin quelque chose de miraculeux, d’exemplaire mais surtout d’intime et d’étonnamment universel, et un dérèglement parfois étrangement voulu aussi des personnages et des perspectives de ses toiles, de ses hommes et de leur décor. Pourtant, rien jamais ne manque, même si tout ne s’explique pas. C’est l’unité de cet artiste mythologique et sacré, c’est la perfection visible de ce guetteur de l’invisible, de chercheur qui paraît figé mais chez qui tout est vibrant et en mouvement, voilà tout ce qui me séduit et me retient, et me fait le rejoindre en profondeur, ou en ayant le souci de le comprendre. A vif, comme à fond. Mythologique, et sensible aux mythes, il l’est, même dans ses enquêtes bibliques du dessin et de la peinture. Mais c’est avant tout, malgré ses lignes sévères, un peintre et un illustrateur de l’au-delà des lignes, d’un ailleurs qui est marqué et signalé par la foi. C’est au fond non pas seulement un : « philosophe de la peinture », comme le disait étonnamment le comédien Talma, mais un esprit qui peint, soit le radieux soit l’angoisse ou quelque chose d’étroitement tenu, ayant le poids nécessaire d’une partition picturale, quelque chose qui serait dans son art à lui : l’équivalent de ce qu’est en musique une suite de leçons de Ténèbres. Chez lui, toutes les vieilles fables prennent vie, s’incarnent à nouveau, redeviennent colorées de vert, d’or doux et d’écarlate, elles blanchissent d’émotions et non pas de fatigues. Dans son sérieux même, dans sa gravité, tout devient lumineux, et l’étrangeté, les nuances secrètes sont devinées et non plus cachées par l’ombre : ainsi, son autoportrait de 1650, exécuté à Rome, miroir aidant, miroir aussi lui forçant la main, l’obligeant à ce portrait destiné à saluer l’amitié fidèle de Paul Fréart de Chantelou, qui montre tout de lui. Une certaine hauteur sévère ou inquiète – pas exactement celle d’un juge assuré, n’en déplaise à Philippe Sollers -, qui est contredite ou rassurée, à l’arrière par l’image tendre d’une femme au profil aimable, ajusté et précis, malgré son mystère. Cette image de la Peinture, de l’Amitié et de l’Amour, qui guide la main de l’artiste, qui rassure hors du miroir et dans le décor, c’est bien celle d’une absolue et presque douce mais précise : « Minerve casquée qui le guidait dans le monde où les fables s’incarnent », comme l’a remarquablement compris Michel Déon. Du reste, quant à Poussin, Michel Déon, cet ami des peintres et cet esprit lucide pouvait-il ne pas le comprendre ?

Nicolas Poussin était de sa trempe et de son exigence ; il avait aussi le même sens de l’amitié que celle exercée et accordée par Poussin. Une amitié telle que celle, extrême et sincère, qui unissait, par exemple, Michel Déon à André Fraigneau. André Fraigneau, qui fut de Nîmes et qui eut un regard aigu (comme l’eut Jean Paulhan), qui fut d’abord un regard, parfois hésitant devant le miroir imposé – comme Poussin –, fut un « esprit hanté et enchanté » par le modèle grec ; il fut aussi un mélancolique et un méditatif, cherchant à cerner la folie. Mais encore : un quêteur de la ferveur, et un guetteur de paysages. Il fut au plus aigu : un inspiré, cherchant à saisir les rois fous et les Solitaires profanes. Bref, il se souvenait du temps de Poussin et de son art, cet art de Peinture, du trait et du Dessin, de l’enchantement et de l’épopée morale, cet art d’affection et d’amitié, cet art enquêteur des Grâces égarées dans un Jardin perdu, cet art de la ferveur de l’esprit et de la lumière du jour, cet art de la verdure édénique et de la surprise de la douleur, cet art complet enfin, de sève, de vie et sans sécheresse malgré ses règles et son grand esprit classiques, cet accomplissement donc: qui devait vivre plus de quatre siècles après la fin de Nicolas le Grand.

Michel Déon, dans la lumière de la Grèce, dans la joie romaine, dans les bonheurs italiens comme dans les charmes (lentement effacés puis brusquement perdus après lui, après son passage paisible et courageux) de Paris, dans la gravité belle et franche de sa patiente, solide et sérieuse à la fois, et si expressive forme du récit qu’est, au plus haut degré de précision et d'incandescence : ‘La montée du soir’, rejoignait, en promeneur attentif mais pas si inattendu : il retrouvait ou bien n’avait jamais perdu de vue Nicolas Poussin et son art bien fixé ; il se mélangeait par l’encre et le récit au domaine du peintre, s’inscrivant dans une identité ou une gémellité étonnée et précise, égalant Poussin par son sens des départs et ses mélancolies du retour.

Ces deux hommes, ces deux maîtres pour moi restent vivants. Ils forment, dans mon Panthéon artistique un duo très honnête et très : « Grand Siècle », les complices d’un carrousel royal, unis ou fraternellement lancés sur quelque route ensoleillée, mis ou restés à distance respective et respectueuse entre eux : l’un étant plus souriant mais pas moins grave ni moins profond que l’autre. Si Poussin domine avec justice, par toute son œuvre la peinture depuis ses périples français ou ses arrêts italiens, bien installé qu’il est : en divinité inégalée d’un Olympe indestructible, puis-je dire que Michel Déon, avec son sens de l’observation, avec sa curiosité perpétuelle (avec sa vie pas effacée, en dépit de son départ qui m’a attristé, mais fait pour visiter un ailleurs, un autre côté, un inexploré qui le tentait), a quelque chose du double sens d’Athos ?

Pour moi, l’homme artiste et libre qu’il demeure portera toujours, même dans mon seul souvenir, en lui l’évidence de principe que symbolise et représente le mont grec aux merveilleux moines et, en complément : la vertu par l’exemple immense de la fidélité amicale, celle qu’offre le noble personnage, le plus nuancé et le plus franc aussi (hors de l’impeccable d’Artagnan) du cycle des Mousquetaires d’Alexandre Dumas.

Au bord lumineux de l’Olympe intact de Poussin et sous le regard doux et net de Déon, ce si digne et accompli successeur d’Athos, mon goût de l’Art reste vivant, entre enchantement romantique mesuré et éclat du soleil classique. Autant dire que dans ce monde peint et bien partagé et dans ce souci du récit et du paysage mis en communion par les deux hommes d’art, dans ce temps doublement salué, je regarde la vie avec deux maîtres de la sérénité et du bel équilibre. Ce dernier est un équilibre qui reste vivant. Et je veux croire qu’un jour cet équilibre – qui est l’art de la curiosité, de la confiance, qui est aussi le sens du mystère et celui de l’amitié sacrée, qui est l’unité soucieuse et la ferveur engagée – se retrouvera, avec eux, dans un jardin. Un jardin qui aura ses amarres au Ciel. Mais qui ne manquera ni de Grâces ni de présences heureuses et soleillées ! Un jardin des prestiges intacts et naturels. Un jardin d’artistes accomplis et restés curieux de la vie. Restés des botanistes ou géographes sensibles des sentiments et de l'espérance humains, de l'harmonie des Hommes et des Cieux. Le Jardin absolu, éclairé, aux eaux limpides, aux tempi timides, mais aux mots aérés. Bref, l'espace tranquille et vivant des retrouvailles de l’amitié. Pour en finir définitivement avec l’ombre et ravoir pour soi et pour les autres le goût des alexandrins superbes placés par Racine et Roger Nimier dans la bouche éternelle d’Athos !


Nicolas de Staël, un prince en silence…
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Augustin Frison-Roche
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La dernière lettre de Nicolas de Staël
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