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Mort d'un jeune homme enthousiaste, Jacques Perrin

Mort d'un jeune homme enthousiaste, Jacques Perrin

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Lui, qui avait tout pour incarner Romeo pour Shakespeare, en digne fils d'un régisseur de la Comédie-Française devenu souffleur chez Jean Vilar, en fils doué d'une comédienne, en bon neveu de Balpêtré (immense complice de Clouzot ou de Grangier, mais également inégalé serviteur de Racine ou de Corneille), lui, donc, appartenait à une dynastie théâtrale.

Lui, qui ?

C'était un certain jeune homme, d'allure constante, qui s'appelait pour la scène choisie et imposante aussi du cinéma, finalement : Jacques Perrin. Ce prince enjoué ou solide nous laisse tous très seuls. Il vient donc de filer, princièrement, discrètement.

S'il fut acteur dès l'âge de cinq ans, en 1946, dans Les Portes de la nuit de Marcel Carné, il devait retrouver ce dernier en 1958, sur une Vespa, en jeune homme pressé. C'était le temps d'une silhouette dans Les Tricheurs, ce qui lançait mine de rien une belle génération de comédiens plus que doués.

Vespa, avons-nous pu dire ? Cela devait le conduire en Italie, pour une carrière cinématographique appréciable, au service de Zurlini, de Bolognini ou de Steno ou Tessari, encore (dans l'étonnant Procès des doges).

Cette « furia francese » doucement ramenée par sa jeunesse forte et vibrante en Italie fut marquée par de belles réussites, de vives émotions et des succès mérités, que la France d'aujourd'hui en pensant peut-être à Jacques Perrin oublie trop vite, ou ne connaît pas assez. La mémoire est parfois sèche, parfois sotte, parfois sélective ou cruellement parcheminée, mais le plus souvent, elle n'est que limitée ou trop courte. Ce raccourci dans l'inculture ou par l'oubli, c'est une cruauté de plus de notre époque.

Si l'Italie ne l'a jamais pu bouder ni oublier, c'est en France qu'en parallèle, il devait aussi servir et illustrer, défendre et incarner le cinéma et une certaine forme de délicatesse, de finesse et d'énergie mélangées dans le naturel délié et net à la fois de tous ses personnages. Qu'il devienne en effet l'un des caractères de Compartiment tueurs, l'inoubliable incarnation du juvénile et tragique lieutenant Torrens de La 317ème section, le Chevalier à la rose rouge également, ou tant d'autres figures qui fixaient nos regards sur les écrans et inscrivant dans une certaine élégance de forme et d'élan les années 1960 finissantes, il devenait parfait et subtil partout.

Qu'il soit Maxence, pour Les Demoiselles de Rochefort, Colin pour L'Ecume des jours, qu'il gambade d'un pays à un autre, qu'il cavale joyeusement ou tragiquement entre les grands réalisateurs ou les jeunes maîtres naissants du métier, Jacques Perrin prenait une ampleur de jeu et gagnait une aisance que sa modestie timide ne pouvait plus cacher à grand monde.

De La petite vertu au Désert des Tartares, de Hadley Chase à Buzzati, en somme, la littérature le portait à l'écran, et lui, simplement, souplement, talentueusement lui offrait son dynamisme et sa jeunesse constante, inquiète, fragile, décidée, hésitante mais toujours belle.

On soupçonnait des cassures, véritables, émouvantes, discrètes et profondes chez ce jeune prince, tant capable de se mouvoir avec sûreté dans le drame féérique que devenait Peau d'Âne ou de se muer en splendide incarnation franche et passionnante du fameux Crabe-Tambour qui transportait l'Alsace en Asie et changeait le film de guerre en épopée mystique et la moindre navigation en croisière morale et tragique.

En servant Schoendoerffer, le taiseux inspiré et courageux, Jacques Perrin rejoignait une quête et une aventure biblique digne de Joseph Conrad, mais dans un ton pleinement et librement français. D'une extrême justesse, et d'une force fascinante.

Du fameux Drogo au capitaine Marcel Caron à Julien Dantec, en passant encore par un juge coriace et assassiné, Jacques Perrin n'hésitait ni devant la fragilité ou les nuances du malheur, ni devant l'hésitation difficile à faire passer chez les spectateurs, ni enfin, face aux diverses facettes strictes et claires d'un bel esprit de décision. Comme acteur, tout chez lui se mêlait d'élégance, de franchise dans le jeu, et d'une constance juvénile jamais brisée. Devenu l'un des héros adultes de Cinema Paradiso, il renouait avec une Italie très aimée et poursuivait sa carrière avec brio et solidité.

Producteur également décidé, parfois en apparent contre-courant quant à certains de ses rôles mais avec une belle fidélité amicale de fait et en fait, il allait connaître là encore d'immenses succès. Réalisateur ou narrateur, il eut également bien des chances méritées de ce côté-là.

On ne peut, devant cette éternelle jeunesse qui s'éloigne et qui meurt sans nous quitter, devant ce prince qui s'efface, avoir qu'un seul regret quant à la scène : le théâtre n'a pas su utiliser suffisamment, au-delà d'un temps trop bref allant de 1957 à 1962 seulement hélas, sa présence, son aisance, sa finesse, sa justesse, ses capacités émues et sa belle voix. C'est un très grave, grand et cruel dommage. Et cela alors même que Jacques Perrin, tout embarqué d'enthousiasme, tout embrumé et marqué d'un charmant mystère, tout entier capable de gravité rieuse, entrait dans la tragédie des êtres, des amours, des guerres, des douleurs, des espérances et du monde avec une ferveur innocente et tranquille, d'un pas léger ou dansant, comme simplement porté par une aile étrangement angélique. Voilà donc le rideau tombé sur cet ange de passage, qui aurait été digne héros chez Musset, chez Marivaux, chez le jeune Corneille ou chez l'éternel Racine. La France a manqué Jacques Perrin au théâtre : c'est une perte désormais irréparable. Elle aurait pu avoir en lui de quoi franciser Shakespeare sans le trahir, ou de quoi servir Hugo et ses Espagnes. En revanche, avec lui qui fut peintre animé et imagier de la Marine, nous perdons aussi, irrémédiablement, un contemplatif de l'Océan, un poétique regard porté sur les forêts profondes et dansantes sous le ciel, ou figées dans l'émotion, par la peur, la splendeur ou l'innocence. Ce guetteur des eaux et des beautés du monde cachait en lui un héritage digne de Jean de La Fontaine. Avec Jacques Perrin, lutin, enfantin, magicien poétique, avec cet homme-là, nous perdons un fabuliste de l'imagerie française, un ton naturel, ironique, tonique ou attristé qu'importe, mais surtout : si vif, musical dans la construction et tenu ostinato : par un sens aigu et aiguisé, délié et bien filé de la Nature !

Adieu, en tous les cas, Jacques Perrin, à Dieu à lui, qui prend le large loin de nous. Adieu, et merci… Nous sommes tristes, ce soir, mais on peut aussi se dire : « Quatre mois de mer, après ça ira mieux ! » …

Jacques Perrin s'en va, comme la vieille Europe, mais c'est vers un ciel serein que nous regardons, en suivant sa silhouette, en ne perdant jamais de vue sa jeunesse, sa constance, son allure, sa vivacité souriante et sa distance élégante et assurée. Bonne route, décidément, à cet homme-là, de grand et vrai talent. Il manque vite et vivement, déjà, ce bon guetteur royal, ce vice-roi rêveur et marin, au-delà des nuages !


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