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L’essentiel est d’avoir marché !

L’essentiel est d’avoir marché !

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Propos recueillis par Frédéric Andreu

Maximilien : — C’est l’anniversaire de qui ? J’ai tout de même entendu quelqu’un dire ça… Tu te rends compte Frédéric ? De toutes façons, les plus belles scènes de roman sont invivables. Comme les plus grands personnages sont infréquentables. J’en ai connu. J’en ai vécu. Ce jour-là, je fêtais les dix ans de ma maison d’édition. Pas de rencontre au sommet prévu, pas de mondanité germanopratine programmée, juste la prétention d’élargir la marge, de célébrer l’amitié dans un bel écrin. Oui monsieur, rue Monsieur !

Et je voulais célébrer mes auteurs, il est bon d’admirer des vivants. On peut boire des coups avec. Citons les : Sarah Vajda, cette bohémienne que notre monde utilitariste rend folle en permanence, cette juive barrésienne plus patriote que tous les idolâtres du roman nationale, cette parisienne qui confond le Marais avec la Camargue, cette érudite capable d’humilier des cortèges d’académiciens… ; Julien Teyssandier, ce cerf blanc qui se cache ; Valéry Molet, le petit garçon à langue et à l’esprit totalement jouissif et jubilatoire, cet enfant malin qui cultive le cynisme par générosité ; Marc Obregon, cet agneau métallique qui s’excuse de révéler l’horreur ; Thomas Desmond, ce chien de garde qui se sait en sursis ; le bel Aurélien Lemant cabot devant la muse ; Jean de Baulhoo, le poète aux bois flottants ; Marie-Noëlle Tranchant grand reporter poétique de guerre ; l’agité rabelaisien Laurent James ; l’écorché mélomane Yannick Gomez … On ne dit jamais assez qu’écrire est le fait d’êtres ultra-sensibles. Les âmes qui savent écrire sont délicates. L’écriture est communion.

Voilà cher Frédéric, à quoi devaient servir les tréteaux d’un soir. Il fallait fêter ça. Les anniversaires, cela se fête. Il faut bien se créer des souvenirs pour croire avoir vécu à la dernière heure. Ce fut donc le jeudi 26 mars à Paris en beaux lieux, dans une ambiance de cave poésie. Les voûtes étant destinées à nous bercer dans nos illusions, nous consoler du monde. Mais l’appel de l’open bar fut irrésistible pour beaucoup et bientôt, les conversations de comptoir vinrent supplanter nos déclamations. Il fallait se ruer sur le buffet à volonté avant qu’il n’y ait plus rien, en préfiguration de l’Ehpad, en désir inavoué de Campanile. Il faut comprendre, on ne peut rien écouter quand on a faim. Le problème est qu’on ne peut plus rien entendre non plus quand on a bu… Après tout, c’était un anniversaire, oui ou merde ? Il fallait prévoir les danseuses et billets au corsage, sous les tables, whisky et pépés à gogo, strip and open bar, rififi chez les pieusards, les bondieusards… comme pour les noces de Djamila. J’avais tellement envie de démontrer que la littérature mérite le live ! Lorsque Thomas a lu un extrait de FIN. Sur la modernité galopante qui enlaidit tout, les héros sont restés l’écouter, les autres ont bu nos verres. Jusqu’à la lie. J’avais envie de sonner la FIN., oui. Partez, fuyez et lisez-nous ! Elisez-nous ! Aux larmes citoyens !

La soirée m’a échappé, pas grave, tu me diras. On fera mieux la prochaine fois, on recommencera, faut pas rester amertumé, mon garçon ! On se souviendra du 26 mars comme d’un grand soir où la foule fut réunie en beau lieu autour de moi ! C’est qui Friche ?, lancent des invités… Celui qui a des cheveux ! Là-bas, au centre ! Ma poésie capillaire peut encore sauver les choses.

 

Frédéric : — Faut pas t’en faire autant, Maxolphe-Roximilien ! Tu sais, ta gamine n’a que dix ans ! A cet âge, on fait encore des bêtises ! Surtout quand ta gamine c’est une maison d’édition des marges. À cet âge, on tire encore sur la maîtresse lorsqu’elle a le dos tourné. On lui envoie des mots, parfois gros, roulés dans des boules de papier lorsqu’elle est au tableau. La maîtresse, bien sûr, c’est la « littérature » !

Tu parles de tes auteurs… La Vajda, elle est pleine de littérature ! Il parait qu’elle lit dans les lignes de la main comme une gitane. Et comme elle parle sans filtre, c’est une vraie gitane ! Moi, je lis dans les lignes de ses textes, c’est plus simple. Elle dit que Paris perd son âme. Il faut la croire, elle est parigo d’origine.

C’est pas l’tout, mon gars, mais l’travail, c’est du bouleau ! On doit ramasser les espoirs déçus qui traînent par terre. Et le rideau taché de vinasse, il est si lourd à plier ! Il faut pourtant – en dépit de la fatigue accumulée – le replier avant que le propriétaire ne rentre. Les lapins d’ombre s’accumulent dans les heures perdues à ressasser le passé. Pas de temps à perdre.

Les consommateurs d’un soir, ils viendront pas nous aider ! Des partisans du moindre effort, ces gens-là ! Ils se croient dans un bookshop. Des bobos de la branchitude parisienne, macronisés jusqu’à la moelle. Je te parle tout en essayant de nettoyer la vinasse du rideau. Et l’odeur, ça va coller aux narines pendant des plombes !

 

Maximilien : — Pas besoin d’aide, besoin de fuir. Tu as raison, on n’échappe pas à notre époque, on n’échappe pas à la modernité, on n’échappe pas l’Extrême Centre. Peut-être. J’en sais rien. On peut méta-politiser l’affaire pour s’amuser à s’en extraire. Je préfèrerais poétiser. Je songe cher Frédéric au déjeuner partagé chez mon beau-frère, et au carburant qui nous fit marcher à travers Paris et surtout, parler. Ce vin n’avait pas été tiré en en vain. Nous étions chargés comme des baudets de ce que les goulus du soir allaient ingurgiter et nos yeux avaient soif de poésie, on se distribuait des mots et on voulait tellement qu’ils en disent longs que l’on s’en convainquait. Bêtes de sommes, nous cheminions au coude à coude autour de Montparnasse, haut lieu de rencontres passées. Nous étions dans les coulisses de la mondanité qui s’annonçait, sans public, content de cuver en étant utiles. L'essentiel n'est pas que cela ait marché, mais d'avoir marché.

 

Frédéric : — Soixante-dix ans jour pour jour après sa sortie triomphale en 1956, on a un peu ressuscité La Traversée de Paris, pas vrai ? Adieu les jambons clandestins portés à bout de bras dans les rues sombres de Paris occupé, place aux cartons de livres ! Le marché noir s’est déplacé : on n’y trafique plus la viande, mais des mots, des bouts de phrases à demi mâchonnés à la sauce célinienne et tout ça, ça fait un néo-sabir dialectoïde…

Ça déménage ! Je me souviens, nous avancions comme à tâtons dans les allées du grand labyrinthe parisien. Avec nos cartons pleins de phrases défaites.

Et on s’est tourné l’un vers l’autre, on s’est dit  : « On l’aime bien, Aude ! » Oui, elle est notre Ariane de l’Art Contemporain ! Ses paroles, parfois, c’est comme un fil qui permet de ne pas se perdre dans les affaires labyrinthoïdes du monde moderne ! Elle nous relie, elle nous tisse dans sa société des arts et des lettres d’aujourd’hui.

Quand tu y penses, y’a des femmes sensas à Paris ! Pas que Aude ! Il y a la pastille Vajda, Anne qui t’invite pas dans son émission, et puis y’a la Marliave, la Christine Sourgins, la Pauline de Préval ! Dis-moi, de laquelle es-tu le plus amoureux ?

 

Maximilien : — Sarah, mon amie retrouvée compte plus que toutes, bien sûr ! Mais tu sais je n’aime pas beaucoup les femmes. Je t’en laisse autant que tu veux. Une seule muse me suffit. Son souvenir et basta. Mon écriture n’est pas fantasme mais malin plaisir, elle n’est pas quête, mais délectation du couteau dans la plaie.

Mais Aude nous attend. Elle a remué tout Paris pour moi. Tourne à gauche. Maintenant, on ne doit plus être très loin. J’ai l’impression que le soleil nous suit. Il doit s’ennuyer, n’empêche que je vais attraper chaud. J’aurais dû trier mes poubelles, on va être bon pour une canicule à cause de ma flemme. Laisse-moi porter le sac de bouffe, tu portes tout !

 

Frédéric : — Tiens, prend donc le sac de jambon et pâté croûte ! Mais gare au Minotaure, déjà qu’il mange nos vies et nos âmes par métro et ordinateur interposés, il manquerait plus qu’il mange aussi notre jambon ! Encore trois rues, et on sort du labyrinthe ! Je suis déjà venu sur ces pas. Faut tenir le coup !

Moi, j’idéalise les femmes ; c’est normal : je suis poète ! Cela fait partie du « système muse-poète » … On fait des rencontres furtives, et puis, la fille continue à danser dans ta mémoire comme une sorte de fée ! Tout ton monde intérieur change ! Le souvenir, c’est une sorte de fusée éclairante qui traverse ton âme ! Chaque mot, chaque geste de la fille se transforme en hiéroglyphe. Bon, Sarah, tu peux la transformer facilement en gitane troubadouresque. Elle jongle avec les mots. Et crache du feu sur la modernitouille. Aude, c’est différent. C’est plutôt une alchimiste du Moyen-Age, descendante de Nicolas Flammel, elle cache des formules magiques dans ses estampes ! T’as toute ta vie pour les décrypter ! Bonne chance !

Les femmes, elles ont toutes une sorte de « magistère », je te dis, un truc qui fascine les poètes, quoi ! Voici ma définition de la rencontre : une rencontre c’est une « serrure » dont le souvenir est tintement de « clé ». Les mythologies ne parlent que de cela, vu que les rencontres sont à la fois ordinaires et extraordinaires. Notre vie est « double », il y a un son et une résonance.

Le monde moderne, c’est le contraire même de cela. Sarah a raison un million de fois. Il y a de moins en moins de serrures dans le monde moderne, plutôt des digicodes à touches reliés directement au Minotaure qui bouffe toute la magie de la vie. Le Minautore de la technostructure, le Minotechtaure, comme tu voudras. Le monstre à corps de fonctionnaire et à tête d’ordinateur. C’est lui qui a le vrai pouvoir, pas les politiciens ! Seul un héros pourrait lui couper la tête !

Et ton dos, il tient le coup ? Pas trop lourd le sac à viande ? Si tu veux, on s’arrête un instant pour ronger l’os à jambon ! Ensuite, on jette l’os aux chiens errants. Un os de moins à porter !      

 

Maximilien : — C’est ma viande, ce sont mes os, que je veux donner aux chiens. Voilà mon héroïsme. L’épuisement m’impose de disparaître. C’est ça, la vraie radicalité. Continue tout seul avec les livres et la charcuterie, va voir les lecteurs, va et ne te retourne pas. Suis ton fil d’Ariane, je garde mon idée en tête, je la couve jusqu’à l’oubli. Surtout, une fois à bon port, ne leur dit rien de ma pomme. Fais comme si de rien n’était car rien n’est. Voilà l’idée. Mange tous mes livres, dévore le pâté-croûte, puis vomis l’ensemble, on ne distinguera plus un traitre mot. J’ai décidé de maigrir, si tu savais. Ma façon à moi de sauver la planète. Je ne mange plus que des plumes d’oie. Mon objectif est la concavité. Aux autres que tu rejoins, le buffet à volonté !

 

Frédéric : — Je refuse d’entendre des choses pareilles ! Tu es en train de glisser sur une mauvaise pente. Ton complexe d’infériorité risque de rejaillir très vite en complexe de supériorité. C’est un syndrome typiquement bourgeois. Y’a qu’un remède à ce mal : prier ! Et prendre conscience que le Seigneur t’a mis au monde pour accomplir une mission de vie très particulière :

1 : repeupler la France

2 : éditer des auteurs réacs.

D’ailleurs, le Seigneur a dit : je rejetterai les tièdes de ma bouche. Il voulait dire par là qu’il faut faire encore plus d’enfants et éditer encore plus d’auteurs. Passer à la vitesse supérieure, quoi ! Faire encore vingt ou trente petits bébés de plus. J’ai des pilules pour cela. Là, dans mon sac. Tiens, avale cette pilule verte ! Elle est hyper vitaminée ! C’est une pastille Vajda. Voilà le viatique qui complète la prière. Il t’aidera à trouver du courage, de l’entrain et de la joie d’écrire à défaut de vivre !


Lutèce Ennoblie
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Rien n’a existé
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Rue des coutures Saint-Gervais
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