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Baudelaire obligatoire

Baudelaire obligatoire

Par  

Glose sur la PMA – Poésie Mal Attentionnée

Le Bien et le Mal, tout comme le masculin et le féminin, sont asymétriques : ils ne sont ni le miroir, ni le complément, ni le contraire l'un de l'autre. Leur relation serait plutôt ironique. L'un des termes se joue de l'autre et de sa propre position. Pour l'essentiel, ils sont incomparables. C'est ce qui fait la faiblesse de toutes les analyses en termes de « différence ». Les termes asymétriques ne laissent pas place à une « différence ». Le Mal est plus que différent, puisqu'il ne se mesure pas au Bien, et du coup il ne nous laisse pas le choix.

Jean Baudrillard, L'Echange symbolique.

 

Pourquoi ne pas se livrer, au sujet de Baudelaire - puisque la commission des programmes attelée à tel soin par ce gouvernement que nous avons (qu'y pouvons-nous ?) nous l'impose à présent - à un pieux exercice de mémoire ? Lui-même, après tout, n'imagina-t-il pas qu'il pût arriver que son nom abordât sans malheur « aux époques lointaines

[et fît] rêver un soir les cervelles humaines » ?

« Un soir » - nous sommes bien le soir, en effet, quoiqu'il soit à douter que l'humaine cervelle ait encore toutes ses facultés, et surtout celle ici visée, indispensable, de rêver… Tant pis. Baudelaire, obligatoire, devra se contenter de nous, tels que nous sommes.

Mais que faut-il penser, d'abord, de cette mise à l'honneur du condamné des Fleurs du mal ? Qu'est devenu l'index qui faisait heureusement de lui le poète par excellence auquel l'élève rebelle pouvait à tout moment recourir pour échapper à l'ennui des misères scolaires ? Belle époque où l'on pouvait, ailleurs que dans les classes, apprendre en frémissant les choses interdites ! Triste et comique, celle où l'on se croit le devoir, pour réparer peut-être une antique injustice, d'imposer la lecture de tout ce qui, en littérature ou ailleurs, ne fut conçu que pour défier le bon sens ou l'ordre établi !

I

On aimerait au moins croire que ce soit pour réveiller enfin le sens de l'interdit… Hélas, curieuse leçon qu'il n'est pas peu banal de voir donner (par d'illustres pions sans doute issus des bataillons de la contestation soixante-huitarde) en ce siècle où l'on cherche en vain quelqu'un pour ressusciter en nous, au milieu des marais de l'universelle sollicitude envers les victimes fatiguées de l'ordre moral agonisant, quelque chose de l'ancien goût du scandale, de celui, au moins, qui fit emprisonner Marot ou Verlaine. Encore y avait-il naguère, avec son nom consonant à celui de Baudelaire, celui qu'on n'ose plus citer, Baudrillard, dont chaque mot semblait sortir du carquois d'Apollon, flèche acérée que la baudruche crevait seulement d'apercevoir au loin, dans l'horizon barré des tours de Manhattan.

Oui, peut-être veut-on, par la voie détournée d'un poète maudit devenu symbole d'une modernité qui ne sait vraiment plus où elle va, réintroduire dans nos programmes, à côté d'enseignements civiques délavés à l'eau tiède d'une écologie teintée de théorie des genres, un peu de réflexion morale : que les élèves se trouvent, un peu clandestinement, confrontés à la belle question du mal, sans que le professeur ait autre chose à faire qu'à souligner combien les problématiques baudelairiennes sont convenantes à l'effort que nous faisons pour promouvoir les diverses fiertés humaines. On commencerait alors, contrairement à un usage bien établi, par expliquer un peu en détail tel poème vraiment difficile et, justement, problématique, comme sont le premier du recueil, « Au lecteur », et, dans les pièces ajoutées à l'édition de 1861, le merveilleux « Voyage », si délicieusement adressé aux « cerveaux enfantins » censés écouter les leçons de ces « étonnants voyageurs ». Car il faut bien, n'est-ce pas, aider un peu nos élèves à comprendre de quoi parle Baudelaire, quand au beau milieu d'un tableau alléchant de « l'immortel péché », où l'on voit

« La sottise, l'erreur, le péché, la lésine

[Occuper] nos esprits et [travailler] nos corps »,

il pose, comme une perle rare dans une rivière de diamants, « l'Ennui

« [qui] rêve d'échafauds en fumant son houka ».

Suffira-t-il, comme le propose une note de la mignonnement modernisée petite édition Hachette[1] (joliment colorée de bleu et de rose, allez savoir pourquoi : sont-ce là les couleurs de Baudelaire?) expressément adaptée aux nouveaux programmes, de préciser, pour le mot « houka », qu'il s'agit d'une « pipe orientale, semblable au narghileh », et « qu'on peut voir ici une allusion au personnage éponyme de Fortunio de Gautier […] qui tue son ennui par ce divertissement […] avant de fuir définitivement une Europe dégradée par le progrès » ? D'abord, ce mot est sans doute le seul du poème que les élèves auront compris, étant donné la vogue de ce type d'objets, et puis, vraiment, quelle étrange idée que d'aller chercher ce personnage ennuyeux de Gautier, incapable de fumer pour d'autres raisons que de « tuer son ennui », et cela pour commenter l'extraordinaire image du pacha de tous les vices que l'idée de tuer fait pleurer de plaisir et qui fume, non par ennui (l'Ennui ne s'ennuie jamais!), mais parce que fumer est la plus merveilleuse façon de succomber au mal.

Non, ce qu'il faudra en réalité expliquer, à des élèves pour qui la notion même d'ennui n'a plus aucun sens ni valeur (parce qu'ils ont à tout moment la possibilité d'échapper à l'obligation de s'interroger sur ce qu'ils ont à faire en se projetant sur des écrans qui, précisément, les dispensent d'imaginer ce qu'ils pourraient faire s'ils étaient libres de faire ce qu'ils veulent), c'est le rapport établi par le poème entre violence et plaisir. Car pourquoi ce pacha de tous les vices qu'est l'Ennui rêve-t-il « d'échafauds » ? Pour la même raison sans doute que la plupart de nos élèves (du moins les statistiques l'affirment-elles) n'ont le goût de rien comme des films de violence et d'horreur qui envahissent les écrans. Pour la même raison aussi peut-être qu'un nombre considérable d'entre eux se révèlent à l'occasion tout à fait sensibles aux appels du terrorisme… Faudra-t-il faire ce rapprochement, et en quels termes ? Ce sera au pédagogue d'en juger, assurément, mais on ne saurait assez lui recommander d'être prudent sur une telle matière, si sensible en nos temps de détresse. Il ne pourra en tout cas pas esquiver la question de savoir si, d'une certaine manière, aux yeux de Baudelaire, le mal n'est pas le dernier refuge d'une liberté à laquelle il est devenu impossible d'adhérer au bien.

C'est d'ailleurs là ce qui préoccupa Sartre, on s'en souvient. Cela se trouve aux pages 86 et 87 de l'édition idées nrf que nous avons tous lue :

« [Baudelaire] se trouve donc en cette situation contradictoire : il veut manifester son libre arbitre en n'agissant que pour des fins qui soient siennes, mais d'autre part il veut masquer sa gratuité et limiter sa responsabilité en acceptant les fins préétablies de la théocratie. Il ne reste qu'une seule voie à sa liberté : choisir le Mal. Et entendons bien qu'il ne s'agit pas de cueillir les fruits défendus quoiqu'ils soient défendus, mais parce qu'ils sont défendus. Lorsqu'un homme choisit le crime par intérêt en plein accord avec lui-même, il peut être nuisible ou atroce : mais il ne fait pas véritablement le Mal pour le Mal : il n'y a en lui nulle désapprobation de ce qu'il fait. […] Faire le Mal pour le Mal c'est très exactement faire tout exprès le contraire de ce que l'on continue d'affirmer comme le Bien. C'est vouloir ce qu'on ne veut pas – puisque l'on continue d'abhorrer les puissances mauvaises – et ne pas vouloir ce qu'on veut – puisque le Bien se définit toujours comme l'objet et la fin de la volonté profonde. »

Curieuse paraphrase, on peut le noter au passage, du célèbre paradoxe paulinien, auquel on pourra toujours (à titre de lecture complémentaire « facultative ») renvoyer les élèves :

« En effet, nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais, d'accord avec la Loi, qu'elle est bonne ; en réalité ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ; en effet, vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir ; puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. Or si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. »[2]

Mais ce à quoi vise Sartre est comme on sait tout autre chose que la conversion de « l'homme pécheur ». Ce qu'il veut, à travers Baudelaire qu'il n'oppose ainsi au « coupable vulgaire » que pour faire ressortir la différence, plus essentielle, « qui sépare les messes noires de l'athéisme », c'est discréditer ce qu'il appelle la « fausse conscience », pourvoyeuse d'excuses pour toute « mauvaise foi ». Comme Baudelaire,

« le prêtre des messes noires hait Dieu parce qu'Il est aimable, le bafoue parce qu'Il est respectable ; il met sa volonté à nier l'ordre établi, mais, en même temps, il conserve cet ordre et l'affirme plus que jamais. Cessât-il de l'affirmer, sa conscience redeviendrait d'accord avec elle-même, le Mal d'un seul coup se transformerait en Bien, et, dépassant tous les ordres qui n'émaneraient pas de lui-même, il émergerait dans le néant, sans Dieu, sans excuse, avec une responsabilité totale. »

On aime cette audace de l'homme moderne qui émerge dans le néant, surtout parce qu'elle prive à jamais de toute dignité les autres, ceux qui ont la faiblesse d'avoir besoin, comme d'un mol oreiller, de Dieu, cette excuse de ceux dont « la conscience n'est jamais d'accord avec elle-même ». On peut glisser ici un tout petit couplet sur les fiertés humaines, discrètement, sans dire de quoi on parle exactement, de façon purement allusive – les élèves comprendront subconsciemment, mais il faut absolument éviter toute polémique. Tout au plus peut-on relever qu'il s'est trouvé en ce siècle quelqu'un pour interpréter Baudelaire (presque au sens musical) en un sens qui donne parfaitement raison à Sartre, quoique ce fût à vrai dire pour s'opposer aussi radicalement à lui qu'il opposait lui-même « le prêtre des messes noires » à l'athée véritable. C'est encore Baudrillard, qui demande (sans pathos existentiel aucun) : « Mais alors, où est notre liberté ? ». Comprenons cet « alors » comme le moment où

« à brève échéance, on peut avoir l'illusion du choix entre le bien et le mal, avec une espérance raisonnable. Mais ceci ne vaut que pour un espace de temps millimétrique, où peut se déployer un jugement moral. Les prolongements de l'action, là où elle s'enchevêtre, s'annule ou se renie d'elle-même, nous échappent. Le temps lui-même enveloppe chaque action du signe de sa fin. C'est en cela qu'elle retourne dans le jeu aléatoire du monde, entrecoupé de brefs éclairs de rationalité. »

Ce sera la seule concession à Sartre que cette « illusion » d'un possible choix, d'une possible émergence dans le néant, car en réalité

« nous sommes dans la voie du crime parfait, perpétré par le Bien et au nom du Bien, de la perfection implacable d'un univers technique et artificiel qui verra l'accomplissement de tous nos désirs, d'un monde unifié par l'élimination de tous les anti-corps. »

Alors, oui, la question se pose : « où est notre liberté ? » Dans un choix certes, mais qui est tout le contraire du choix sartrien, et qui est le choix même de Baudelaire :

« […] il faut choisir : c'est le Ciel ou l'Enfer – il n'y a pas de purgatoire. C'est le principe unique ou la dualité – il n'y a pas de compromis. Toute la pensée contemporaine de l'altérité se déploie pourtant sous le signe de ce compromis « dialectique », selon les innombrables variantes d'une pensée molle, altruiste, humaniste, pluraliste – en réalité une invocation de l'Autre en trompe-l’œil. C'est qu'il n'y a d'altérité radicale que dans la dualité. L'altérité ne se fonde pas dans une vague dialectique de l'Un et de l'Autre, mais dans un principe irrévocable. Sans ce principe duel et antagoniste vous ne retrouverez jamais qu'une altérité fantôme, les jeux de miroir de la différence et d'une culture de la différence, où s'est perdue la grande pensée de la dualité. D'où la nécessité du Mal et de l'Enfer. Sinon nous sommes dans le Purgatoire et le salut pour tous – le « droit au salut ». Oui, mais s'il n'y a plus de damnés, il n'y a plus d'élus, l'un ne va pas sans l'autre. Et si tout le monde est virtuellement sauvé, personne ne l'est plus, le salut n'a plus de sens. C'est là où nous allons, vers un profil économique : l'équivalence du mérite et de la grâce, et la rédemption pour tous. Or Dieu ne saurait se prêter à cet échange banal, où il n'a plus lieu d'être, étant devenu un simple équivalent général. Et pourquoi se donnerait-il la peine d'entretenir une éternelle usine à châtiments ? Et, si tout le monde est sauvé, où serait la jouissance des élus, privés du spectacle des damnés et de leur supplice ? Il faut donc une présence irrévocable du Mal et de l'Enfer. Qui plus est, il faut à cela un décret sans appel, pour que ne soit pas remise en cause cette dualité au profit d'une quelconque réconciliation finale. La prédestination n'a d'autre sens que de rendre impossible l'échange banal du Bien et du Mal. »

Décidément, le procès des Fleurs du Mal est à reprendre de bout en bout, à réviser, même si l'accusation risque de s'être, entre-temps, retournée contre elle-même. L'ennui, c'est qu'on n'aura plus, pour témoigner en faveur de Baudelaire, la plume d'un Barbey d'Aurevilly (dont l'édition Hachette ne mentionne même pas le rôle dans le procès de 1857), capable de souligner, en la rapprochant de Tartuffe et d'Othello, le caractère dramatique d'une « comédie [qui est] la comédie sanglante dont parle Pascal », pour conclure par ces mots qui confondaient l'accusation :

« Ce profond rêveur qui est au fond de tout grand poète s’est demandé en M. Baudelaire ce que deviendrait la poésie en passant par une tête organisée, par exemple, comme celle de Caligula ou d’Héliogabale, et les Fleurs du mal, – ces monstrueuses, – se sont épanouies pour l’instruction et l’humiliation de nous tous ; car il n’est pas inutile, allez ! de savoir ce qui peut fleurir dans le fumier du cerveau humain, décomposé par nos vices. »

 

                                                                         II

Après cette première approche, le professeur pourra, sautant par-dessus les passages obligés de la pédagogie la plus conventionnelle, en venir à l'autre morceau difficile du recueil, Le Voyage, pour s'assurer que les élèves ne mécomprennent pas trop le sens du féminisme baudelairien. On ne s'attardera pas trop sur les histoires de « Circé tyrannique aux dangereux parfums », qui nous remettraient un peu trop vite sur les rails d'un érotisme devenu quelque peu conventionnel, pour aller directement à l'essentiel, qui est « le théâtre ennuyeux de l'immortel péché », commençant par cette strophe remarquable, d'un point de vue purement poétique :

« La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,

Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;

L'homme, tyran goulu, paillard dur et cupide,

Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout. »

Là, il y a beaucoup à dire, n'est-ce pas ? L'antithèse qui structure le texte, homme-femme, est hyper classique et parfaitement inscrite dans une prosodie quasi racinienne. Au terme « esclave », prolongement sémantique de « femme », s'oppose « tyran », prolongement de « homme », puis trois adjectifs consolident la symétrie que ne compromet que l'introduction d'un substantif faisant doublet avec « tyran », « paillard », mais assurant l'égalité rythmique rompue par la brièveté du deuxième adjectif, « dur », avec « orgueilleuse », le tout pour souligner la parfaite consonance de « et stupide » avec « et cupide ». Les rimes riches qui suivent, « sans dégoût » et « dans l'égout » soulignent les dominantes consonantiques opposant les deux termes de l'antithèse, « st » faisant écho à « sc » et « upi » à « upail », cependant que l'« s » de « sans », répété deux fois, s'articule avec « s'aimant » qui dissocie la voyelle nasalisée « an » de la sifflante et que, du côté masculin, la même voyelle associée à la dentale « d » fait écho à « tyran » et à « dur ». Mais l'antithèse se brise dans les vers à rimes masculines pour faire place à une relation totalement asymétrique dans laquelle les qualités respectives de l'esclave et du tyran s'inversent, la première « s'aimant et s'adorant », le second se révélant « esclave de l'esclave », par une remarquable construction en miroir dans laquelle le fond et la forme se répondent parfaitement, tandis que la redondance soulignée par l'accumulation (en escaliers ou en cascade) d'allitérations et d'assonances, « sans rire s'a », « dorant et », « s'aimant sans », « mant sans dé », prépare la dégringolade finale du « ruisseau dans l'égout ». Bon. Les élèves auront de quoi se mettre sous la dent. On peut escompter de passer au moins deux ou trois heures sur l'analyse formelle, avant de passer au contenu, avec lequel l'esprit des élèves aura eu le temps de se familiariser. On pourra même imaginer de leur faire apprendre par cœur ces quatre vers, si l'on ne craint pas de leur donner l'impression qu'on veut leur faire intégrer une vision peut-être un peu contestable de la relation amoureuse ou érotique. Tout dépendra du contexte.

Le contexte immédiat de tout texte, comme chacun sait, c'est d'abord le texte lui-même. On attirera d'abord l'attention des élèves sur le rapport qu'entretiennent ces vers avec le poème dans son ensemble. Il s'agit, au terme d'une course au bonheur qui s'apparente à une fuite sans fin loin des misères de la réalité quotidienne (thème profondément romantique), d'un constat de lucidité. Si les voyageurs, « semblables aux ballons », ont pu dans leurs rebonds innombrables, apercevoir, ou plutôt entrevoir, fugitivement, l'ombre ou le reflet d'une surréalité salvatrice, nourrie de la flamme de ces désirs en forme de « nues » qui font rêver

« De vastes voluptés, changeantes, inconnues,

Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom »

(comment ne pas penser, déjà, à Rimbaud, déclarant :

« Et j'ai vu quelque fois ce que l'homme a cru voir »?)

– rêves essentiellement destinés à être déçus, mais il n'importe, puisque l'essentiel, précisément, est de saisir, dans un instant insaisissable, cela même dont l'absence est la révélation et qui, par cela même, à le pouvoir d'empoisonner toute existence terrestre – si, donc, les voyageurs ont pu entrevoir, comme un reflet du « soleil rayonnant sur la mer », le but ultime de leur voyage, ils ont surtout appris à reconnaître, par contraste, que la réalité est un « gouffre » plein d'amertume : « amer savoir ». Et que savent-ils, alors ? Ils savent « la chose capitale », qui traverse tout l'espace possible de l'existence,

« du haut jusques en bas de l'échelle fatale,

Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché ».

Du coup, la vision de l'homme et de la femme, pris l'un à l'autre dans l'extraordinaire construction en chiasme des vers que nous étudions, apparaît comme l'antinomie absolue de l'érotisme baudelairien, lequel exclut, avec toute forme de procréation, l'idée même d'une réalisation de ce qu'on appelle l'amour, telle qu'on la trouve, par exemple dans l'autre poème marquant de cette période riche de la poésie française, « Booz endormi », écrit, si l'on en croit les papiers du père Hugo, en 1859, soit deux ans avant la publication des pièces ajoutées aux Fleurs du Mal dans l'édition de 1861. Il faut confronter les deux visions, qui comportent l'une et l'autre un chiasme si remarquable :

« Voici longtemps que celle avec qui j'ai dormi,

O seigneur, a quitté ma couche pour la vôtre,

Et nous sommes encore tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi. »

On pourra discuter, si l'on veut, pour savoir s'il s'agit là bien d'un chiasme au sens rigoureux du terme. Mais ce sera surtout l'occasion d'insister sur la symétrie à laquelle s'oppose le rapport asymétrique qui caractérise la vision baudelairienne du mariage et qui fonde tout son féminisme. Chez Hugo, on ne peut pas ne pas le relever, c'est la présence divine qui empêche la symétrie de s'immobiliser dans une éternelle stérilité. Chez Baudelaire, c'est l'absence divine, évidemment, qui fait de la fécondité une malédiction et qui rend nécessaire de rompre une symétrie qui n'engendre que la haine et la honte. D'où une forme d'érotisme exactement inverse de celle qui, chez Hugo, nous fait entrevoir dans l'ombre le mystère de l'œuvre charnelle (le mystère même de l'incarnation, appréhendé, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, comme l'expose si fortement Péguy, du point de vue charnel, « du côté du paganisme », et non « du côté spirituel »), comme par la porte entrebâillée d'un songe tombé du ciel :

« Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait pas ce que Dieu voulait d'elle.

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile. »

Face à une pareille vision, au travers de laquelle le mariage apparaît comme l'institution divine par excellence, unissant prodigieusement la sainteté d'un rapport qui est l'image même du rapport de Dieu à sa création (rappellera-t-on la parole de l'apôtre sur ce « grand mystère » de l'Eglise épouse du Christ?) à l'extrême simplicité d'une relation avant tout sensuelle où la femme, s'offrant avec une liberté qui n'est pas sans s'apparenter à une sorte de prostitution (Ruth est une « moabite », une femme de Moab, la nation impure par excellence, dont le seul contact suffit à corrompre le peuple élu et qu'il convient donc d'exterminer pour assurer à Israël une postérité temporelle correspondant à sa vocation spirituelle) séduisant innocemment celui qui la dominera, comme le suggère le fait de se coucher à ses pieds, se révèle être l'instrument innocent et involontaire d'une grâce qui la dépasse infiniment – face à une telle vision (évidemment cohérente à la foi hugolienne dans le progrès, ouvrant pour tous la voie d'une réalisation de tous les droits possibles), se pouvait-il que Baudelaire ne posât, comme en contrepoint, l'autre vision, celle d'une universalité du mal, dans laquelle le choix ne pourrait aller qu'à l'élection d'une altérité radicale, opposant à tout projet d'accomplissement de l'humain comme tel la fascination d'un objet rebelle à toute assimilation à l'autre et trouvant son bonheur dans la contemplation perverse et narcissique de sa propre inutilité : « la froide majesté de la femme stérile ». Comment illustrer mieux la proposition de Kierkegaard que « le christianisme a introduit la sensualité dans le monde », en la posant « pour la première fois comme principe, comme force, comme système en soi », c'est-à-dire en l'excluant du fait même de l'avoir envisagée comme principe « sous la détermination d'esprit » ? Non que, « du côté du paganisme », la sensualité n'existât pas « de fait dans le monde ». Mais « comment était-elle alors ? » La réponse s'impose :

« Elle était sous la détermination de l'âme dont elle relevait. C'est ainsi qu'elle se présentait dans le paganisme et, si l'on en cherche l'expression la plus parfaite, c'est ainsi qu'elle était en Grèce. Mais la sensualité relevant de l'âme n'est pas opposition, exclusion : elle est accord, harmonie. Et du fait même qu'elle est posée comme harmonieuse, elle ne l'est pas comme principe, mais comme encliticon d'accompagnement. »

Encliticon : littéralement, « qui fait pencher ou plier d'un côté ou de l'autre ». Voilà bien ce qui fait de la scène hugolienne une merveilleuse saisie, « du côté du paganisme », de l'incarnation, union charnelle de deux êtres qui ne se connaissent pas encore sous l'angle de l'esprit. Mais Baudelaire, comme le montre Sartre (qui n'ignorait rien de Kierkegaard), a besoin d'autre chose que d'une pareille interpénétration de l'un par l'autre dans un amour qui ignore tout du « principe ». Il a besoin que soit posé, entre le désir et sa réalisation, l'interdit qui rend une telle rencontre, une telle incarnation, impossible. Et n'a-t-il pas le christianisme, précisément, dont Hugo, comme on sait, n'avait nullement besoin (il n'était même pas baptisé, parait-il, le bougre !) ?

Tel est sans doute l'acte fondateur de ce qu'on peut appeler l'érotisme moderne, qui ne s'adosse si fortement à la morale, et même plus précisément au dogme dit « du péché originel », que parce qu'il a vitalement besoin, comme le souligne Sartre, d'une excuse, de se trouver en même temps sous le coup et, par l'affirmation de la liberté la plus gratuite, hors de portée d'une éternelle accusation conférant sens et valeur à un acte de révolte qui, s'il n'avait cette excuse, se verrait obligé de s'assumer en toute responsabilité, pour devenir, « sans excuse, sans Dieu », un acte de simple liberté, susceptible de s'échanger, selon le cours d'une morale dite « de la responsabilité », contre n'importe quel autre. Mais quel intérêt, du point de vue qui nous intéresse, quand, avec Baudelaire, nous cherchons, non pas à nous inscrire sur l'échelle des différences possibles, dans ce jeu lassant qui fait de tout objet du désir l'équivalent d'un autre objet, mais à entrer dans l'autre jeu, celui où la possibilité d'une rencontre avec l'autre se trouve soumise à la loi implacable du tout ou rien, sans compromis possible avec un objet-sujet capable de reconnaître en moi une liberté qui ne lui appartiendrait pas ? Non, ou le jeu est mortel, ou il n'a pour enjeu qu'un simulacre, un objet complaisant au désir avec qui j'ai tout loisir de négocier le prix qu'il me faudra payer, et c'est parce que la femme a partie liée avec d'obscures puissances que je la cherche si passionnément, et elle le sait, sans quoi elle ne passerait pas ainsi à portée de mon regard pour disparaître après avoir négligemment laissé tomber sur moi l'éclat d'un œil, « ciel livide où germe l'ouragan », où se donne à boire à l'« extravagant » qui a le malheur de s'y plonger,

« La douceur qui fascine et le plaisir qui tue ».

Comment, si l'on a une fois entraperçu la possibilité (et tout ensemble l'impossibilité) d'une telle rencontre, envisager le mariage, si ce n'est comme le début d'une lutte atroce au cours de laquelle les amants, lutteurs effrénés, n'auront de cesse de se détruire l'un l'autre pour ne pas avoir à se reconnaître ? Mais comment, tout aussi bien, continuer à supporter l'ennui des rencontres possibles, dans un monde où toutes les différences concourent à former l'uniformité d'un éternel désir, toujours le même, et toujours satisfait de la même vaniteuse manière, à l'instar de cette cour du palais impérial où, déplore Néron (sur fond de pornographie anticipé), « il n'est pas de Romaine

Qui, dès qu'à ses regards elle ose se fier,

Sur le cœur de César ne les vienne essayer » ?

Aussi bien, Junie n'est aimable qu'autant qu'elle n'apparaît au désir de Néron,

                 « dans le simple appareil

D''une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil »

que comme un objet qu'il ne peut que laisser passer devant lui sans rien dire, parce qu'elle est la seule à s'être toujours dérobée à ses regards. Il y aurait beaucoup à dire, en passant, sur la parenté qui existe entre Racine et Baudelaire, comme il y aurait beaucoup à dire sur celle qui existe entre Hugo et Corneille, et l'on verrait alors, mes enfants, que le parallélisme qu'établissait Péguy entre Racine et Corneille pourrait bien, par contre-coup, éclairer puissamment l'opposition qu'on est habitué, trop habitué, à voir entre Baudelaire et Hugo. Mais ce serait un autre chapitre. Ce serait une autre leçon 

Pour l'heure, tirons simplement quelques conclusions curieuses de notre petite étude de l'érotisme (ou féminisme ?) baudelairien. La première, qui n'est pas la moins surprenante, c'est que le rapport sexuel s'y trouve singulièrement discrédité, comme si l'érotisme pouvait avoir une autre fin que de permettre aux deux partenaires de trouver du plaisir. C'est qu'en réalité, il n'a, en effet, nulle fin, sinon celle de prolonger indéfiniment le désir (pour mieux le décevoir), au point de le vider de toute substance et d'en faire, comme dit Baudrillard, « un enjeu hypothétique ». Non seulement la femme n'est nullement là pour répondre au désir de l'homme, mais encore elle n'est pas là du tout, elle

« est sans corps propre, et sans désir propre. Mais qu'est-ce que le corps et qu'est-ce que le désir ? Elle n'y croit pas, et elle en joue. N'ayant pas de corps propre, elle se fait apparence pure, construction artificielle où vient se prendre le désir de l'autre. Toute la séduction consiste à laisser croire à l'autre qu'il est et reste le sujet du désir, sans se prendre elle-même à ce piège. Elle peut aussi consister à se faire objet sexuel ''séduisant''si le ''désir''de l'homme est celui-là : la séduction passe aussi bien par la ''séduisance''– le charme de la séduction passe à travers l'attrait du sexe. Mais justement, il passe à travers, et le transcende. »

En ce sens, peu importe qu'il y ait vraiment en face l'un de l'autre tel ou tel être, homme, femme, animal, fleur, mollusque ou crustacé – l'érotisme est vraiment pour tous, il se joue des différences comme des identités. Il est tout le contraire d'un mariage, où il importe en revanche infiniment de savoir à qui on a affaire, puisqu'il s'y agit de construire, à partir de ce qui, dans l'altérité, renvoie chacun en profondeur à ce qu'il est, homme ou femme, une identité où se reflétera l'irréductible dualité de l'humain. D'où ce non-érotisme de Hugo, qui ne veut aucunement que se perde le sens profond d'une histoire où l'humain est finalement le seul enjeu, pour lequel le corps non seulement n'est pas indifférent mais encore est la scène même où se joue tout le drame : l'incarnation.

La deuxième (ou la seconde, car nous nous arrêterons peut-être à elle), c'est qu'il est étonnant, vraiment, comme la morale joue son rôle en tout ceci, lequel n'est nullement d'interdire au désir d'aller librement à son terme. Bien au contraire, ce qui est bien, c'est que chacun trouve son partenaire et trouve en lui, avec son plaisir, de quoi satisfaire aussi son amour-propre. Pourquoi non ? Cet ordre bourgeois, qui fait du mariage une institution non pas tant sacrée qu'économiquement rentable (ou viable), admet si parfaitement l'adultère qu'on se demande quelquefois ce que le divorce a finalement apporté de si important. Car enfin, mes enfants, pourquoi se marie-t-on ? Et pourquoi Baudelaire, au lieu de se marier, choisissait-il de n'aimer que des femmes avec qui il était assuré de ne pas se reproduire ? Vous voyez qu'il y a là quelque chose qui ne va pas, qui ne cadre pas tout à fait. Et peut-être doit-on, en fin de compte, accorder un peu plus d'attention au titre que Baudelaire avait envisagé, avant de s'arrêter à celui des Fleurs du Mal : Les Lesbiennes. La Loi par rapport à laquelle sa poésie s'orientait vers le Mal comme vers la plus inaccessible liberté, n'était-ce pas celle qui, donnant sens à la vie, l'empêche infiniment de se projeter hors d'elle-même, faisant de la naissance d'un être, à tout moment, l'enjeu ultime de l'existence, l'enjeu dans lequel l'humanité joue sa dernière chance ? Autrement… mais autrement, pourquoi ne pas autoriser chacun à se procurer comme il le veut les enfants qu'il veut, pourquoi pas en les achetant, suivant les règles d'un marché, planétaire, où « l'immortel péché » conduira bien assez de misérables à vendre, avec leurs corps de servitude, le produit dérisoire de leurs misères ?

 

Post-scriptum (réservé aux adultes)

Qu'est-ce que tout cela veut dire, politiquement parlant ? Que l'enfer est bien, finalement, « la seule institution qui ne connaîtra pas de fin et de désœuvrement », comme le rappelait Giorgio Agamben dans une conférence de Carême prononcée à Notre-Dame (lieu symbolique entre tous) le 8 mars 2009 (journée mondiale de la femme !), en commentant le passage de l'Apôtre où se trouve formulée la croyance fondamentale dans le caractère essentiellement fini de l'histoire, inséparable d'une conception du temps qui veut que tout ce qui se passe ici et maintenant, loin de se perdre dans un temps simplement linéaire et infini, prenne tout son sens en fonction d'une fin (déjà là, déjà présente, déjà accomplie) ouvrant sur l'éternité et faisant entrer dans le temps le plus ordinaire l'extraordinaire possibilité du salut (ou de la damnation, « il faut choisir »).

Telle est en effet l'ironie des choses que si, émergeant, comme le suggère Sartre, « dans le néant, sans Dieu, sans excuse, avec une responsabilité totale », nous abandonnions tout à fait l'espérance messianique, ce qui nous adviendrait probablement, ce ne serait nullement le règne d'une liberté indéterminée (se déterminant comme elle le voudrait) mais bien celui d'une nécessité littéralement infernale où l'on verrait « l’économie étendre sa domination aveugle et dérisoire sur tous les aspects de la vie sociale ». Car

l’exigence eschatologique que l’Eglise a délaissée revient sous une forme sécularisée et parodique dans les savoirs profanes, qui semblent rivaliser pour prophétiser dans tous les domaines des catastrophes irréversibles. L’état de crise et d’exception permanente que les gouvernements du monde proclament aujourd’hui est bien la parodie sécularisée de l’ajournement perpétuel du Jugement dernier dans l’histoire de l’Eglise. A l’éclipse de l’expérience messianique de l’accomplissement de la loi et du temps, correspond une hypertrophie inouïe du droit, qui prétend légiférer sur tout, mais qui trahit par un excès de légalité la perte de toute légitimité véritable. Je le dis ici et maintenant en mesurant mes mots : aujourd’hui il n’ y a plus sur terre aucun pouvoir légitime et les puissants du monde sont tous eux-mêmes convaincus d’illégitimité. La juridicisation et l’économisation intégrale des rapports humains, la confusion entre ce que nous pouvons croire, espérer, aimer et ce que nous sommes tenus de faire ou de ne pas faire, de dire ou de ne pas dire, marque non seulement la crise du droit et des Etats, mais aussi et surtout celle de l’Eglise.

Peut-être, après tout, que les lesbiennes d'aujourd'hui, avec leur soif d'enfants et de reconnaissance sociale et leur moralité normalisante (normalité moralisante ?), sont les dignes chiennes de garde de la mondialisation marchande, de la macronie et du système technicien . Pourquoi non ? Mais qu'elles ne se réclament pas trop, alors, de Baudelaire. La prose de Simone de Beauvoir leur suffira amplement.

 

Egletons, le 24 juin 2019.

 

 

[1]             . dont nous ne résistons pas au plaisir de reproduire ci-dessous la première de couverture, avec son impayable petit encadré : « Inclus ! Le parcours Alchimie poétique : la boue et l'or. »

[2]             . Epitre aux Romains, 7, 14-20.


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