L'envers du décor d'Oswald Spengler
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L'envers du décor d'Oswald Spengler
J'ai terminé ce matin Je jalouse quiconque vit, le journal inédit d'Oswald Spengler. Inédit, et pour cause, il n'a jamais été destiné à la publication et ce sont davantage des notes éparses qu'un journal à proprement parler. Le volume est mince : à peine une centaine de pages en petit format, précédées d'une introduction que je qualifierai poliment de laborieuse. Le genre de prose académique qui s'enfle jusqu'à l'inutilité : « L'épistémologie occidentale a justement fait de la vérifiabilité par la reproduction de l'expérience le critère ultime de la scientificité, en laquelle elle voit la seule forme possible de vérité. » et qui vous donne envie de refermer le livre avant même d'y être entré.
Je dois confesser une légère déception. On vient à Spengler avec le souvenir du Déclin de l'Occident, cette cathédrale sombre et vertigineuse, et l'on tombe sur des banalités que n'importe quel esprit tourmenté aurait pu coucher sur le papier un soir de spleen : « Je n'ai jamais été satisfait de ce que j'ai écrit. » Soit. Qui peut s'en vanter ? Il y a beaucoup de Nietzsche dans ces pages : des notes, des références, quelques aphorismes ; ce qui n'a rien de surprenant chez un homme qui gravitait dans cette orbite depuis toujours.
Mais il serait injuste de n'y voir que du vide. Certaines notes ont une vraie densité. Celle-ci, par exemple, sur les livres : « J'apprends de plus en plus à voir les livres comme de misérables pis-aller. Ils ont ridiculisé Nietzsche. C'est le bonheur des époques prodigieuses que d'avoir autour de soi des hommes aux âmes parentes. Et c'est ce qui manque, ce qui me rend infiniment malheureux. » Il y a là quelque chose de juste et de douloureux – cette solitude de l'intelligence qui ne trouve pas d'égaux, cette nostalgie d'un temps où les grands esprits pouvaient se reconnaître entre eux plutôt que de s'écrire des lettres dans le vide.
Ce qui surprend davantage, c'est la face intime de l'homme. Spengler, l'auteur du grand récit cyclique des civilisations, le théoricien du déclin, se révèle ici habité par une peur chronique, presque paralysante : « Je suis un lâche, un craintif, un démuni. J'ai peur de louer un appartement, peur d'ouvrir une lettre, peur d'écrire quelque chose. J'ai eu peur tout au long de ma vie. » Il y a quelque chose de vertigineux dans ce contraste entre la monumentalité de l'œuvre et la fragilité de l'homme. Les plus grandes architectures intellectuelles sont parfois érigées par des gens qui tremblent.
Sa vision de la culture n'étonnera pas ceux qui le connaissent, mais elle reste d'une acuité mordante : « Tout ce qui tient à la culture, à la beauté, à la couleur, sera défait. Le quotidien sous la forme de la technique, de la "raison", de l'hygiène répand le souffle de la vulgarité sur toute chose. » On pourrait sourire de ce pessimisme systématique sauf qu'il suffit de regarder autour de soi pour se demander s'il avait tort. Son diagnostic sur l'architecture est féroce et, par endroits, difficile à contredire : « Si seulement deux ou trois architectes raisonnables se rassemblaient pour construire des maisons décentes. » Cent ans plus tard, la question reste ouverte.
Sur la religion, il est d'une franchise sèche : « "Dieu" n'a jamais été pour moi autre chose qu'un mot, et j'étais angoissé à l'idée que pour d'autres il était visiblement autre chose. » Pas d'athéisme triomphant, pas de polémique — juste un constat personnel, presque gêné.
Sur les femmes, il est franchement misogyne : « Je ne supporte la compagnie intellectuelle des femmes qu'à petite dose », « Je n'ai pas assez d'humour pour supporter la compagnie quotidienne d'une femme intelligente » mais le propos est tellement daté qu'on le range dans la rubrique d’un autre siècle sans vraiment s'y attarder.
Ce qui demeure, et qui touche plus profondément, c'est ce fond de désespoir qui court sous toutes ces pages comme une eau sombre : « Je n'ai jamais passé un mois sans songer au suicide », « Je ne trouverai jamais d'homme dont la compagnie soit pour moi un plaisir. » L'homme qui a pensé le déclin des civilisations vivait lui-même dans un déclin intérieur permanent. Il y a là, finalement, une cohérence tragique.
Un carnet frustrant, donc, mais pas inutile. Il éclaire l'envers du décor d'un penseur habité autant par ses abîmes que par ses idées.
Je jalouse quiconque vit, journal d'Oswald Spengler, éditions Huis Clos
Oswald Spengler, Je jalouse quiconque vit (édition numérique EPUB) | HUIS CLOS



