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La bonne littérature sous le soleil de Gide

La bonne littérature sous le soleil de Gide

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« C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature » ou, plus lapidairement dit : « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». C’est évidemment vrai si on associe le bon sentiment au dévoiement de ses déclinaisons, à la sentimentalité, pire - à la sensiblerie - ou encore à tout ce qui aujourd'hui entraîne la littérature vers la grande décharge d'un humanisme fourvoyé, mesquin, pleurnichard, sans vision ni grandeur. Passer en revue les titres qui gangrènent les librairies sur les étals réservés aux "top" nous renseignerait sur l'état de la littérature contemporaine. Nous sommes entrés dans l'ère du bidet, du kleenex et de la confiserie.

Mais si le bon sentiment fait battre le cœur au rythme - non pas de ces vocalises caramélisées dont les ondes se gargarisent - mais d'un chant autrement puissant, alors oui, il est capable de maintenir la bonne littérature dans le champ des vertus. Dans le cas contraire, Jean Valjean cesserait immédiatement d'exister.

Quand l’auteur de L’Immoraliste pose les conditions d’une littérature de l’excellence, ce sont les fondements de la psyché humaine qu'il questionne bien au-delà de la sphère littéraire qui la sollicite. La maxime a beau emprunter son ton lapidaire aux adjudications, elle n’en révèle pas moins, à qui la sonde, les strates de ses profondeurs. Ainsi, nous entraîne-t-elle dans les oubliettes de nos inclinaisons troubles et nous rappelle-t-elle à notre impossibilité de « succomber au bien ». Certes, la littérature noire offrira à notre goût du mal - et pourquoi pas à notre soif ? - la source capable d’étancher son inextinguibilité. Mais si cette littérature, que d’aucuns persistent à flanquer de guillemets, reste protégée par l’alibi que lui garantit son genre, si elle peut perpétrer en toute impunité ses crimes contre l’humanité, qu’en est-il de la littérature sans alibi, à savoir la « blanche » ? Les lauriers de l’excellence littéraire ne s’épanouissent-ils que sous le soleil de Satan ? Il semblerait que oui…

Que deviendrait en effet la littérature sans Shakespeare ? Et que deviendrait Richard sans les poisons de l’envie ?… Bien sûr, la « bonne littérature » possède ses dénivellations, ses pleins et déliés, ses paliers et ses sommets… Mais pourvu qu’il tente de les gravir, l’écrivain devrait toujours se souvenir que la plume à laquelle on affilie son statut possède, côté haut, la soie réservée aux caresses et, côté bas, le pointu réservé à l’incise : celle de la griffe ou de l’impressum.

Bref, pour que vive et survive la bonne littérature sous le soleil de Gide, le verbe doit demeurer fauteur de trouble, soit déniaiser le roman nouveau qui semble n’avoir à offrir au lecteur que les miasmes de l’oralité. Car on les connaît ces nouvelles bibliothèques roses, ces temples des paresses, avec leurs Eden sans intrus crevant d’ennui sous l’étouffoir d’une béatitudo lacrimosa…

Mais pourquoi le bon sentiment s’en prend-il au verbe en parfait succube au point d’opérer sur lui le rapt de sa substance radioactive ? Gide ne répond pas… Il se borne à pointer le pouvoir de nuisance d’une « bonhommie des vertus » qui entendrait combler la page de ses petits lots mellifères sans le contrepoids du fiel… Mais en réalité, les paroles gidiennes revendiquent pour qui sait les lire l’irruption du hiatus dans le ronronnement, elles exigent la mise à l’arrêt des petites chamades du cœur et déclarent tout bonnement la fin de la berceuse. Il s’agit bien d’extraire le verbe de la poix des sentimentalismes et de le contraindre à prendre part au « combat avec le démon ».

La maxime de Gide en appelle donc au vitalisme d’un verbe capable de détrousser la moralité des fabulettes et de ramener chez le héros « sans peur et sans reproche », l’effroi et le remords.

Toutefois, il ne saurait être question pour l’écrivain, dont Gide fixe indirectement le modèle, d’infiltrer dans le récit un prosélytisme du mal qui ruinerait toute démarche à prétention littéraire. La littérature doit réserver sa jubilation au champ fictionnel ou poursuivre son exultation entre transmutation et transfiguration du réel sans jamais céder à des velléités démonstratives, didactiques ou théoriciennes. Il y a des manuels pour cela.

À l'inverse peut-on faire de la bonne littérature avec en héros exclusifs, le crime, l'obscène, la médiocrité humaine, les bas-fonds de l'être - autrement dit son "pire" ? La réponse est oui. Je reste même convaincue que la littérature ne peut donner ce qu'elle a de meilleur que lorsqu’elle échappe à la gouvernance d’un surmoi qui l'empêcherait de vaciller du côté des féconds enfers.

Car oui, définitivement oui, Les Fleurs du Mal doivent continuer à opposer à celles du Bien la beauté de leur malédiction sous peine de mourir entre les pages d'un sage herbier. Oui, sous la "plume" du poète à tous les coups maudit, du fond de ses encres vouées au pilon, doivent monter comme un puissant encens la pestilence des fluides croupissant en pissotières à l’ombre de Notre-Dame des Fleurs, oui Maldoror doit continuer à hisser vers l’hallali la puissance incantatoire de ses stances. Et, oui, le verbe redevenu géant doit poursuivre sa traversée des enfers et, depuis sa splendeur crépusculaire, sourire à l’archange qui tend vers lui l’aigu de sa lance.

Mais où sont les fièvres d’antan ?…

Le salut ne peut venir que de Prométhée, le grand Perturbateur.

Et le verbe l’attend pour prendre à nouveau feu et répondre à l’annonce messianique de l’enfant de Charleville :

« Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J’aurai de l’or… »


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