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Le Jardin des femmes perdues, Thomas Clavel

Le Jardin des femmes perdues, Thomas Clavel

Par  

Est-ce un hasard ? Quelque chose m’a dit d’acheter ce livre. Le Jardin des femmes perdues est un miroir promené le long d’un chemin, celui, en l’occurrence, d’une modernité toujours en avance sur elle-même, à la fois cosmopolite et furieusement parisienne. En parler seulement, c’est déjà se compromettre ; essayons-le tout de même.

 

L’individualisme a multiplié les idéals, faisant de chacun le héros de sa propre errance. Ici, deux individualismes se côtoient : Victor Sabran et Magali Bavoir. Ils sont voisins de palier et dans deux mondes séparés : Victor Sabran, le séducteur héros de la quantité, au parler savoureux, dont la lucidité perce souvent derrière les badinages ; Magali Bavoir, enseignante en collège, au parler « libéré », imprégnée d’un wokisme que trahissent parfois sa pesanteur d’esprit et de caractère. Une gravité se cache donc, quoique différemment dans les deux cas, derrière la légèreté des apparences.

 

On pourrait croire que la préférence est d’emblée donnée au spirituel et voluptueux Victor Sabran. Mais, malgré les enthousiasmes grégaires de Magali Bavoir, son ton de défoulement continuel, son wokisme moyen – comme il y en a tant –, le lecteur attentif aura peut-être pour elle une tendresse chrétienne. Peut-être reconnaîtra-t-il en elle telle ou telle collègue, telle ou telle parente… Si l’on pousse plus loin l’effort de miséricorde, on y reconnaîtra même quelque chose de soi, qui sait ? La dissidence bon marché étant devenue le conformisme même, presque l’air que nous respirons tous, chacun pourra peut-être s’écrier : « Magali Bavoir, c’est moi ! »

Comment ne pas lever les yeux cependant, quand Victor Sabran diagnostique : « Si la puissance séductrice du mâle augmentait avec les trophées qu’il alignait, celle de la femelle diminuait à mesure qu’elle avait été possédée, comme une citadelle trop souvent tombée n’inspire plus ni respect ni convoitise » (pp.147-148) ? Quand l’une de ses conquêtes se mire à travers lui, étalant sa vie numérisée, offerte à tous les voyeurismes, et qu’elle croit bon de prévenir qu’« il ne faut jamais juger sur les apparences ! Jamais jamais jamais ! », Victor se fait sabrant, intérieurement du moins : « Petite idiote ! (…) Ton royaume de glaise numérique est-il bâti sur autre chose que cette misérable flaque d’apparences dont tu prétends t’affranchir ? Et que tu oses déclarer trompeuses, toi le mirage obscène ! Pour toi et ta race d’influenceuses décérébrées, l’essentiel n’est-il pas de paraître heureuse et libre bien plutôt que de l’être ? Votre unique guerre n’est-elle pas strictement visuelle ? Auriez-vous encore la force de respirer et de vous tenir debout si l’on vous retirait votre jouet digital – et que l’on vous obligeait tout à coup à vous satisfaire d’une vie intérieure et immontrable ? » (pp.154-155).

On peut juger sévèrement les outrances presque nihilistes de Victor Sabran devant le siècle. Mais une grande tristesse suit sa gaieté libertine comme une ombre… L’amertume l’emporte parfois, quand il parle de la femme postmoderne dont les « courbes [tordent] le regard et l’intelligence de l’homme, jusqu’à lui faire mordre la poussière », et qu’il constate la vanité de son « métier d’aimer », en cette époque plus qu’aucune autre : « Que signifiait encore d’être un libertin drapé d’immoralisme dans un siècle où l’immoralité était la chose la mieux partagée ? D’être un libertin fourbe, menteur et manipulateur dans une société ayant érigé la fourberie, le mensonge et la manipulation en dogmes absolus ? Enfin, que signifiait d’être encore libertin dans le giron d’une république ayant brûlé la Bible pour faire advenir le Règne de la pornographie ? » (p.293).

Les propos de Magali Bavoir, justicière de toutes les causes, toujours du bon côté, sont incitables. C’est un flot. On ne peut en tirer facilement un trait d’esprit, une maxime définitive… D’ailleurs, elle n’a pas la prétention d’en offrir, puisqu’elle n’est pas simplement spectatrice de ce monde, aussi bariolé qu’uniforme : elle est à chaque fois immergée dans ce qu’elle raconte. Mieux : elle est parole du monde ; car c’est l’esprit du monde qui sort par convulsions de son petit esprit. Encore faut-il dire qu’en elle passions et pensées sont une seule chose – monisme spinozien en acte ! Voici tout de même un échantillon de la substance qu’elle sécrète. Racontant les débuts de son aventure avec un certain Adama, elle en vient à rapporter un dialogue avec lui, débordant de sincérité : « Je lui ai dit que la polygamie, j’étais pas contre, que ça portait même un nom chez nous, le polyamour, même si ‘chez nous’ ça veut pas dire grand-chose » (p.188). Des passages comme celui-là ne sont pas moins dignes d’analyse que les divagations mélancoliques auxquelles se livre fréquemment son voisin de palier. Mais je m’en tiendrai là.

Thomas Clavel l’a dit : l’art du romancier n’est pas celui du journaliste ; celui-ci démontre et celui-là montre. Rien ne remplacera la lecture du livre. Le lecteur se connaîtra mieux lui-même en en sortant, qu’elle lui soit une jubilation entrecoupée de recueillements ou une douloureuse traversée jalonnée de rires… Une lumière crue, peut-être purifiante, sort de ce livre dès qu’on l’ouvre.


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