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Le temps des gens ordinaires

Le temps des gens ordinaires

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La sortie d’un livre du géographe Christophe Guilluy est toujours un petit évènement tant l’intellectuel a su prendre depuis quelques années le pouls de la France périphérique et comprendre ses heurs et surtout malheurs. Le temps des gens ordinaires a paru en octobre 2020, revenons sur les points saillants de cet opuscule.

L’hégémonie culturelle du monde d’en haut, la corrélation entre relégation économique et relégation culturelle, ou bien l’omnipotence de l’idéologie libérale libertaire (expression du philosophe français Jean-Claude Michéa) de la bourgeoisie cool sont les thèmes clés de l’auteur qui regrette en outre l’éclipse progressive de ceux que George Orwell appelait les « gens ordinaires ».

La culture populaire s’est peu à peu réduite aux marges d’une sous-culture inquiétante. A l’instar de la working-class britannique marginalisée dans les années 1960 avec le processus de désindustrialisation et de financiarisation de l’économie, la représentation d’une société populaire déglinguée s’est imposée aux Etats-Unis mais aussi en Europe : précaires, inutiles, déplorables (selon le célèbre mot d’Hillary Clinton), toxicomanes, dépendants de l’aide sociale mais également fainéants. En France, les ouvriers, les paysans, les employés sont associés aux beaufs «qui roulent au diesel et fument des clopes ». Un mépris de classe se diffuse en même temps que le syndrome de la  victimisation, notamment via les réseaux sociaux ; c’est ainsi que l’appellation méprisante « petits  blancs » a fleuri pour qualifier ceux qui d’après Guilluy déplorent leur prochaine disparition et proclament leur foi dans la théorie du « grand remplacement ».

Mais la donne a changé, affirme l’auteur qui prédisait récemment que le mouvement des gilets jaunes durerait cent ans : « Pour la première fois depuis les années 1980, la classe dominante fait face à une véritable opposition. Les gens ordinaires sont sortis du ghetto dans lequel ils étaient assignés. Ils ont fait irruption au salon. Le basculement qui est à l’œuvre ne se résume pas à l’écume du populisme, il n’est pas seulement « politique » mais culturel. Produit du temps long et de la désindustrialisation des économies occidentales, la renaissance culturelle des gens ordinaires n’est pas un accident, mais l’aiguillon d’une mécanique qui inverse le sens de l’Histoire. » D’ailleurs, les thématiques de déglobalisation, relocalisation ou déconcentration urbaine font désormais débat et ne sont plus taboues : « La crise écologique révèle la déraison des thuriféraires d’une planète nomade aujourd’hui dévastée par l’hypermobilité, le libéralisme et le tourisme de masse. » ; « On peut débattre à l’infini des causes du réchauffement climatique, la réalité est que le « jour du dépassement », date qui marque le jour où l’humanité a consommé toutes les ressources que les écosystèmes peuvent produire en une année, est de plus en plus tôt chaque année. » Le modèle néolibéral de l’accélération permanente n’est plus supportable.

Concernant la question migratoire, Guilluy, lucide, affirme que la demande de régulation est la même sur tous les continents et émane des classes populaires quelles que soient leurs origines. Il ne s’agit donc pas d’une dérive xénophobe des « petits blancs », mais le phénomène concerne en réalité tous les « petits » d’origines ethniques et culturelles diverses. Brisant allègrement les poncifs du politiquement correct, notre auteur explique que plus une société est multiculturelle moins les solidarités inter-communautés sont fortes et plus l’Etat-Providence a tendance à s’affaisser : « Comme l’a montré le politologue américain Robert Putnam, une forte immigration combinée à un fort taux de diversité ethnique et culturelle a pour effet de réduire la confiance dans les autres mais aussi dans les institutions. » Poussant le raisonnement jusqu’à son terme : « Cette demande ne s’inscrit pas dans une volonté d’initier une guerre ethnoculturelle, mais vise au contraire à l’éviter. Réponse à l’augmentation des insécurités sociale et culturelle, la demande de régulation tend à apaiser les tensions, pas à les accentuer. Les fauteurs de guerre ne sont donc pas ceux qu’on croit. » Le socialiste et géopoliticien Hubert Védrine, peu suspect de connivence avec la droite dure, exhorte de la même manière à contrôler au plus vite les flux migratoires. Ceux-ci, permanents, empêchent l’assimilation. En les tarissant, le vieillissement naturel des populations des quartiers entraînerait de facto une baisse des tensions et la possibilité d’assimilation. Faut-il aussi rappeler, en écho à Eric Zemmour, l’évidence selon laquelle le multiculturalisme est un modèle anglo-saxon qui se situe aux antipodes du modèle universaliste assimilationniste français ?

En conclusion, notre perspicace géographe pronostique que « la séniorisation du monde va contribuer à une modification des modes de vie et de consommation vers plus de lenteur et de proximité. Le nouveau contexte de vieillissement et de décélération de la population mondiale est cohérent avec le processus de sédentarisation qui structure déjà la société populaire. » Prenant des accents orwelliens, Christophe Guilluy veut être l’apôtre du common decency, du nécessaire sens commun : « La mécanique des gens ordinaires n’est pas une entrave. Elle est le mouvement du monde. »

Prions donc pour que les dieux l’entendent, afin que puisse être dépassée la criminelle volonté des élites de fabriquer une société start-up de nomades apatrides et une gigantesque lessiveuse des cultures inassimilées, en France et ailleurs en Occident.


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